ÎL EST L’EXPRESSION MODERNE DE LA RELIGION CHRÉTIENNE
Le Christianisme authentique, c’est la religion du Christ, celle que Jésus a enseignée et qu'il a vécue, non pas celle que ses disciples ont, plus tard, construite sur sa personne et sur son œuvre. On éprouve quelque scrupule à énoncer une vérité aussi élémentaire. Et cependant il faut le faire, puisque les Églises l'ont sans cesse méconnue.
Personne ne songera à identifier la philosophie de Socrate avec celle des Néoplatoniciens, quoique celle-ci soit dans l’histoire de la pensée antique le terme suprême de l’évolution spirituelle dont Socrate fut l’initiateur. Etre chrétien, c’est être disciple du Christ. Et pour savoir
en quelle mesure on est réellement et fidèlement disciple du Christ, il faut avant tout savoir ce que le Christ a enseigné, ce qu'il a fait, ce qu'il réclamait de ses auditeurs pour qu'ils devinssent ses disciples.
L'histoire, étudiée selon la méthode scientifique, a confirmé ce que le bon sens avait révélé aux hommes de la Renaissance et ce que“la Réforme du xvi* siècle a posé comme le fonde= ment du protestantisme : cette connaissance indispensable de l’enseignement et de l'œuvre du Christ, ne peut être puisée que dans lesplus anciens témoignages écrits que nous possédions sur les origines de la religion chrétienne, dans les livres de la Bible. Voilà essentiellement Ja thèse protestante. Et ce témoignage historique de la Bible doit être étudié avec toutes les ressources de la raïson, sous peine d’être mal compris. Ceci encore est absolument conforme"à l'esprit protestant. Nous l’avons montré dans les pages précédentes.
Loyalement le protestantisme libéral s’estinspiré de ces principes. Non seulement il a, depuis longtemps, refusé de reconnaître commeexpression fidèle du christianisme les dogmes des conciles catholiques, quelle que soit d’ailleurs la grande valeur historique et mème religieuse de
à l'enseignement originel Fe Christ. Non ue ment il a secoué le joug des confessions de foi 7 4 | protestantes, parce qu’un examen approfondi lui a prouvé qu’elles non plus ne reproduisaient Mipas fidèlement l’enseignement du Christ. Mais
de plus, grâce aux progrès immenses accomplis par les sciences historiques et philologiques au 4 cours du xix° siècle, il a reconnu que, dans la < È Bible elle-même, il y avait beaucoup de doctrines qui n'émanaient pas des prophètes ni de Jésus
ts et qui ne devaient donc pas être considérées | comme l'expression fidèle de l’enseignement du
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cc est ici un point où le protestantisme libéral se sépare nettement des autres variétés de pro- | | testantisme et qu’il importe, par conséquent, de serrer de près. D'une part, l'étude de l’Ancien | Testament a mis en lumière, de la façon la plus ; évidente, que la grandiose conception du mono- | théisme spiritualiste et moral, l’immortel titre de gloire du peuple juif dans l’histoire de l’hu- manité, a été l'œuvre des prophètes, des réfor- mateurs religieux, moraux, sociaux, qui lut- 1 rent sans relâche contre les idolâtries, les
superstitions, les immoralités, les défaillances nationales de leur peuple, et non pas l'œuvre des légalistes, ni des rabbins, ni des docteurs, qui s’efforcèrent, au contraire, d’étouffer sous les observances, la casuistique et le formalisme, le souffle de vie apporté par les prophètes. D'autre part, l'étude du Nouveau Testament a montré, d’une façon non moins évidente, que la plupart des livres qui le composent, ne nous apportent nullement l'écho direct de la parole de Jésus, mais des spéculations inspirées par le Christ à des hommes qui ne l'avaient jamais ni vu ni entendu. Certes, il ne s'agit pas ici de présenter comme vérités acquises les plus récentes hypothèses de la eritique, destinées à être remplacées demaïn par d’autres. Il s’agit de faits définitivement reconnus par tous ceux qui ont étudié ces questions sans parti pris.
