‹ Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples [microforme]Chapitre 2 sur 6 · ARE · texte numérisé non relu

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Il y a deux siècles, la suprématie appartenait sans conteste aux Etats catholiques. Les autres n’étaient que des puissances de second ordre. Aujourd’hui, mettez d’un côté la France, l’Autriche, l'Espagne, l'Italie st l'Amérique du sud, et, de l’autre côté, la Rusrie, l’empire d'Allemagne, l’Angleterre et l'Amérique du nord, évidemmont la prédominence a passé aux hérétiques et aux schismatiques. M. Levasseur a lu récemment à l’Institut un curieux travail, où il montre que la France, er 1700, représentait à elle seule, 31 p. c. ou le tiers de la force des cinq grandes puissances réunies, tandis qu’aujourd’hui, eu comptant en Europe six grandes puissances, elle ne possède plus que 15 p. :. ou le sixième du total de leur force (1).

Pour tout homme qui veut interroger les faits sans partis pris, il demeure donc établi que la réforme est plus favorable que le catholicisme su développement des nations. J1 faut maintenant trouver les causes de ce fait. Je crois qu’il n’ect pas difficile de les indiquer.

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Il est aujourd’hui admis par tout le monde que la diffusion des lumières est la première condition du progrès. Le travail est d'autant plus productif qu’il est dirigé avec plus &’intelligence. L'application de lu science, sous toutes ses formes, à la production, voilà ce que fait la richesse de l’homme civilisé. L’affreux dénûüment du sauvage provient de son ignorance. Le progrès économique sera donc en proportion des découvertes scientifiques appliquées à l’industrie.

L’instruction, généralement répandue, est aussi indispensable à !s pratique des libertés constitutionnelles. Là où les pouvoirs émanerit de l'élection, il faut que les électeurs aient assez de lumières pour bien choisir leurs représentants, sinon le pays est mal gouverné ; il tombe de faute en faute et marche à sa ruine. Dans ur Etat despotique, l'instruction est utile : elle n’est pas indispensible, Dar : un grand Etat libre, ou qui veut l’être, elle est de nécessité absolue, sous peine de déclin par inertie ou par désordre, L’instruction est donc la base de la liverté et de ja prospérité des peuples. Or, jusqu’à présent, les Etats protestants sont seuls parvenus à assurer l'instruction à trus. Les Etatc catholiques ont beau déclarer l’instruction cbligatoire, comme l’Italie, ou dépenser beaucoup d’urgent pour cet objet, comme la Belgique, ils ne parviennent pas à dissiper l’ignorance,

Novembre, 1872.—La population de la France sugmentait très lentement. Dans la éernière période quinquennale, elle a dimirué de 866,060, sans compter, bien entendu, la perte de l’Alsace-Lorraine.

(i) Compte vendu des Scances de l'Institut, par M. Vergé, numéro de

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Sous le rapport de l'instruction élémentaire, les Etats protestants s0at incomparablement plus avancée que les pays catholiques. l’Angleterre seule n’est qu’au niveäu de ceux-ci, probablement parce que l'Eglise anglicanc est, parmi les formes du culte réformé, celle qui se rapproche le plus de l’Eglise de Rome. Tous les pays protestants marchent en tête, sans ou presque sans illettrés, comme la Saxe, le Danemark, la Suède et la Prusse, les pays catholiques restent très Join en arrière avec un tiers au moins d’ignorants, comme la France et la Belgique ou, avec les trois quarts, comme l’Espagne ou le Portugal,

Voy?z en Suisse : quelle différence, sous ce rapport, entre les can- ‘ons catholiques et les cantons protestants ! Les cantons purement latins de N'euchätel, de Vaud et de Genève sont au niveau des cantons germaniques de Zurich et de Berne, et ils sont très supérieurs à ceux du Tessin, din Valais ou de Lucerne (1). La cause de ce contraste est évidente et a été souvent signaié. Le culte réformé repose sur un livre : la Bitle , le protesant doit donc savoir lire (2, Aussi le prewier eëi le dernier mot 1e L'ther a été : Instruisez les enfants, c’est le devoir des parents et des magistrats, c’est un commandement de Dieu. Le culte catholique, au contraire, repose sur les sacrements et sur certaines pratiques, comme la confession, la messe, le sermon, qui n’exigent point la lecture. Savoir lire n’est donc pas nécessaire ; c’est plutôt un danger, car cela ébrarle nécessairement le principe de l’obéissance passive sur iequei s'appuie tout l'édifice catholique : la lecture est la voie qui corduit À l’hérésie. La conséquence évidente est que le prêtre cutholique sers hostile à l’instruction ou tout su moins qu’il ne fera jamais autant d’efforts pour la répandre que le ministre protestant. L'organisation de l’instruction populaire date de la Réforme. L'’instruction étant très favorable à la pratique de la liberté politique et À la production de la richesse, et le protestantisme favorisart la Jiffusion de ’’instruction, il y a là une cause manifeste de supériorité pour les Etats protestants (3).

