‹ Le protestantisme et la règle de foi, trChapitre 26 sur 30 · ARTICLE UNIQUE · texte numérisé non relu

ARTICLE UNIQUE

La règle rationnelle protestante, bien loin de pouvoir terminer les controverses , est propre au contraire * à les rendre interminables.

Les controverses sont inévitables dans les matières religieuses, — principalement dans le système du protestantisme. — C'est à tort qu'on reproche à TEglise ces controverses ; elles sont toutes nées de la règle protestante, pratiquée en tout temps par les hérétiques. — Transaction scandaleuse passéeen AUemagne pour terminer toute controverse entre les luthériens et les calvinistes. — Vain palliatif essayé pour couvrir Ténormité d'une telle fusion. — A moins de ces transactions impies, il n'y a pas moyen, en suivant la règle protestante, de terminer les controverses en matière de foi. — Cette vérité confirmée par les faits. — La difficulté s'aggrave encore quand les novateurs sont de mauvaise foi. — Les faits en sont la preuve. — D n'y a pas parité ici entre le catholique et le protestant. — Maximes erronées admises dans le protestantisme en désespoir de cause. — Cause de la dissolution des sectes. — Absurde idée que donne de Dieu la règle du protestantisme.

Quoique ce point ait été déjà touché comme en passant dans les chapitres précédents, il est bon cependant de nous y arrêter quelque peu dans un article h part, pour faire sentir de mieux en mieux

la nullité de la règle proposée à notre examen. Il est -ivîertain , et même évident , que là où il n'y a pas de juge pour prononcer la sentence définitive entre deux ou plusieurs contendants, la dispute n'aura jamais de terme ou de solution pacifique. La matière objet du débat restera toujours un problème insoluble. Pour peu qu'on connaisse la nature humaine, on sait combien l'homme est enclin à suivre en tout sa propre opinion , et à condamner le sentiment contraire d' autrui; on sait qu'un tel penchant n'a que plus d'empire sur ceux qui passent dans l'esprit de leurs semblables pour doctes et savants, ou qui trouvent leur propre honneur ou leur intérêt engagé à soutenir leur manière de voir particulière. Mais si l'objet de la dispute a rapporta la religion, alors, à moins de quelque autorité qui les oblige à se soumettre ou à se taire, la ténacité des opinions est portée à l'extrême, à cause du souverain intérêt que l'homme attache avec justice à ce qui concerne la vérité et la religion.

Or la Bible est le code, si l'on peut pane/ ainsi , que Dieu lui-même a donné aux hommes, et qui contient , dans le sentiment du moins des adversaires , toutes les vérités à croire, en même temps que larègle de toutes les choses à faire. C'est un recueil de livres qui constituent le fond de ce que l'homme doit savoir pour être sauvé. Ce livre a été en tout temps le champ qu'ont exploité les hommes les plus remarcjuables qu'ait produits le christianisme ; mais, soit à

^ 498 — raisdn des difficultés que présente le livre eiï lm*méine, soit faiblesse ou malice de la part des hommes, c'est un fait historique que ôe livre a soulevé pour son interprétation des questions et des discussions sans nombre, des disputes pleines d'âcreté, d'emportement et de violence, au point d'engendrer des haines, des faction», des guerres horribles, et de mettre la division entre le$ families et les familles, entre les cités et les dtés, entre les peuples et les peuples. Pour se former une idée approximative des horribles effets causés en différent» temps par rinterprétation privée de )a Wblé, il suffira de parcourir, même rapidement, les anna^tes de l'JÉ^lise et des hérésies. Ces dis0eni!âoDS et ces hostilités» une fois admis le principe ou la règle du protestantisme, sont tout-à-fait nécessaires, mhérentes à ce principe même, et, ce que nous devons surtout considérer, interminables, sans qu'il y ait moyen de leur aasigner un terme* Elles se transmettent par conséquent d'une génération à l'autre avec des d<Mnmages incalculables pour la société.

