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tains dogmes qui sauvent l’homme. Les protestants libéraux ne comprennent pas comment les adeptes de l’orthodoxie traditionnelle, catholique ou protestante, peuvent se soustraire à cette inéluctable conséquence. Y en a-t-il cependant encore beaucoup parmi eux qui poussent la logique, avec saint Augustin, jusqu’à traiter de « péchés splendides » les vertus des païens ou qui aient le courage de damner l'immense majorité de l’humanité, pour n'avoir pas reçu l’absolution avec eux ou n’avoir pas cru à l’expiation par le sang du Christ avec eux P Le cœur est meilleur que l'esprit. Mais les hommes réfléchis ne peuvent pas se contenter de pareils compromis pleins de contradictions.
Le protestantisme libéral dit ici tout hautce que beaucoup d’autres pensent, sans le dire, parfois sans qu'ils se rendent compte de la portée de cette conviction : le mal, à toutes les époques, chez toutes les races, dans toutes les religions, ne peut être combattu que par des armes morales, non par des pratiques magiques ou par de simples croyances intellectuelles. Et cette lutte est de tous les temps. C’est elle qui fait la dignité de la vie humaine.
Comme le péché procède à la fois de l'erreur et de la mauvaise volonté, l’œuvre de régénération individuelle ou sociale doit consister, à la fois à propager la vérité et à corriger les mau- vaises dispositions de l’être humain. Les deux méthodes sont également indispensables.
L'une des plus fâcheuses illusions de la démo- cratie moderne a été de s'imaginer, par réaction contre l'Église, qu’il suffisait d’instruire les hommes pour les régénérer. Assurément l’instruction est une condition nécessaire du progrès moral. Partout, en Europe et en Amérique, les À protestants libéraux ont été les promoteurs infa- | tigables de l'instruction populaire. Mais partout &
aussi ils ont réclamé avec insistance que l’on ne considère pas l'instruction seule comme la panacée morale. Sans l'éducation du cœur et de la conscience elle est moralement inefficace. L'acquisition de nouvelles connaissances, surtout des connaissances élémentaires dont se compose l'instruction de l'immense majorité des citoyens, ne détermine pas la volonté vers le bien plutôt que vers le mal. Elle émancipe ER elle l'habitue à penser, le prépare à exercer sa responsabilité; elle fourbit l'instru-
ment de la vie morale. Mais la science, par elle-même, est amorale; elle constate des faits, en déduit des conséquences ; elle explique et, par cela même, justifie rationnellement tout ce qui existe. Elle fournit des matériaux perfectionnés aussi bien pour le vice que pour la vertu.
Pour que l'instruction soit moralement féconde, il faut qu’elle soit accompagnée et toute pénétrée d'éducation, de manière à développer la puissance des bons éléments de notre nature, à redresser nos difformités spirituelles et à nous communiquer les principes de vie morale qui nous manquent. Cette œuvre-là est autrement délicate que celle de l’instruction. Elle ne se laisse pas réduire en maximes ni en formules. Elle ne s'opère pas par des procédés mécaniques: Elle-est essentiellement l'initiation à une forme supérieure de l'existence, la révélation d’un idéal dont la beauté et la grandeur conquièrent l'âme, une transfusion de vie de l’éducateur à l'élève, la communication d’un esprit, d’une énergie, d’une volonté pour le bien.