Il est certain que ce n’est pas dans l’Apocalyÿpse que nous trouvons l’enseignement de Jésus. L’Apocalypse est l’œuvre d'un voyant exalté, qui décrit ce qu'il a appris en état d'ex- -tase, non pas ce qu'il a entendu de Jésus: Ce n'est pas davantage dans les Épîtres de l’apôtre Paul. Paul n’a jamais vu Jésus, ne l'a jamais entendu. Le peu qu’il sait de lui, il le tient
d’autres apôtres. Aussi bien y a t-il dans les
… à peine une ou deux paroles de Jésus. Pour admirables que soient ses lettres, elles ne con-: tiennent que des spéculations de l’apôtre ou de
…. sesdisciples à propos du Christ, rien qui émane. directement de son Maître. On est obligé d'en.
dire autant de l’auteur du IVe Évangile. On s'accorde de plus en plus à reconnaître que cet er évangile n’est pas l’œuvre de l’apôtre Jean, à qui l’Église l’a attribué, par une simple hypothèse que rien ne justifie. Ceux-là mêmes qui demeurent encore fidèles à cette erreur traditionnelle, sont à peu près unanimes à reconnaître que … l'apôtre Jean aurait écrit cet évangile dans son extrême vieillesse et après avoir subi très fortement l’influence de la philosophie judéo-grec- que de son temps. Que devient alors la fidélité b historique de son récit? D'ailleurs il faut choi-
sir. L'enseignement de Jésus ne peut pas avoir:
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les trois premiers évangiles appelés synoptiques et ce qu'il est censé avoir été d’après le quatrième évangile. Jésus ne peut pas avoir à la fois enseigné les idées de Paul, celles de Jean,
celles de l’Épitre aux Hébreux, celles de l'Apo-
Epîtres qui nous sont parvenues sous son nom,’
même opposées, pour être l'écho d’une seule et même prédication.
Le protestantisme libéral a appris aïnsi à distinguer entre l’enseignement de Jésus et celui des plus éminents docteurs du Christianisme primitif, Paul et le quatrième évangéliste, qui ont fondé la théologie chrétienne sur la personne du Christ, mais qui n’ont pas simple ment transmis et qui ne pouvaient pas transmettre la parole même de Jésus. La grandeur religieuse et morale de leur œuvre n’en est nulle= ment diminuée, mais leur valeur, comme témoins historiques, est autre que ne l'avaient cru les interprètes de jadis, moins bien armés pour explorer le passé.
Les seuls livres du Nouveau Testament où nous puissions réellement trouver lhistoire et l'enseignement de Jésus, sont les trois évangiles synoptiques qui portent les noms de Matthieu, de Marc et de Luc. Encore faut-il les consulter avec discernement, car tout le monde sait qu'ils ne sont pas l’œuvre des disciples immédiats de Jésus. Marc et Luc, d’après la tradition même de l'Église, auraient été desdisciples des apôtres Pierre et Paul. Quant à notre Évangile de Matthieu, il est universellement reconnu que, sous sa forme actuelle, iln'est pas
l'œuvre de l'apôtre Matthieu, mais un écrit composé d’après d’autres documents antérieurs, dont un seul remonte peut-être à un apôtre. On se tromperait donc gravement, si l’on s’imaginaît lire dans ces évangiles une reproduction intégrale et toujours fidèle des actes et des paroles de Jésus. Leurs auteurs se sont bornés à mettre par écrit ce qu'ils savaient sur Jésus, plus d’un demi-siècle après sa mort, en se fondant sur les traditions qu’ils avaient recueillies, soit dans des documents écrits antérieurs, soit dans les prédications orales de leurs prédécesseurs. Tout le monde sait avec quelle facilité s'altèrent les récits confiés à la tradition. Il est donc certain qu'il s'est glissé dans leurs relations bien des erreurs, bien des inexactitudes, bien des légendes. Il faut, d’ailleurs, qu'il en soit ainsi, puisqu'il y a fréquemment désaccord entre leurs récits.