Quelques mécréants, et mâme ton» les philosoj^es incrédules du dernier siècle, ont reproché à l'Église les guerres de religion, avec les maux qui en ont été la suite; mais c'est à tort, puisqu'on ne doit les imn poter qu'à l'application toute seule du prindpe pro^ testant, d'où sont nées toute» les hérésies. Quand quelqu'un oppose à l'interprétation authentique de l'Église l'interprétation particulière qu'il donne Itti-

tnètaë h un texte dogmatique dont il fait la base du isystème cfu'il s'est formé,- et qti'il s'obstine à le soutenir, il n'y a plus moyen de le faire reverilï" au boii Sens* Pmir ceux ensuite qui ptéfferent rinteïTprétatiOîi de cet ifcditîdu à celle de l'Église, et fee font &ëâ pa^^tisaiïs^ i) e&t encore plus difficile de leur faire ccrtnprendre l'erreur où ils se jettent. De là des luttes qui se perpétuent pendant un temps indéfini, des contesta'tîofïs^ des rixes, des fureurs, des débats sans fin avec te» lïiôufx qui s'ensuivent nécesèairement. Que si le nortïbre vient à se multiplier de ces inventeurs d'interprôtMioiïs dogmatiques, alors lé mal se propâfge, se (Mlâte, se répand et s'accroît sans mesure ; éar il ne s'^agit plus setilement d'une opposition à l'ÉgMse, mais d'oppositions multiples entre ces premiers novateurs comme entre les sectes qu'ils ont formées, et il n'existe aucun moyen de les remettre d'accord, à moins d'une transaction immorale où chacun céderait quelque chose de ce qu'il croit la vérité, comme s'il s'agissait d'une terre en litige dont, on ferait le partage pour avoir la paix.

Notre siècle a donné dans presque toute FAllemagne un scandaleux exemple d'une transaction de ce genre^ côrome je l'ai déjà annoncé plus haut. Lorsque Guillaume III, roi de Prusse, s'avisa, en sa prétendue qualité de chef et de pontife de la religion, de fondre dans une troisième secte les deux principales qui se partageaient le sol germanique, c'est-à-dire la lùthé-

rienne et la calviniste, qui ne devaient plus en faire qu'une seule sous le nom d'Évangélique, il commença par les exhortations cette difficile entreprise ; puis il fit des promesses ; de là il en vint aux menaces, et il fmit par la violence et par les persécutions. Les deux sectes rivales étaient de croyances entièrement opposées entre elles, spécialement sur la question de T Eucharistie. La secte luthérienne croyait à la présence réelle de Jésus-Christ ; la calviniste ne croyait qu'à l'absence réelle. Ce projet de fusion rencontra d'abord une résistance ouverte et vigoureuse, surtout de la part dès luthériens ; mais ensuite, comme on doit l'attendre de ceux qui n'ont pas de foi proprement dite, mais seulement une opinion ou une persuasion purement subjective, cette aversion s'affaiblit peu à peu, et on commença à se laisser ébranler, puis décéder, et, si vous exceptez quelques piétistes fervents (1) que l'on chassa de leurs églisesà main armée, l'accommodement devint général, si Ton peut appeler de ce nom l'abandon qui se fit alors d'un des premiers articles du symbole luthérien. De la Prusse, la fusion s'étendit aux petits États voisins, comme on voit une planète emporter avec elle ses satellites, et être le centre de leurs mouvements. Wegscheider a eu la complaisance

(l) Entre lesquels se distinguèrent Haims etTittmann, celuilà même qui a donné la collection des confessions s}Tnboliques de l'Église évangélique que j'ai citée dans les chapitres précédents.

de nous en laisser Texact tableau chronologique. En 18t7, ce système pacifique ou conciliateur commença à prévaloir dans quelques parties du royaume de Prusse et dans le grand-duché de Nassau. En 1818, il se propagea dans le Hanovre et dans la partie transrhénane du royaume de Bavière. En 182D, il s'établit dans le duché d'Anhalt-Bernbourg ; en 1821, dans le duché de Waldeck et le comté de Pyrmont, ainsi que dans le gi'and-duché de Bade, où la fusion fut célébrée par une fête très solennelle le 28 octobre de cette même année. La réunion s'effectua de même en 1823 dans le grand-duché de Hesse, quant à sa partie des bords du Rhin. Elle se consomma le 16 mai 1827 dans le duché de Dessau, et ainsi du reste (1).