L'éducation morale est avant tout le fait de l'expérience, de celle des autres comme de la nôtre propre, l'expérience des hommes qui nous élèvent et nous instruisent, de ceux qui nous
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ont précédés dans la vie et dont les enseignements et les exemples nous sont parvenus dans leur histoire, dans leurs écrits, dans tout ce qui les fait revivre pour nous. C’est la sainte contagion du bien, qui est non moins réelle que la contagion du mal, dont nous constatons si souvent les funestes effets physiques ou moraux. Nulle part la solidarité qui unit les hommes à travers le temps et l'espace, n'apparaît plus
puissante que dans ce domaine de la vie morale
qui est, par excellence, celui du règne humain. L'instruction, la civilisation toute entière ne sont possibles que grâce à la solidarité, Les connaïissances que nous pouvons acquérir aujourd’hui,
les biens nombreux dont nous jouissons tous,
même les plus misérables, dans nos sociétés de
haute culture, n’existent que par suite des tra-
vaux accumulés et des découvertes successives
des innombrables générations qui nous ont pré-
cédés. Sans elles, nous n’aurions rien de tout cela ; nous ne serions rien qu’une variété de l'espèce animale. A combien plus forte raison en est-il ainsi de l'éducation et de la vie morale, cette quintessence de la vie humaine!
Quelle profonde vérité il y a dans la doctrine où la société chrétienne a consigné l'expérience de l'humanité : livré uniquement à lui-même,
l’homme est incapable de faire le bien! Abandonnée à ses propres forces, chaque créature humaine serait aussi impuissante à lutter contre le péché qu’à lutter contre l'ignorance. Notre wie morale nous vient du passé, du long apprentissage de la vie fait par les générations antérieures, de cette longue série d'expériences accumulées qui, peu à peu, ont appris aux plus tard venus le chemin de la vérité, de la justice et de la bonté.
De tout temps les hommes ont eu l'intuition plus ou moins raisonnée de ces conditions de la vie morale. Aussi n'est-ce pas le hasard ni l'habileté de quelques chefs spirituels, mais la nature même qui de tout temps a poussé les hommes, conscients de leur faiblesse, avides de secouer le joug du péché etles misères de la vie inférieure, à chercher des lumières, des énergies, une inspiration morale, auprès de ceux qui leur apparaissaient dans le passé comme les maîtres de l’âme humaine, les détenteurs d'une puissance spirituelle supérieure, les incarnations de la sagesse, de la vie pure et saïnte. Tantôt ils se sont adressés au poète qui, dans ses vers immortels, leur permettait de commu-
à : vu + NN 2r2 feat RNA" 4 rage
nier avec les héros du passé 1; tantôt ils ont suivi le sage qui, par-dessus les rumeurs de la foule et les agitations de l’heure présente, avait contemplé la sereine beauté de la sagesse éter- +70 nelle. Ici, ils se sont attachés aux hommes en qui 4 s’incarnait la tradition avec son caractère véné- | ; rable ; ailleurs, ils ont demandé la vie aux mâles sr individualités des prophètes et des réforma-
teurs. Plus généralement encore ils sont allés vers ces quelques êtres d'élite, dont la puissante personnalité domine de très haut l’histoire # entière, parce que la parole de vie qu'ils ont 31 apportée aux hommes, a paru si forte et si a __ grande que l’on a vu en eux des envoyés ou même des incarnations de l'Éternel, vers Confucius, vers Mohammed, vers Çakyamouni le Bouddha, vers Jésus le Christ.
Ce sont là des faits que l’histoire scientifique moderne a mis en pleine lumière, non desthéories. Leur universalité même nous autorise à les ES considérer comme autant de manifestations variées d’une disposition générale de l'esprit
humain. Prétendre se soustraire à la solidarité é
qui règne dans la vie morale de l'humanité, est Es
1 Dans la société gréco-romaine, les poèmes d'Homère
L étaient devenus ainsi une source d'éducation et de vie
morale.
