‹ Le Protestantisme libéralChapitre 15 sur 21 · PAS · texte numérisé non relu

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4 Ce sont des expériences générales de l’huma- # nité, plus ou moins vivement ressenties aux diverses époques de son histoire, mais égale- H ment fondées dans tous les temps et que la science sociale a mises en lumière avec une nou-

velle évidence. Le mal est une réalité tragique, dans l’homme et dans la société. Le péché est

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un fait qui s'impose à l'observation la plus superficielle. Que l’on y voie avec les Grecs et les Hindous un résultat de l'ignorance ou avec les Sémites l’œuvre d’une volonté mauvaise, qu'on l'explique d’une façon ou d’une autre, le mal est partout, dans le cœur de l’hommeindividuel et dans la collectivité sociale. A certains moments on est disposé à en rendre responsable surtout l'individu ; à d’autres, comme de nos jours, on s’imagine plus volontiers que la société surtout est coupable et qu'avec des institutions meilleures on ferait disparaître le mal dans la vie individuelle. Une observation plus sérieuse et dégagée des préoccupations politiques et sociales contemporaines, confirme la vieille expérience chrétienne, que le malestà la fois dans l'individu et dans la société et qu'il faut régénérer à la fois l’un et l’autre, pour en triompher ou tout au moins en atténuer les ravages.

Le protestantisme libéral ne conteste en aucune façon la gravité et l'étendue du péché dans l'humanité, comme on l’a souvent affirmé. Il constate que les explications proposées par l'Église ou par les philosophes pour résoudre le problème de l’origine du mal, sont tout à fait

insuffisantes. C’est le problème insoluble par

excellence. Mais il ne pense pas que ce soit la

solution philosophique du mystère qui importe à notre vie religieuse et morale. Sur ce point comme sur les autres questions d’ordre théologique ou philosophique, il règne entre ses adhérents de grandes différences de doctrines.

Qu'importe! La seule chose nécessaire, c'est de reconnaître le fait même de l'empire du péché, d'amener les hommes à ressentir vivement le mal en eux-mêmes comme autour d'eux — car on est toujours plus disposé à le reconnaître chez les autres que chez soi — et de travailler ainsi à le combattre, à la fois en dissipant les erreurs qui l’engendrent et en s’efforçant de corriger les mauvaises tendances qui portent l'homme à faire le mal, même quand il a conscience qu’il devrait faire le bien, quand il sait quel est ce bien et qu'ii ne pèche donc pas par ignorance. )

Mais en même temps qu’il garde de la tradition chrétienne la conscience de l’universalité et de la terrible puissance du mal, le protestan-

tisme libéral n’a pas pu se soustraire à l'évidence

de l'expérience humaine, dans l'antiquité, de nos jours, chez les peuples non chrétiens comme dans nos sociétés modernes d'une civilisation si

étrangement bigarrée. Il a appris à reconnaître que partout, chez tous les peuples, dans toutes les races, dans toutes les religions, il y a le bien à côté du mal, des actes sublimes à côté des crimes, de magnifiques aspirations vers une vie supérieure et d’héroïques sacrifices à côté des basses passions et de l’égoïsme féroce. En sorte que, sans atténuer en rien la détresse dont le péché est responsable et sans chercher à faire illusion aux hommes sur leur misère morale, il a bien dû repousser, au nom de l'expérience la plus évidente, la croyance à l'impuissance naturelle de l’homme pour le bien et l’idée de la corruption radicale de l'humanité.

L'homme n’est ni absolument bon, ni absolument mauvais ; il est à la fois bon et mauvais, tantôt un peu meilleur, tantôt un peu pire.

L'étiige même du bien et du mal varie suivant les degrés de la civilisation. Il n’est pas le même pour un homme cultivé que pour un être inculte, pas le même pour un chrétien ou pour un bouddhiste que pour un indigène de l’Australie ou pour un Negrito. Le contenu de la morale évolue, comme le contenu de la pensée. L’obligation morale demeure partout, comme les catégories de la raison.