(1) Pour les faits, voyez mon livre, L'instruction du peuple,

(2) Pendant la guerre de 1870, on à pu constater que les soldats protestants avaient bien plus d’instruction que les catholiques. Dans es ambulances et les hôpitaux, les premiers, quand ils commençaient à se remettre de leurs blessures, demandaient des livres, les seconde un jeu de cartes.

(3) Recemrent, M. Goblet d’Alviella analysait ici même un travail de M. de Candolles établissant combien la production scientifique es peuples protestants est supérieure à celle des Etai \ catholiques.

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Tout le monde s'accorde à dire que la force des nations dépend de leur moralité. On lit partout cette maxime, qui est presque devenue un axiome de ia science politique : Quand les mœurs se corrompent, l'Etat est perdu. Or, il paraît avéré que le niveau moral est plus élevé chez les peuples protestants que chez les penples catholiques. Les écrivains religieux le disent eux-mêmes et fls {’expliquent par le fait que les premiers restent plus fidèles que les seconds à leur religion, explication que je crois juste. Lisez les œuvres littéraires en France, assistez, dans les äivers théâtres, aux pièces en vogue : l’adultère dans toutes ses variétés et sous toutes ses formes en fait toujours le fond. Les romans et les comédies qui ont eu du succès doivent être sévèrement bannies du cercle d’une fam.ile honnête. En Angleterre, en Aïlemagne, il n’en est pas ainsi. Les œuvres iittéraires qui ne portent point J’empreinte de l’imitation étrargére sont d’un ton et d’un style dont des oreilles chastes n’ont pas à s’alarmer (1).

Pour la littérature française, le mal vient de 1oin. Les Provençaux ont hérité de la corruption gallo-romaine et 14 ont chanté et rendu aimable, sous le nom de galanterie, le relâchement des mœurs et les amours irrégulières, La gaïanterie est devenue ainsi la note domi: nante de toutes les œuvres d'imagination ei un des traits du caractère national. Le Roi ‘vert galant ”” est le plus populaire des souverains françafs. Dans les pays qui ont adopté la Réforme, l’esprit puritain a mis un frein à ce relâchement des mœurs et y a fait succéder une sévérité qui a pu paraître excessive, mais qui a donné aux hommes une trempe morale incomparable,

Dans les pays catholiques, ceux qui ont voulu combattre l’omnipotence de l’Eglir2 ont pris leurs armes non à j’Evangile, mais à l’esprit de la Renaissance et au paganisme. On peut attaquer l'Egïise de deux façons, soit en montrant qu’elle s’est éloignée de la doctrine du Christ et en pré ‘hant un christianisme plus pur et plus sévère que le sien, soit en attaquant ses dogmes par l'ironie et en insnrgeant les sens contre ses prescriptions morales, Luther, Calvin, Knox, Zwicgle ont pris le premie:: parti, Rabelais et Voltaire, le second. Il est clair que les uns s'appuyant sur l'Evangile doivent raffermir le sentiment moral tandis que les seconds ne peuvent réussir qu’en le ruinant, De là vient que presque tous les auteurs français qui ont travaillé à l’émancipation des esprits ont. eu leur note immorale, Mettra-t-on sans appréhension entre les mains, je re dis pas d’une jeune fille, mais

(1). Voyez le Hi:e récent de M. Potyin, De la Corruption du gout htleraire en France.

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même d’ur jeune homme, les œuvres complètes de Rabelais, de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Courier, de Béranger ? Les auteurs qui respectent toujours la morale et qu’on fait lire à la ieunesse, Bossuet, Fénelon, Racine, sont presque toujours dévoués à l'Eglise et pénétrés de doctrines absolutistes. De là vient la trempe profondé-

ment catholique de la plupart de ceux qui, en France, ne sont pas

révolutionnaires.