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absurde. Et méconnaître la grande leçon qui ressort pour nous de la forme que cette solidarité a prise partout dans l’histoire, est tout aussi déraisonnable que de méconnaître les transformations de l'idéal moral dans le passé et de nous croire liés, à tout jamais, par l'idéal traditionnel auquel l’Église prétend nous asservir. L'homme, dans sa lutte contre le péché, a besoin de puiser son inspiration et ses forces à une source éprouvée. Il doit s’y abreuver librement, non pas pour s'endormir ensuite dans la quiétude du contentement de lui-même, mais au contraire pour aller de l'avant, rafraîchi et retrempé, afin de faire mieux et plus que ce qu'il a fait jusqu'alors. Voilà les leçons de l’expérience humaine, sur laquelle se fonde le protestantisme libéral pour dire à la société contemporaine qu’elle ne saurait se détacher de la solidarité morale du passé, que son devoir est de prendre dans ce passé moral ce qu'il y a de meilleur, de plus grand, de plus beau etde plus saint, pour se l’assimiler et pour en faire le principe même de sa lutte contre le mal, autrement dit de son salut. Car, si elle se refuse à le faire, nos contemporains ne renonceront pas, pour cela, à chercher leur inspiration morale auprès d'autres hommes. Ils iront demander
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aux politiciens de bas étage un breuvage empoisonné, à défaut des sources pures auxquelles ils ne sauront plus accéder.
Le protestantisme libéral — nous l'avons déjà dit et nous tenons à le répéter — n'est pas exclusif. Partout où il y a des leçons, des exemples, des forces à recueillir dans la vie morale de l'humanité, que ce soit dans la philosophie grecque, dans le Bouddhisme, dans l’'Islamisme ou ailleurs, il engage la société moderne à en faire son profit. Mais au nom de l’expérience historique comme au nom de l’expérience individuelle de millions de nos contemporains, il pense que nulle part, dans le passé, il n'y a une source de vie morale aussi pure et aussi bienfaisante que dans l'Évangile du Christ; et c'est pour cela, uniquement pour cette raison d’ordre expérimental, qu'il propose cet Évangile comme l’antidote par excellence du péché et comme la puissance la plus efficace pour la régénération constante de l'humanité.
Il n’est guère contestable que les portions de l'humanité qui sont devenues chrétiennes, ont acquis ainsi une énergie vitale supérieure à celle
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de toutes les autres et que, chez elles seules, s’est épanouie la civilisation la plus haute. Il ressort avec non moins d’évidence de l’histoire que, dans tout le cours de son développement, la chrétienté a constamment puisé de nouvelles forces et de nouvelles lumières morales en se retrempant aux enseignements de l'Évangile, pour corriger les erreurs et les abus que les passions individuelles ou les institutions dégénérées avaient fait prévaloir dans l’ordre moral: Et quand nous nous interrogeons nous-mêmes, hommes du xx° siècle, ne constatons-nous pas que ce qu’il y a de meilleur en nous, nous vient de l'éducation séculaire puisée dans l'Évangile?
Où donc avons-nous appris la dignité de l’âme humaine, même dans la plus humble et la plus misérable des créatures, sinon dans l'Évangile qui depuis dix-neuf siècles nous inculque, lentement et progressivement, la con= viction que même le plus petit d’entre nous est enfant du Père céleste et que son âme est d'un prix infini? Où donc l'humanité a-t-elle appris à avoir confiance dans sa destinée supérieure et à mettre son idéal, non dans la jouissance, ni dans l'exploitation de ses semblables, ni dans une forme quelconque de l’égoïsme, mais dans la réalisation d’une sublime mission morale?