Or, que prouve ce fait si public, si solennel, si général ? Il prouve jusqu'à l'évidence la nullité de la foi protestante ; il prouve l'impiété des partis qui ont consenti à cette fusion, comme s'ils eussent eu à traiter d'une propriété dont l'homme peut disposer à son bon plaisir. Car, ou l'on croit véritablement de foi divine que Jésus-Christ nous a laissé sa présence réelle et substantielle dans l'adorable sacrement de l'autel ; et alors, comment peut-on rejeter un tel dogme contenu dans la révélation divine, ou, pour mieux dire;

(1) Voir Instii. theolog. christ, dogmat., edit» vi, Halle, 1828, Voir aussi La Réforme contre la Réforme, par Hœning- HAUS, Paris, 1845, t. n, p. 168-171.

coirunent peutron refuser de croire à Dieu pour complaire aux hommes ? comment peut-on trahir j$a propre conscience convaincue, comme on Je supppse, de cette vérité ? c'est une infidélité qui surpasse toute croyance. Ou bien on ne croit pas à la présence réellie, et pourquoi donc tromper à ce point les peuples, en leur donnant à croirp comme article de foi une fausseté si grave?

Ils répondront, il est vrai, qu'ils n'ont rien cédé, mais seulenaent laissé chacun maître de garder la croyance ou la conviction qu'il avait d'avance, et que cette paix ou cette fusion n'a été qu'e:^térieure et politique, sans porter atteinte à la foi intérieure ^bandournée au libre arbitre de chacun. Mais c'est là une autre impiété égale à 1^ première, c'est se moquer de Dieu et de sf^ parole. En effet, par suite de çptte fusion, on choisit indifféremment des ministres de l'une et (Je l'autre croyance pour gouverner les diverses Églises, et faire Je service religieux des adeptes d^s deux communions à la fois; et en conséquence, dans la çé-r lébration de la Cène, le même homme présente le sacrement à tou^, pn disant à l'un : Hpcçvez (p çqrps de Jésus- Christs et par là il entend le corps répl p\ substantiel du Sauveur ; en disant encore la jnème chose à l'autre, mais il n'entend plus par ces paroles que le symbole, le signe, la figure de Jésus-Christ absent; et les uns et les autres sont assis à la même table. Peut-il se faire ou s'imaginer ijne plus grande

dérision (te Dm et des choses saiptes? Pour eux m ^l\t des scrupules de nul coiTipte et qui ne doivent P43 être époutés ; cependant les rationalistes en triom-i phe»t, et SQ rient des uns et des autres (1),

Du reste, h moins d'une transaction aussi indigne et aussi in^pie, il n'est pas possible, cojmne je le disais tout à l'heure , de unir jamais uue controverse av^c le principe protestant. Par quel moyen en effet mettrait-^on fin à une controverse ? Serait-ce par l'autorité de la Bible? Cela n'est pas possible, puisque c'est elle-roême qui a donné occasion h la controverse, puisque c'est précisément sur son vrai et légitime sens qu'on disputa, et que roule toute la question. C'est la Bible elle-même dont s'étaie et se pré-

(1) Les protestants sincères eux-mêmes ont détesté oette tran^actiofi sacrilège. « Sans les rationalistes^ disait Fessle^, cette union du symbole ne se serait jamais opérée. »» « C'est une chose horrible à nos yeux de voir dans les mêmes églises, au même autel, des gens de confessions différentes recevoir le sacrement. L'un doit croire qu'il ne reçoit que du pain et du vin, et l'autre qu'il y reçoit le vrai corps de Jésus-Christ, Souvent je me mets à douter qu'un prêtre puisse pousser si loin la scélératesse ou l'ignorance, qu'il garde le silence dans un tel état de choses. J'avertis ceux qui sont assez malheureux pom' pos- . séder de ces prédicateurs de s'en défier autant que du diable en personne. »» Voilà ce qu'écrivait Luther dès son temps. « On comprend en effet, disait Rose, qu'une telle union ne pouvait s'effectuer sans une complète indifférence dans chaque parti pour les dogmes particuiiers de ses fondateiu-s respectifs. »

Hffiî^lWHAXJS, 1. p.

vaut chacun des partis en guerre. La Bible , parole muette, ne juge pas, ne prononce pas, ne porte pas de sentence; elle est passive et reçoit tout, même le sens erroné ou faux qu'on lui attribue ; au fond, ce n'est pas le sens de la Bible que celui que lui donne chacun ; mais c'est le sens de chacun transporté dans la Bible. Chacun la fait parler d'après son propre sens, lui fait dire le oui et le non , l'atnen et le maran atha, selon qu'il lui convient, comme nous l'avons vu dans son lieu. C'est un écho qui reproduit le son et la voix de celui qui a parlé.