Aussi est-ce en faisant appel à ce qu'il y a de

bon et de sain dans la nature humaine, en s'efforçant de développer les bons éléments qu’elle renferme, de les fortifier, de les étendre, de les rendre plus vivaces et plus actifs, que l’on peut lutter contre l'empire du mal et contre la tyrannie du péché. De tout temps les moralistes, les prédicateurs, les réformateurs n’ont pas procédé autrement. Même ceux qui ont le plus violemment abaissé la nature humaine, n’ont pu faire autre chose que de recourir à la persuasion et d'en appeler à l'intérêt bien entendu, à l'intelligence, à l'imagination, à la conscience de leurs semblables, pour les déterminer à accepter les moyens de régénération qu’ils préconisaient.

L'éducation de la société humaine, comme celle de l'individu, est une œuvre de longue haleine, lente et pénible. L'histoire du passé, aussi bien que l'observation du présent, prouvent que les transformations morales ne s’opèrent pas brusquement, sauf peut-être dans un petit nombre de cas exceptionnels. Encore l'étude psychologique minutieuse de ces cas exceptionnels montre-t-elle le plus souvent que la crise

morale, en apparence subite, n’est en réalité que l'explosion de forces latentes depuis longtemps à l’œuvre. La vie morale de l'humanité comme la vie physique dans l'univers procède par évolution, non par révolution. C’est là une des vérités générales les mieux établies par la science moderne dans tous les domaines.

Aussi faut-il renoncer à diviser l’histoire de l'humanité en grandes périodes antithétiques: le règne du mal et le règne du bien ; la période du péché et de la condamnation, celle de la grâce et du salut. Assurément c’est là une vieille idée chrétienne. Il était usuel parmi les premiers chrétiens d'opposer la société nouvelle qu'ils consti= tuaient, au monde antérieur, comme la lumière aux ténèbres. Les chrétiens étaient «les saints» tous les autres étaient les « impies ». Destout temps les réformateurs ont été enclins à proclamer qu'ils apportaient au monde la vérité définitive, la solution finale des misères humaines, tandis qu'auparavant régnaient l'erreur et l’injustice. Ce n’est pas là une infirmité particulière aux chrétiens. Pour combien de nos contemporains la Révolution de 1789 est-elle l'ère nouvelle du salut social, substituée à celle des ténèbres et de l'ignorance!

Toutefois dans l'Église et dans la théologie

chrétiennes, cette idée a eu une puissance et une durée plus grandes que partout ailleurs.

Intimement associée à leurs origines juives, elle procédait directement des espérances messianiques, de l’ardente conviction répandue chez les Juifs que, par une brusque révolution surnaturelle, le Royaume de Dieu s’établirait sur la terre et mettrait fin à tout jamais aux royaumes de l’idolâtrie, de l'erreur et du péché. Les chrétiens spiritualisèrent ces croyances ; ils les débarrassèrent de leurs éléments matériels et grossiers. Mais l'Église en conserva le principe. Et quand l'expérience eut prouvé que la révolution surnaturelle, attendue comme prochaine, ne se réalisait pas, elle s’identifia ellemême avec le Royaume de Dieu sur la terre, reléguant au ciel le Royaume de Dieu définitif, et elle maintint plus que jamais la thèse, qu’en elle, en elle seule, était le salut, la régénération, le royaume du bien, tandis qu’en dehors d’elle, soit chez les innombrables peuples qui avaient passé sur la terre avant son apparition, soit chez les races qui restaient en dehors de son action, soit même chez ceux qui, dans les pays chrétiens, ne se soumettaient pas à ses directions, il n’y avait que péché, erreur et damnation.

Eh bien ! cette croyance-là, quelle que soit

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son antiquité, le protestantisme libéral la repousse de toutes ses forces, non seulement parce qu'elle lui paraît souverainement injuste et immorale, mais surtout parce qu’elle est démentie par toute l’expérience de l'humanité. Il n'est pas vrai qu'il n’y ait eu qu’erreur, péché, indignité morale, chez tous les peuples non chrétiens de l’antiquité ou des temps plus rapprochés de nous : il y a eu chez eux une vie religieuse et une vie morale, souvent fort belle, d’une inspiration parfois très noble; ils nous ont laissé des exemples et des écrits qui, au= jourd’hui encore, constituent l’une des meilleures parties du trésor spirituel de l'humanité. Il n’est pas davantage vrai que la société chrétienne, l'Église, ait été toujours et partout le règne du bien, de la justice, de la pureté, etque le péché n’y ait pas sévi comme ailleurs. Certes, nous ne voulons pas contester les grandeurs morales de l'Église et nous ne serons jamais avec ceux qui, par réaction contre ses prétentions exagérées, méconnaissent les admirables bienfaits de piété et de moralité supérieure qu'elle a répandus dans l’humanité. Mais enfin, l’histoire ecclésiastique est pleine des faiblesses morales, des crimes, des infamies qui se sont produits dans cette société prétendue parfaite et