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Où donc a-t-elle entendu résonner cette parole qui énonce la condition de toute moralité supérieure : « Que sert-il à un homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme? » Quelle est la religion qui lui ait enseigné avec plus de force, que ce ne sont pas les rites ni les dévotions extérieures qui peuvent régénérer l’homme, mais la foi en la souveraineté de l’ordre moral, assimilé à la volonté même de Dieu, et que cette foi elle-même n’est rien qu'un vain fantôme, si elle ne se manifeste pas constamment dans les œuvres, si elle ne se traduit pas par une vie tout entière pénétrée de son inspiration? Où l'homme at-il pu, mieux que dans l'Évangile, apprendre à secouer toute espèce de joug sacerdotal ou théologique, pour s'élever à l’autonomie de la conscience, obéissant à la volonté divine dans
la pleine liberté des enfants de Dieu, unique-
ment parce qu'il en a saisi la souveraine beauté? Qui a prèché aux hommes avec plus d’insistance la faim et la soif de la justice, la miséricorde pour le pécheur repentant, la conscience du lien intime qui unit tous les hommes, de telle sorte que lorsqu'un membre souffre, tous les autres membres supportent le contre-coup de ses souffrances? Qui a mis en lumière la fraternité humaine d’une façon plus éclatante,
en la fondant sur la nature même de l'homme, puisque tous nous sommes fils d'un même Père? Qui a plus complètement fait de l'amour le mobile central de la vie et qui a illustré d’une façon plus saisissante la suprème grandeur du sacrifice, principe et couronnement de la victoire sur le péché? Qui, enfin, a mis au cœur de l’homme cette aspiration toujours inassouvie vers le progrès, qui a marqué dès lors d'un sceau d'élection les peuples élevés à cette école, les appelant à ce magnifique idéal de vie, d'activité, de réforme incessante, de recherche du plus et du mieux, qui est la réalisation du règne de Dieu sur la terre, les exhortant à devenir parfaits comme le Père céleste est parfait et les amenant ainsi à un perfectionnement continuel ?
Ce n'est pas parce que l'Église a constamment enfoui l'Évangile sous ses dogmes ou sous ses rites, que nous avons le droit de méconnaître ces caractères privilégiés de l'Évangile, qui font de lui, dans la pleine acception du terme, le plus bel idéal et la plus grande force morale que le monde ait produits. Dogmes et rites ont fait leur temps. L'Évangile qui a été le principe moral vivifiant dans le passé, sous les dogmes et les rites, comme ces sources souter-
raines qui, en maintenant l'humidité des couches profondes du sol, permettent aux plantes fortes et vivaces de se régénérer malgré l’aridité des couches supérieures, — l'Évangile doit res- ter, pour s'adapter aux conditions nouvelles de :
la science et de la civilisation actuelles, pour revêtir les formes nouvelles que comportent des temps nouveaux et pour continuer à agir dans l'humanité, comme le levain du progrès moral, de la régénération individuelle et sociale.
| Voilà la thèse du protestantisme libéral.
Après ce que nous avons déjà dit sur sa ma- nière de comprendre l'Évangile, il n’est plus | nécessaire de rappeler encore une fois que cet Évangile régénérateur, ce n’est pas dans la te lettre des écrits évangéliques qu'il faut le cher- Cher, mais dans leur esprit, dans les principes { de vie qu’ils nous font connaître, et non dans je ne sais quelle application scolastique de leurs h préceptes.
On nous dit parfois : ces principes se trouvent À ailleurs. Ils ne sont pas le bien propre de l’Évan-
gile de Jésus. Assurément, il y en a qui se retrouvent dans d’autres religions et chez des philosophes. Le Bouddhisme, par exemple, professe des principes de bonté et de charité qui
paraissent ne le céder en rien à ceux de l’Évangile !. Nous ne songeons pas à le contester. Bien loin de voir un appauvrissement de l'Évangile dans des rapprochements de ce genre, nous les accueillons au contraire comme une précieuse confirmation de son incomparable valeur. morale. Sages de l'Égypte ou de la Chaldée, Bouddhistes de l’Inde, Stoïciens grecs, que tous ous apportent les trésors de leur expérience morale! Plus largement humaine sera la base de notre
1 Il importe d'observer que la charité telle que l’enseigne le Bouddhisme, est inspirée par la recherche de l’anéantissement de la vie, ce qui est l'idéal bouddhiste, et non par le désir d'améliorer les conditions de l’existence pour celui qui bénéficie de l’actecharitable. Parsuite de l'ignorance qui règne généralement en ces matières, on se fait parfois de grandes illusions à ce sujet. Dans le Bouddhisme, il s'agit pour celui qui exerce la charité comme pour celui qui en est l’objet, de se soustraire le plus possible à l'enchaînement des causes et des effets, qui constitue la trame fatale des existences successives de chaque être individuel, et d’arriver à se détacher de toute pensée, de tout désir, de toute volonté, pour finir par s’absorber dans l’être universel. Pour le Bouddhisme, vivre, c’est souffrir; donc il faut anéantir la vie. Pour l'Évangile de Jésus, le but à atteindre, c’est l’épanouissement complet de la vie, débarrassée de la souffrance et du péché. On s'explique aisément comment le Bouddhisme a plongé dans la torpeur les peuples qui l'ont adopté, tandis que le Christianisme les a vivifiés, et cela d'autant plus qu’il s’est moins éloigné des principes de l'Évangile.