La question ou la controverse sera-t-elle résolue par l'autorité de celui qui donne telle interprétation, qui attribue tel sens déterminé à l'Écriture? Pas davantage, puisque le contradicteur qui croit avoir trouvé un autre sens à ce même texte, qu'il regarde comme plus juste, jouit d'une égale autorité. Peut-être le droit de résoudre la controverse appartiendra-t-il à celui dont le génie a plus de degrés de pénétration, la science plus de degrés de profondeur, l'érudition plus de degrés d'étendue ; mais lequel des contendants voudra céder sur ce point l'avantage à son . rival? Quel sera le thermomètre qui puisse servir à apprécier cette diversité et cette supériorité de degrés? Sera-ce le nombre des adhérents? Mais ce n'est pas encore là ce qui décidera la question, puisque souvent la force numérique d'un parti est balancée par celle de l'autre; d'ailleurs ce procédé serait en pleine

contradiction avec le fondement du protestantisme, et, si l'on s'en rapportait au nombre, assurément on donnerait la préférence à l'interprétation catholique. Feront-ils appel aux règles de l'exégèse biblique, de l'herméneutique? Mais enfin qui établira ces règles , qui en déterminera les canons, qui leur donnera assez d'autorité pour que chacun soit obligé de les reconnaître et de s'y soumettre? Et d'ailleurs, qui ne sait combien ces canons sont fautifs, changeants, incertains, élastiques?

Supposons un protestant orthodoxe (comme s'appellent volontiers les rigides partisans tant de Luther que de Calvin) en discussion avec un unitaire ou un socinien. Comment l'obligera-t-il, avec la Bible seule, interprétée d'après son sens individuel, à reconnaître la trinité des personnes en Dieu ou la divinité de Jésus-Christ? S'il lui présente les textes où il est fait mention expresse du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le socinien lui opposera bientôt les endroits de la Bible où il est parlé d'un seul Dieu, ou bien il entendra les textes qui lui seront opposés d'autant de propriétés et de dénominations d'une seule et même personne, qui prend différents noms suivant la diversité de ses opérations. S'il s'appuie sur les mots de génération ou de procession, de Père et de Fils, qui renferment, dans leur concept, une relation entre deux ou plusieurs termes, le socinien les lui expliquera dans un sens impropre et figuré, comme le calviniste lui-même

entend dan^ ui) sens ii^propre et métaphQrique les paroles de Tinstitution de F Eucharistie. Il appliquera le même procédé aux textes qui proiivent U divinité de Jésus-Christ, la satisfaction et tout autre article. Ils disputeront jusqu'à la fin de^ siècles» ^aqs que jamais l'un puisse obliger l'autre à s'avouer vpdncu et à lui céder la victoire. En un mot, il n'y apas moyen, dans un tel système, de termiuer une seule question, Le6S^cte^ qui se perpétuent de fait avec leurs ministres et leurs docteurs en sont une preuve irréfutable» On 4oit observer de plus, comme le remarque un moderne écrivain, que les différentes manières d'iu^ terpréter la parole de Dieu sont les causes particu^^ lières qni ont donné naissance à divers partis ou sectes inconnus aux premiers temps du christiani^ie, I) e^t impossible de supposer, par rapport à beaucoup de ces points, que la pensée des écrivains sacrés m fût exprimée avec a^sez de clarté ppur être parfait§mwt entendue des personnes à qui elle était originairement communiquée, et qui, ayant longtemps fréquenté leur enseignement, avaient pu entendre de leur bouche, pleinement éclaircis et expliqués, ces mêm^^ points qui ne sont que touchés brièvement dans leurs écrits. Qui pourrait douter que le vrai sens de ce mot éiec^ tioUi soit qu'il signifie, comme l'affirment, les armi^ niens, la distinction accordée aux uns de préférence aux autres dans la collation des grâces extérieures, spit qu'il faille l'entendrede la prédestination h la viQ éter^

nelle, amime le veulent les calvinistes , ne fut clairamant compris des premiers chrétiens, de manière à exclure la possibilité d'une controverse? L'arminien prétendra que les premiers chrétiens partageaient ses idées sur l'élection et sur la grâce ; le calviniste soutiendra ayec une égale assurance que Tinterpré-r tation primitive, et en même temps la seule légitime d0 l'Écriture , est en faveur de son propre sentiment ; et ni l'un ni l'autre ne pourra conséquemment admettre que les chrétiens de l'Église primitive aient adopté un sens différent de celui qu'ils ont respectivement embrassé eux-mêmes. L'un en conclura que l'Église primitive n'était composée que d'arminiens; l'autre, qu'elle ne l'était que de calvinistes (4). De cette manière et sous Ce nouveau rapport, la controversp restera sans solution entre tous les partis contondants*