En Angleterre et en Amérique, il en est autrement : les part:sans les plus décidés de la liberté sont en même temps ceux qui professent la morale la plus sévère : les puritains et les quakers. Tandis que Bossuet formulait la théorie de l’adsolutisme, Milton écrivait celle de la République, et ce sont les puritains qui ont fondé la liberté en Angleterre et aux Etats-Unis. D’un côté, les écrivains qui sont religieux et moraux prêchent la servitude, tandis que ceux qui veulent la liberté ue respectent ni religion, ni morale ; de l’autre côté, au contraire, lee mêmes horames défendent à la fis la religion, la morale et la liberté,

Voyez les conséqgences ; comparez la vie privée des hommes qui ont fait la révolution de 1648, en Angleterre, ou qui ont fondé la république en Amérique, avec celle des hommes de la république française. Les premiers sont tous de mœurs irréprochables, d’une probité sans tache, d’une sévérité de principes presque outrée. Les seconds, sauf quelques fanatiques, comme Saint-Just et Robespierre, sont, la plupar:, de mœurs très relâchées. Le pius puissant d’entre eux, le vrai représentant de la Révolution française, Mirabeau, cegrand génie, ce prodigieux orateur, se vend à la cour, écrit des livres obscènes et pousse la dépravation aux dernières limites, Mettez en regard les austères calvinistes qu! ont valacu le despotisme, fondé la liberté en Angleterre et en Amérique: quel contraste ! Edgard Quinet remarque, dans son admirable livre sur la Révolution française, que les hommes de cette époque, si pleins d'enthousiasme au début, se sont vite lassés de cet affort et ont bientôt demandé ou subi le repos de la servitude sous l’empire. Les gueüx do Hollande ont lutté bien plus longtemps et ont traversé de bien autres épreuves, sans se laisser décourager, Leurs villis étaient prises 4’assaut, des populations entières massacrées. Ils luttaient, eux, une poignée d'hommes, contre un adversaire qui avait à sa disposition les trésors ües deux mondes. Ils n’ont éprouvé ni lassitude, ni découragcment, et ils ont fini par vaincre : ils avaient la foi !

L'orgueil, le déboräement de la personnalité, la vanité, ont mis aux prises les : artisans de la Révolution française, dans un« lutte mortelle et fratricide : ils se sont égorgés les uos les autres, au lieu de s'unir pour fonder la Rép”blisue. En Hollande, en Angleterre, en

Amérique, par l’effei d’un certain esprit de charité, d’humilité, de cupport mutuel, ceux qui affranchissaient leur patrie de la tyrannie cont parvenus à s'entendre, afin de consolider leur œuvr:, Pour fonder un Etat, le christianisme de Fenn et de Washington est un meilleur ciment que la ph:losophis de Vergniaud, de Robespierre et de Mirabeau, Sans juger les deux doctrines, on peut constater les resultats qu’elles ont produits.

Quand le sentiment religieux s’affaiblit, le mobile qui porte à bien agir, le ressort de la vie morale, c’est le point d’houneur, la vanité, la recherche de l’approbation des autres hommes. Alfred de Vigny a montré cela en termes éloquents dans un chapitre de son livre: Grandeur et servitude militaires, Musset l’a répété dais ces vers si pleins d’énergie : ‘‘ L’orgueil.…

C’est ce qui reste encore d’un peu beau dans la vie.??

M. Taine dit, dans ses Votes sur l'Angleterre : “ En France, le principe moral est fondé sur le sentiment de l’honneur ; en Angleterre, sur l’idée du devoir ; or, le premier est arbitraire, sa portée est différente selon les personnes.??

Daus la France nouvelle, Prévost-Paradel écrit ce qui suit : Aux

yeux de tout observateur clairvoyant et de bonne foi, notre pays offre aujourd’hui le spectacle, presque unique dans le monde, d’une société dans laquelle le point d’honneur est devenue la principale garantie du bou ordre et fait accomplir la plupart des devoirs et des sacrifices, que la religion et le patriotisme ont perdu la puissance d’ordonrer. Si nos lois sont généralement respectées, si le jeune soldat rejoint docilement son drapeau et lui reste fidèle, si l’agent comptable respecte la caisse publique, si le Français, enfin, s’acquitte convenablement de ses devoirs envers l'Etat et envers ses concitoyens, c’est au point d’honneur que nous en sommes surtout redevables. Ce n’est pas le respect de la loi divine, passée depuis longtemps à l’état de problème ; ce n’esi pas le dévouément philosophique à un devoir incertain, et encore moins à l’être abstrait, l'Etat bouleversé et discrédité par tant de révolutions ; c’est la crainte d’avoir à rougir pnbliquement d’une action réputée honteuse qui maintient seule, parmi nous, un désir suffisant de bien faire.” Peinture fidèle et désolante que Prévost- Paradol trace, l’âme navrée, surtout quand il ajonte : “ N’avoir plus que le point d’honneur pour appui et le sentir fléchir sous sa main comme le roseau fragile dont parle l’Ecriture ! ”?

Lisez les proclamations au peuple et à l’armée : quan on veut les entrainer, exciter leur enthousiasme, on fait appel au point d'honneur ou à la vanité, Ecoutez Napoléon : ‘ Du haut des pyramides, quarante siècles vous contemplent.”’ Ou bien : ‘ Soldats, rentrés dans

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