vie morale, mieux cela vaudra. Mais c’est justement parce que nulle part ailleurs nous ne trouvons tout ce que nous donne l'Évangile, que nous allons à lui comme à la source par excellence de la vie spirituelle.
Dans l'Évangile il y a, non seulement un enseignement; il ya une personne : le Christ. Si nous nous reportons à l'expérience de l’humanité que nous avons invoquée plus haut et si nous ne fermons pas les yeux aux leçons de l’observation psychologique de nos jours, nous constatons que pour la plupart de nos semblables, — notamment pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec les travaux de la pensée, — les idées abstraites, les principes purement spirituels, n'exercent pas une influence aussi grande que les idées qui se présentent à eux sous des formes plus concrètes, plus faciles à saisir et propres à frapper leur imagination, non moins que leur raison ou leur conscience. Il en est ainsi dans toutes les religions et dans toutes les civilisations. L’une des grandes forces de l'Évangile a été d’être personnifié en quelque sorte en un homme : Jésus de Nazareth.
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Les intellectuels oublient trop souvent cet élément capital de la vie religieuse et tout particulièrement du christianisme. L'éducation morale de l'humanité, nous l'avons vu (p. 86), ne se fait pas tant par des leçons théoriques que par la puissance de l'exemple, par la commu nion spirituelle, par la transmission vivante de l'énergie morale d’une personne à une autre. Al n’est pas malaisé de comprendre que l’incarna= tion de l'idéal religieux et moral de l'Évangile, en la personne de celui qui l'a annoncé au monde, assure à cet Évangile, auprès de la grande majorité des esprits, une puissance édu:
cative bien supérieure à celle que peut exercer
le simple enseignement des préceptes évangéliques. Celui-ci devient vivant, d’une vie réelle, plastique. L’histoire de Jésus se transforme en une parabole perpétuelle, la plus belle de toutes, puisqu'elle illustre toutes les autres.
C'est la même disposition naturelle de Lesprit humain qui a inspiré dans l'antiquité le culte des héros, au moyen âge le culte des saints. Dans ses dogmes sur la Trinité et sur les deux natures unies en Christ, l'Église a consacré par l’apothéose la vénération de la chrétienté pour son fondateur et, dans son dogme de la Rédemption, elle a reporté sur l'Homme-
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Dieu l’adoration et l’amour qui se détournent naturellement du Père sacrifiant le Fils.
Le protestantisme libéral — nous n'avons plus besoin de le répéter — repousse cette divinisation métaphysique du Christ, tellement étrangère à l'Évangile que Jésus, avec son strict monothéisme juif, eût été profondément scandalisé s’il l’avait connue et qu'aucun des apôtres, dépourvus d'éducation philosophique grecque, n'y eût compris un traître mot. Mais il ne repousse pas le sentiment qui a inspiré aux chrétiens du passé, ces doctrines par lesquelles, en voulant glorifier le Christ, ils l'ont dénaturé et dans lesquelles ils ont faussé son enseignement. La véritable manière d’honorer le Christ, pour les protestants libéraux, c’est de s'inspirer de son esprit, et la véritable communion avec lui ne consiste pas à se prosterner devant lui, mais à vivre de la même piété, de la même consécration à Dieu et aux hommes frères, qui ont été l’essence de sa propre vie.