qui nous interdisent, absolument, de saluer en elle la société des saints substituée à la société des pécheurs.

On dit, il est vrai : tous ceux qui font partie

de l'Église n’échappent pas au péché. Ils sont

hommes ; ils sont par eux-mêmes faibles et impuissants, Mais l’Église possède le moyen de les purifier sans cesse, de les soustraire aux conséquences funestes de leurs péchés et de les ramener ainsi à l’état de salut, en les faisant participer aux bénéfices du sacrifice expiatoire, par lequel le Christ a payé pour les pécheurs la rançon de leur péché. Si vous êtes catholique, ce sera par les sacrements que vous participerez à la régénération et au salut. Si vous êtes protestant orthodoxe, ce sera par la foi au mérite infini du sacrifice consenti par le Fils de Dieu.

Le protestantisme libéral ne peut accepter ni l'une ni l’autre des deux doctrines. Dans l'Évan-

gile de Jésus, il n'y a pas de sacrements. Le

baptême et la sainte Cène, qui remontent seuls aux origines du Christianisme, n'ont alors en aucune façon le caractère ni la valeur des sacrements ecclésiastiques. Quiconque est au cou-

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rant des travaux de la critique historique, saït cela. Et quant au dogme de la satisfaction vicaire, non seulement il est étranger à l’Évangile, mais il est en contradiction avec ses principes essentiels. Dans l'Évangile de Jésus, Dieu est le Père céleste qui pardonne au pécheur repentant, justement parce que la justice divine est supérieure à celle des sociétés humaines, parce qu'il est plein de miséricorde et non de rancune. Pour pardonner à l'enfant prodigue, le père de la parabole n’a pas besoin de crucifier le fils aîné. Les sacrements du catholicisme ne sont que des opérations magiques dénuées de toute valeur aux yeux de la raison, et le Dieu qui ne peut remettre leurs fautes aux hommes qu’en infligeant des souffrances infinies à un innocent à la place des coupables, est un Dieu monstrueux que nous ne pouvons adorer, puisque le moindre homme ayant quelque délicatesse de conscience lui est moralement supérieur.

D'ailleurs, il est parfaitement inutile de nous engager dans des discussions dogmatiques. Nous prétendons nous en tenir uniquement à l’expérience, aux faits que tout le monde peut contrôler. Or, ce qui saute aux yeux, c’est qu'il y a, en grand nombre, des hommes qui ne cessent

ee | de participer à tous les sacrements, d’autres qui croient sans restriction à la rédemption par le sang du Christ, et qui, bien loin d’être des saints, s’abandonnent au péché plus que beaucoup d’autres, insouciants des sacrements et de la doctrine orthodoxe.

Cette expérience a suffi depuis longtemps à convaincre les protestants libéraux, que ce ne sont ni les sacrements ni l’adhésion au dogme du sacrifice substitutif du Christ, qui assurent le triomphe du bien sur le mal, la régénération de l’humanité. Du moment que nous avons abandonné l’ancien exclusivisme des églises chrétiennes, du moment que nous admettons, pour les non chrétiens, la possibilité de faire leur

salut(pour employer l'expression traditionnelle), c'est-à-dire d'échapper à l'empire du mal et de parvenir à une vie spirituelle et morale bien- faisante, tandis que des chrétiens soumis au rite ou au dogme restent esclaves du péché, du moment, en un mot, que nous abandonnons la doctrine épouvantable, mais logique, d’après laquelle tout homme qui ne bénéficie pas des moyens de grâce dont disposent les églises tra- ditionnelles, est un être perdu et damné, il faut bien aboutir à la conclusion que ce ne sont pas les sacrements de l’Église ni la croyance à cer-

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