Jusqu'ici, cependant, nous avons supposé que tant 1(58 premiers novateurs que leurs adeptes, en qualité de docteurs et de ministres, ont toujours agi ou agissent encore de bonne foi et avec sincérité, sans vues mesquines et peu louables. Mais que dirons-nous, si les uns ou les autres ont agi et agissent avec d^s intentions qu'ils craindraient d'iavouer, par entêtement, par amoup^propre, pour quelque intérêt ou

(1) A repfy ta the Rev. Joseph fÇingoiii, by JloBERT Hall, 20 édit, Leicester, 1818.

d'autres motifs semblables ? Ce n'est pas là un cas métaphysique et dont on ne doive admettre aisément la possibilité et même l'occurrence fréquente, pourvu qu'on ne soit pas tout-à-fait novice dans l'histoire et dans l'étude du cœur humain. A commencer par Simon le Magicien, et à continuer par la longue liste de tous ceux qui ont innové en matière de foi en se révoltant contre l'Église, leur mère et leur nourrice spirituelle, en arrivant enfin jusqu'à nos temps, il est bien difficile d'en rencontrer un seul qui se soit déterminé à faire un pas si décisif par la seule conviction d'avoir trouvé dans la Bible une doctrine contraire à celle qu'il avait professée lui-même jusqu'àune certaine époque de sa vie dans le sein de l'Église, et grâce aux enseignements de celle-ci (1). On doit dire la même chose de ceux qui ont succédé à ces premiers coryphées, et se sont faits leurs apôtres. Sans vouloir accuser en particulier un seul d'entre eux, nous ne soutenons ici que la possibilité, ou si l'on veut, que la probabilité qu'il y a pour nous , que ce n'est pas une intention absolument pure, ou l'amour seul de la

(1) Pour ne rien dire ici des anciens hérésiarques, tels qu'un Valentin, un Cerdon, un Novatien et leurs pareils, qui se sont déterminés à faire secte parce qu'ils se voyaient trompés dans leurs vues ambitieuses, combien de novateurs récents ont pris le parti désespéré de se faire protestants ou par vengeance, ou pour des espérances déçues, ou pour assouvir de honteuses passions qu'ils n'ont pas su réprimer. Mais nous traiterons ce sujet dans notre troisième partie.

vérité, qui détermine beaucoup d'entre eux à garder les places qu'ils occupent.

Or, si quelqu'un, soit par un orgueil secret, soit par un désir de prééminence, ou pom* satisfaire une vile rancune, ou poiu* vivre avec plus de liberté et de licence, ou pour se procurer des avantages temporels, ou pour s'attirer la protection des grands, ou pour d'autres semblables motifs, se décide à lever l'étendard de la révolte, ou à s'enrôler sous cet étendard si un autre l'a arboré avant lui, combien n'est-il pas facile pour lui de dire qu'il a trouvé le fondement de sa nouvelle doctrine, non pas sans doute dans le sens que la Bible présente d'elle-même, mais dans celui qu'il lui donne ou qu'il veut lui donner ? Et dans cette hypothèse, qui pourra jamais le convaincre d'erreur à l'aide de la Bible seule interprétée d'après le sens privé? Qui ne sait combien un esprit exercé à la dis- ^ pute et à la subtilité est fécond en ressources pour défendre souvent les opinions les plus étranges? Quand l'erreur n'est pas simplement dans l'esprit, mais principalement dans la volonté, on n'épargne rien pour la pallier, pour la couvrir, pour l'appuyer et la défendre. Combien de fois les novateurs ne se sont-ils pas accusés réciproquement, et n'ont-ils pas été convaincus d'avoir corrompu les textes de la Bible et falsifié ouvertement les divines Écritures ? Je ne parle pas seulement des anciens, dont c'est un fait avéré qu'ils ne craignirent pas, pour maintenir leurs