En Jésus ils vénèrent le plus grand des prophètes, la conscience la plus pure et la plus sainte dont l’histoire nous ait conservé le souvenir, celui en qui la vérité morale s’est le plus complètement affirmée dans une âme humaine, celui qui, dans son ministère de réfor-
mateur messianique, — pour autant que nous pouvons le connaître — a été l'illustration vivante de son Évangile et qui a couronné son œuvre, par un sacrifice d’une si parfaite grandeur morale qu'il est devenu le type et l'inspirateur d'innombrables sacrifices, procédant de la même soumission à la vérité morale. Nous concevons difficilement que la figure, si douce et si puissante à la fois, de Jésus ne parle pas au cœur et à la conscience de l’homme, d'autant plus que cet homme sera plus susceptible d’éprouver des émotions morales.
Mais ce rayonnement spirituel de la personne de Jésus est pour nous intimement associé à la reconnaissance de sa pleine humanité. À partir du moment où Jésus est conçu comme I incarnation d’un dieu ou d’un être supraterrestre, par conséquent comme un être élevé au-dessus des conditions normales de la vie humaine, soustrait aux tentations du péché, à l'erreur, aux souffrances et aux misères de l’humanité, tout ce qu'il y a de meilleuret de plus saint dans son ministère s'évanouit et il ne reste plus qu’un être surhumain, vivant aussi naturellement d’une vie surhumaine que n'importe quelle autre créature obéissant à la loi de sa nature.
D'ailleurs ici encore le protestantisme libéral
Lie
L'EXPÉRIENCE MORALE IOI
n'entend pas se laisser détourner vers les spéculations métaphysiques, auxquelles se complaisent les théologiens et les philosophes, mais qui ne sont pas de l’ordre religieux ou moral. Que chacun se fasse à ce sujet les opinions qu'il voudra; ce ne seront jamais que des hypothèses. Nous ne connaissons la nature intime d’aucun être, pas plus celle de n'importe quelle créature infime que celle des plus grands génies. Nous ne pouvons pas expliquer la genèse du moindre insecte. Comment prétendrions-nous connaître la nature intime et la genèse de Jésus ?
Les protestants libéraux ont appris, à l’école de la méthode moderne, à ne pas avoir de pareilles prétentions. Ils se sentent obligés de s’en tenir à la réalité, aux faits qui sont constatables et sujets à contrôle. Or, le fait est que nous ne savons presque rien de l’histoire de Jésus. Si nous connaissons les éléments essentiels de son enseignement, nous sommes réduits à une déplorable ignorance sur sa vie. Il a très probablement commencé son activité publique vers l’âge de 30 ans. Sur ce qu'il a fait auparavant, nous ne savons absolument rien. Aussi est-il parfaitement oiseux de disserter à perte de vue, comme le font trop souvent les théologiens, sur la sainteté absolue et permanente de Jésus. Les éléments d’un juge-
ment en pareille matière nous manquent. Surson ministère public lui-même, les évangiles ne nous fournissent qu’un très petit nombre derenseignements. À l'époque où ils ont été rédigés, la wie de Jésus était déjà envahie par la légende, comme le prouvent les récits contradictoires sur sa naissance et sa résurrection. Ce qui ressort clairement de nos évangiles — nous l’avons constaté précédemment — c'est que Jésus a vécu dans les conditions des hommes de son temps et de son milieu, qu'il a partagé leurs idées sur la constitution du monde, sur l’histoire antérieure de l'humanité; que, soit dès le début de son ministère, soit seulement vers la fin, il a eu conscience d'être le Messie attendu par ses compatriotes et qu’il a cru au prochain établissement du Royaume de Dieu sur la terre. Les évangiles attestent donc de la manière la plus formelle que Jésus n’a pas été infaillible, qu'ila été susceptible d’erreur. Cette constatation peut être pénible pour les tenants des croyances traditionnelles, mais elle est irréfutable et les pro= testants libéraux pensent qu'il n’est pas loyal de n'en pas tenir compte dans l'instruction religieuse.