Malgré cela, nous pouvons néanmoins, par la comparaison de ces trois évangiles parallèles, arriver à reconstituer les traits essentiels de la personne de Jésus, de son enseignement et de son œuvre. Car ici nous avons affaire à des écrivains qui n’ont pas fait des spéculations sur Jésus, comme Paul ou le quatrième évangéliste, mais qui ont simplement essayé de raconter ce
qu'ils savaient de Jésus. Assurément leurs récits reflètent plus ou moins les tendances qui les animaient ; ils sont plus ou moins conservateurs, plus ou moins libéraux, plus ou moins émancipés à l'égard des traditions juives. Mais il en est de même de presque tous les autres historiens dans tous les temps. La personnalité du narrateur détermine toujours sa manière de représenter les hommes et les choses. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire aujourd’hui encore le récit d’un même événement dans un journal conservateur ou dans un journal radical. La tâche de la critique historique consiste justement à dégager de ces relations diversement colorées, le fond réel dont elles sont les images variées.
Il est donc absolument faux de prétendre que nous ne pouvons rien savoir de Jésus et de son enseignement. Ce qui est vrai, c'est que nous n'avons pas et que nous ne pouvons pas aVOir une connaissance précise et tout à fait exacte des détails de la vie publique du Christ ni du texte même de ses paroles. Le fait seul que Jésus a parlé en araméen et que nous ne connaissons ses paroles qu’à travers des traductions grecques, suffirait à nous en convaincre. Gardons-nous donc bien detraiter les enseignements de l'Évan-
gile, comme si nous avions devant nous la sténographie des prédications de Jésus ou des | notes émanant de ses auditeurs immédiats. Il y a dans nos évangiles beaucoup de paroles que Jésus n’a jamais prononcées et bien des récits h. __ quisontde pures légendes. Ne nous en plaignons :2% À pas. C’est ce qui fait la puissance de l'Évangile, . Si Jésus avait consigné ses enseignements dans ‘14 un catéchisme, ou résumé sa prédication en une Pet, série de préceptes, comme dans un code, la lettre en eût bien vite étouffé l'esprit et, pour En avoir le squelette de sa parole, nous en aurions “40h perdu l'âme. .$ Or, cette âme de l'Évangile, l'esprit du Christ, :# c'est-à-dire les principes directeurs, les forces “# vivantes de l'Évangile, nous les avons, nous les &, saisissons très nettement dans les récits des évangiles synoptiques. Je dirai même que nous les saisissons d'autant mieux que nous avons davantage reconnu ce qu'il y a d’incertain dans la lettre mème des textes. Voilà pourquoi le “NC protestantisme libéral a secoué le joug du litté- ÿ ralisme. Voilà pourquoi il se refuse à traiter les paroles du Christ comme des oracles ou à les appliquer comme des articles d’un code. Voilà pourquoi il condamne cette conception du Christianisme qui fait consister notre religion
dans l'acceptation de tels ou tels faits rapportés par les évangiles, tels que la naissance surnaturelle, racontée de deux manières tout à fait différentes, les miracles de Jésus qui n'offrent aucune garantie d'authenticité, la résurrection corporelle de Jésus, dont les récits se contredisent dans les évangiles eux-mêmes, puisque tantôt les apparitions du ressuscité ont lieu en Galilée, tantôt au contraire à Jérusalem. De tout cela nous ne pouvons rien savoir de certain, tandis que le fond même de l’enseignement de Jésus ressort avec une lumineuse évidence de la comparaison des évangiles.
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L'ancien libéralisme, le protestantisme rationaliste, persuadé, comme nous l’avons déjà dit, que les enseignements de la Bible devaient toujours être rationnels, s'était évertué à démontrer que les récits évangéliques pouvaient tous être expliqués d’une façon satisfaisante pour la raïson. L'entreprise était désespérée. Elle ne pous vait pas réussir. Les protestants libéraux des générations suivantes, éclairés par la critique bi= blique de la manière que nous venons d'indiquer, ayant appris à distinguer dans les évangiles une
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