— Mo ^ nouvelles théories, de nier la canoîticîté des Ihres qu'ils trouvaient trop incompatibles avec elles (î), de mutiler par surcroît d'audace lés livres mêrties qu'ils gardaient ^ d'altérer et de dénaturer les passages de l'Écriture qu'ils ne pouvaient éluder (2), de supposer même et de répandre bous le voilé dti psétt^ donyme plusieurs livre» comme divins (8) : te^îlèmertt qu'un des canofts de critique biblique ftujtwtd'hui universellemeait admis pour reconnaître si ta pacage ne serait pas corrompu,- c'est d'examiner A é'est un passage dogmatique pour une secte c()fntrairé aux doctrines l'eçues, ou réciproquemewtunpai&sage vraiment dogmatique pour l'Égfese, cantMiré à ce que telle ou telle secte peut avoir enseigné (4) . Les toémes expédients ont continué d'être miô à colfitrîbutîon

(1) Saint Irénée, Tertullien et Théodoret nous fournissent de riches preuves de cette vérité.

(2) Comme Ta fait entre autres MarcioU, siir l*Évangile de saint Luc, le seul qu'il admît. Ainsi en usèrent les fanta^astei, qui retranchèrent de l'Évangile de saint Mathieu la géÀéalogiô de Jésus-Christ, et beaucoup d'autres dont nous avons déjà parlé.

(3j Outre les auteurs cités, nous avons poui^ nous rattester tous les pseudépigraphes dont J. Alb. Fdbridus a jfïUbïié le recueil en quatre volumes, ou qui se trouvent dans iiombre d'autres collections, comme on le verra dans la suite.

(4) Voir Cellerier, Introd. au ISouv, Testament ; voir aussi MiCHAELis, Introd. au N&uv, Testament, Genève, 1822, t. i, c. 1, principalement dans là section vn, Témoign. des premiers siècles, p. 51-58*

dans les pJècles postérieurs, quoique avec moins d'audace et plus de circonspection, par les hérétiques venus à lu suite de ces premiers, tant au iv* et au V* siècle que dans tout le inioyen^âge (4). Mais je parle plus particttlièrement des hérétiques mêmes plus Voisins de nous, qui n'ont eu qu'à suivre l'ornière ouverte devant eux pai* leurs prédécesseurs. Je ne m'arrêterai pas ici à répéter tout ce que j'ai déïnontré dans les chapitres précédents ; je rappellerai seulement au lecteur ce que j'ai dit et prouvé du chef de la Réforme, ou de Luther, qu'on a convaincu, sans qu'il ait pu le nier, d'avoir altéré le texte sacré pour soutenir son nouveau dogme de la foi justifiante par elle-même , des mille et une falsifications dogmatiques ghssées dans sa traduction allemande de la Bible, que lui ont reprochées et comptées une à une Emser et Eckius. Je dirai la niême chose du calviniste Bôze, autre coryphée du protestantisme (2) ; la

(1) Ibid.y sect. 1 et suiv.

(2) On peut voir là-dessiis Touvrage du P. CoTON, Cité déjà et intit. Genève plagiaire, ou vérification des déprav. de la parole de Dieu, etc., Paris, 1618 ; celui du P. Nicquet qui a |)o«r titre : Errores deprehensi in gallicà N. T, tramlatione Genecensî, La Flèche, 1620 ; celui du P. VéRon, Le N. T. de la traduction des docteurs de Lotwain, revue et corrigée si génêf (Élément qu'elle est au vrai une nouvelle traduction, suivi deê lumières évangéliques, dont la rv® partie est consacrée à Texamen des falsifications des Bibles de Genève, p. 60, Paris, 1648; Latalettè, Histoire des traductions franc, de r Ecriture sainte, avec les changements que les protestants y ont faits

même chose des versions de la Société biblique Ha même chose des versions anglicanes.

Après avoir touché tout cela en passant, je reprends mon raisonnement, et je demande : Quand, pour soutenir la doctrine qu'on cherche à introduire ou celle de la secte qu'on a embrassée, on se montre disposé à descendre à des moyens si bas, si vils, si indignes, si déshonorants, peutTon l'être à s'avouer vaincu, et à céder dans la dispute? Or, tant qu'on persévère dans de telles dispositions, il est impossible, quoi qu'on fasse, de terminer une controverse quelconque.

Quelqu'un dira peut-être que tant qu'on ne cherche pas de bonne foi la vérité, ce n'est pas seulement

m différente temps, Paris, 1692 ; Chardon de Lagny, Recueil des falsifie, de la Bible de Genève, Paris, 1705. Ces auteurs ont montré au doigt les falsifications impudentes, les suppressions et les additions de toute sorte faites à la Bible par les protestants, qui ne pourront jamais se laver de ces graves imputations. Tels sont les chrétiens de la Bible.