Nulle part le contraste entre les convictions des instructeurs de la communauté, tous plus
ou moins frottés de critique biblique, et les croyances de la masse des fidèles ou les idées du public irréligieux, n'est plus accentué. Cela tient en grande partie à ce que les hommes, dont la mission est justement d’instruire le public des résultats de l'étude scientifique de la Bible (la seule sérieuse et digne de confiance), sont encore trop dominés par la servitude des croyances traditionnelles, dont ils reconnaissent l'erreur, mais dont ils subissent encore l’empire, et parfois aussi, à ce qu’ils n’ont pas le courage d'accomplir véritablement et complètement leur mission d’instructeur, de peur qu’en bravant les préjugés traditionnels ils ne causent du scandale et s’aliènent les bonnes dispositions des fidèles, peu désireux d’être troublés dans la quiétude de leurs idées reçues. Il s'ensuit que, dans les églises, on s’obstine à méconnaître les plus sûres conclusions de la critique biblique et de la science moderne sur les origines du Christianisme et qu’en dehors des églises, comme on est vaguement au courant des résultats de la critique moderne, on est trop généralement disposé à ne plus tenir aucun compte du Christ, parce que l’on sait que les enseignements traditionnels des églises à son sujet, sont faux.
Les opinions des protestants libéraux sont nécessairement assez variées sur les questions relatives à la vie de Jésus. Par leur nature même, beaucoup de problèmes de critique biblique ne sont pas susceptibles de solutions précises et certaines dans tous leurs détails. {faut ici fréquemment savoir ignorer ou se contenter de probabilités. Les conclusions varient naturellement suivant les dispositions individuelles et surtout suivant le degré de notre instruction historique. Plus que jamais l’étude loyale et consciencieuse de la Bible est ici nécessaire.
Mais ce qui est commun à tous les protestants libéraux, c’est la conviction profonde que la valeur salutaire de l'Évangile est indépendante de la solution de ces problèmes historiques et qu'elle reste la même, quelle que soit l'idée qu'on se fasse des divers événements de la wie de Jésus ou de la nature de sa personnalité.
Notre adhésion à l’enseignement religieux et moral de Jésus ne procède pas, en effet, de l’idée que nous nous faisons du Christ; ce n'est pas parce que Jésus aurait été infaillible ou parfai= tementsaint, que nous considérons ses principes moraux comme les meilleurs et les plus efficaces; mais, au contraire, c'est parce que son Évangile nous apparaît comme la vérité morale par
excellence, que nous vénérons Jésus comme le plus grand bienfaiteur de l'humanité et comme
l’inspirateur par excellence de notre vie morale.
Ce n'est pas parce que Jésus aurait été le Messie
ou un être surhumain doué de toute sorte de pouvoirs miraculeux ou encore une incarnation de la divinité, que son Évangile est à nos yeux l'agent le plus actif dans la lutte contre le péché; | mais, au contraire, c’est parce que l'expérience ; de la chrétienté antérieure, comme la nôtre propre, nous apprend que dans cet Évangile, et non dans les dogmes ou les rites, se trouve la , source abondante de la vie, que dans toute l’in- dépendance de notre pensée, nous reconnaissons en lui le Sauveur par excellence des hommes
Et cette adhésion, de notre part, à la puis- __ sance salutaire des principes religieux et moraux de l'Évangile, est à tel point indépendante de + toute doctrine ou représentation sur la personne 18 3 de Jésus, que nous saluons joyeusement leur
È action salutaire partout où elle s'exerce, même dans les pays ou chez les peuples qui n'ont K jamais entendu parler de Jésus ou qui, en ayant & entendu parler, ne se réclament pas de son nom, mais qui, par l'intermédiaire d’autres sages, k d’autres initiateurs religieux, d’autres grandes
consciences, ont eu connaissance d’une part plus ou moins considérable de ces mêmes ferments de vie morale. Oui, je dirai plus, même chez ceux qui, en pays chrétiens, induits en erreur par l'Église, rebutés par toutes les doctrines déraisonnables et toutes les dévotions malsaines que l’on a mises sous le patronage de son autorité, se sont détournés de lui, mais qui mettent en pratique les principes de son Évangile! Car s'ils ont désappris de lui dire Seigneur! Seigneur ! ils ont continué à pratiquer la volonté de son Père céleste. Et Jésus lui-même nous a appris que c’est à cela, à cela seul, que se reconnaissent ses vrais disciples.