Ce que nous disons des versions des réformés doit se dire également des versions anglicanes, dont Milner, dans son célèbre ouvrage intit. Fin de la cmUroverse religieuse, a montré au long les falsifications et les infidélités, en consacrant à ce sujet les deux lettres entières xiv et xv.

Pour ce qui regarde les Bibles luthériennes, on peut consulter AuDiN, Histmre de la vie de Luther, t. i, ch. 26; Hœ-

NINGHAUS, t. II, C. 8.

Quant aux versions de la Société biblique, nous en avons déjà parlé en temps et lieu.

dans le protestantisme, mais aussi dans toute autre communion, et chez les catholiques mêmes, que les disputes n'auront jamais de fin ou de solution pacifique. C'est très vrai, et je le confesse volontiers. Il y a toutefois cette différence fondamentale entre le système catholique et le système protestant, que dans le premier, grâce à sa règle de foi, qui consiste dans l'autorité, autorité sans appel parce qu'elle est infaillible, la décision solennelle une fois prononcée, la question est définitivement résolue, au moins de droit. Par cette décision, on ne laisse plus au novateur ou dissident d'autre alternative, ou que de se rétracter et de se soumettre sans réserve, ou que de se voir retranché et expulsé de cette même Église comme hérétique ou rebelle. Car le principe de l'Église est de -f^ ne disputer jamais : l'Église parle, et l'affaire est conclue sur-le-champ. Elle ne plie point, elle ne s'incline point, elle est inexorable, et jamais elle ne consent à recevoir ceux d'une autre communion qui veulent revenir à elle, qu'ils n'aient d'abord rétracté pleinement la doctrine professée hors de son sein, et anathématisé, tant en particulier qu'en général, toutes les erreurs une fois condamnées par elle. S'ils refusent de le faire, la note d'hérétiques leur reste imprimée sur le front en caractères ineffaçables. Dans le protestantisme, au contraire, par l'application même de sa règle d'interprétation libre et individuelle de la Bible, chacun jouissant du même droit, on pourra,

si l'on veut, le convaincre d'erreur au point de vue de la science ; mais le condamner comme héré^ tique avec droit et autorité , jamais. H n'y a pas de moyen possible de terminer la controverse , em ce sens que les contendants soient obligés de céd^ à un juge, puisqu' alors chacun est à lui-même son juge suprême. Et, par une induction naturelle et logique, jamais on ne pourra dans leprotestanti^ies^parer qui que ce soit de sa communion pour cause de différence de croyances ou de doctrines religieuseis^ puisque chacun professe les siennes par suite des convictions qu'il est censé s'être formées sur la lecture de la Bible en vertu de sa règle de foi*

D'où sont venues, sinon de cette même soxirce, ces maximes aujourd'hui répandues partout dans la Réforme : que la vérité et l'erreur en religion sont affaire d'opinion pure et simple ; qu'une doctrine est aussi bonne qu'une autre; que l'auteur et le souverain maître du monde ne demande pas de nous que nous trouvions la vérité ; qu'il n'y a pas de vérité au monde ; que nous ne sommes pas plus agréables à Dieu en croyant qu'en ne croyant pas ; que personne n'a à répondre de ses opinions ; qu'elles n'ont rien de nécessaire, rien que de purement relatif; qu'il suffit de croire sincèrement ce qu'on professe ; que notre mérite consiste à chercher, et non à posséder la vérité ; que c'est un devoir pour nous de suivre ce qui nous semble vrai, sans cramdre que cela puisse être faux ;

que la réussite en ce point peut servir, mais que le manque de succès ne saurait nuire ; que nous pouvons ^nbrasser ou déposer nos opinions comme il nous plaît ; que la croyance est une affaire de raison et non de volonté ; que nous pouvons saœ autre guide nous fier à nouâ-ioêmes sans réserve en matière de foi? Tous ces principes sont, pour ainsi dire, TefTet du désespoir <où se trouve l'bérésie de venir à bout de résoudre d'une manière solide, certaine et péremptoire, uae<]^stion dogmatique quelconque, ou qui ait pour objet un article de foi,^ ou une chose attenante à la foi (!)• Une autre preuve de tout ce que nous âtfirmons ici, c'est la dissolution des sectes, qui ne cesse de gagner du teirain, quoique lentement et par degrés. Aucune d'elles ne pouvant, d'une part, faute d'une règle sûre, décider un seul point doctrinal dans quelque sens que ce soit, et chacune faisant naître, de l'autre, en vertu de sa règle même, ces questions à discuter , il s'ensuit d'abord de là une division qui n'a p^ de terme. De la division, par une conséquence inévitable, résuite la faiblesse de chaque parti, et de cette faiblesse la déconsidération au dehors et la méfiance au dedans. De là vient que beaucoup de ces sectaires, ouvrant ^ifm les yeux

(1) ti(£NS^ttiLX]e^ owr. cit., ch. x, où V<m peut ron en dé- 4ail tes «Éets de l'indiiërentiame , du latitudinarisme , du 4éisine, etc., produits par les dissensions dU^meUesces pn>* testants entre eux.

sur l'état où ils se trouvent, reviennent à l'Églisemère qu'eux ou leurs ancêtres ont abandonnée, pour trouver auprès d'elle la paix et le repos qu'ils se promettaient vainement d'obtenir de leur secte (1). D'autres, ne voyant aucune issue à cet immense labyrinthe d'opinions diverses et de systèmes opposés sur la religion révélée, abandonnent toute révélation pour se mettre au service d'une philosophie incrédule, ou pour se jeter dans le naturalisme, sans plus s'occuper de foi ni de croyances, regardées désormais comme logiquement impossibles. Pendant ce temps, la dissolution des sectes s'opère. L'Église, dans le long cours de plus de dix-huit siècles, a eu tout le loisir de les voir de cette manière naître par centaines et puis mourir.

Concluons de tout ce que nous avons prouvé jusqu'ici, qu'en vertu de la règle de foi adoptée par les protestants, il doit nécessairement s'élever sans cesse

(Ij Une personne digne de foi et témoin oculaire m*a rapporté qu'un protestant hollandais, entendant un ministre prêcher dans un temple une doctrine opposée à celle qu'un autre ministre prêchait dans un temple voisin, alla trouver Tun et l'autre pour avoir la raison de cette différence de doctrines, mais qu'aucun des deux n'ayant pu le satisfaire, il prit alors le parti de se faire catholique, en recourant à cette Église, dans -laquelle seule on trouve identité de doctrines. Ce fait s'est passé de nos jours. Le même fait s'est reproduit à Liverpool en Angleterre, et chaque jour on peut en voir de nouveaux exemple?.

de nouvelles controverses, et qu'une fois élevées, îl n'y a pas moyen de les assoupir et de les terminer. Et il suit de là, par une déduction logique, qu'en donnant la Bible aux hommes, Dieu, sagesse et bonté infinies, leur aurait fait dans cette hypothèse le don le plus funeste, puisqu'elle ne serait pour eux que conmie une lice ouverte ou un champ de bataille, où ils se feraient une guerre générale, perpétuelle, interminable. 11 leur aurait en même temps fermé tout accès ou tout moyen d'arriver sûrement à la vérité révélée, et les aurait réduits à la nécessité de vivre à toujours dans le scepticisme religieux, sans espoir même de pouvoir jamais posséder la certitude , dans une cruelle fluctuation d'esprit et dans un doute terrible, par rapport à ce qu'il leur importe le plus de savoir. Mais y aura-t-il jamais un homme de sens, pour peu qu'il ait idée de la bonté divine, qui puisse se persuader que Dieu ait traité l'homme de cette manière? Tandis que tous les dons de Dieu sont des dons d'amour, quelqu'un pourra-t-il seulement imaginer qu'en faisant à l'homme un de ses présents les plus signalés, qui a été de lui donner l'Ecriture, c'est-à-dire sa parole même, la manifestation de ses mystères, de ses vérités, de ses volontés, et de ses préceptes si propres par leur sainteté à le conduire au salut , il ait voulu par là lui tendre un piège perfide et causer sa ruine en rendant sa chute inévitable ? Non, je ne pense pas qu'il s'en trouve un

êtn\ (fui puisse admettre dans son esprit uile idée si impie et si absurde; et pourtant, voilà ce que sefailia Bible en adoptant la règle de foi du protestaïitismé. Concluons donc qu'elle ne saurait être vraie cette règle qui, en rendant les controverses inter/ninables, produit d'aussi funestes conséquences.

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SECTION ni.

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