Suivant leur tempérament, suivant la plus ou moins grande intensité de leurs besoins mystiques, suivant leur éducation religieuse, beaucoup de protestants libéraux continuent, individuellement, à glorifier plus ou moins un Christ idéal, en qui se personnifie pour eux la puissance de vie de l'Évangile.
En effet, quoique nous ne sachions rien de la plus grande partie de la vie de Jésus et quoique les renseignements historiques sur la courte période de son ministère public, soient peu nombreux et
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[ET CNT T2)
souvent incertains, il paraît légitime de conclure de la beauté et de l'excellence de l'Évangile, à la beauté morale et à la pureté exceptionnelle de celui qui l’a conçu et qui l’a éprouvé en luimême, avant de lecommuniquer à ses disciples. | On connaît l'arbre à ses fruits; c’est Jésus lui- ds même qui a professé ce critère de la vérité morale. Dans l'Évangile, c’est l'âme même du Christ qui se révèle à nous et qui nous parle, à tel point qu'il y a certainement beaucoup plus de relations spirituelles entre un disciple de l'Évangile en esprit et en vérité, de nos jours, et Jésus, qu’il n'y en a entre ce même disciple et la presque totalité de ses contemporains.
D. La communion spirituelle personnelle du chrétien moderne avec le Christest donc parfaite- “ ment légitime et, le plus souvent, cette forme de la piété chrétienne, plus intime, plus douce, plus
vivante pour les âmes tendres, répond à des * besoins religieux qui ne trouveraient pas leur satisfaction dans une piété plus rationaliste et plus austère. Il est aussi fâcheux de vouloir l’im- me. |. poser comme essentielle à la vie chrétienne, — puisqu’après tout celle-ci a pour objet l'Évangile du Père céleste et de la fraternité humaine, — que de Ia traiter purement et simplement de superstition et de l’assimiler au culte matéria-
Di
liste du Sacré-Cœur, comme on y est trop porté dans le monde de la libre-pensée, où l’on ne se rend pas compte des raisons sérieuses et profondes qui légitiment, pour le psychologue, cette communion mystique du Christet des chrétiens.
Chacun doit suivre à cet égard sa propre inspiration. C’est dans la variété même de ces représentations et de ces émotions individuelles que se manifeste la vitalité d’une religion. La seule chose qu’une étude loyale de l'Évangile impose, d’après les protestants libéraux, c'estqu'on ne se laisse pas entraîner par le mysticisme à détourner sur ce Christ humain le culte et l'adoration qui n’appartiennent qu’à Dieu seul. Car une pareille attitude n’est ni protestante, ni conforme à l’enseignement du Christ lui-même.
Dans les évangiles qui nous apportent des renseignements historiques sur le Christ, nous voyons constamment Jésus reporter sur Dieu seul la piété et la reconnaissance de ses disciples: S'il les invite à le suivre, ce n’est pas pour les grouper autour de lui, c'est pour les amener à Dieu et pour les initier à la vie des enfants de Dieu. La christolâtrie, ce produit de l'invasion du paganisme grec dans le christianisme primitif, est la négation même du pur monothéisme de l'Évangile.
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D'autre part, enfin, le protestantisme libéral demande, à tous ceux qui professent la beauté et l'excellence de principes moraux conformes à ceux de l'Évangile et qui cherchent dans leur application plus étendue, adaptée aux circonstances et aux besoins des temps actuels, la régénération sociale et le levain de l'éducation individuelle, mais qui, plus que jamais, se sont éloignés du Christ, à tel point que le premier article de leur programme consiste tantôt à l’ignorer, tantôt à le mettre en interdit, — à tous ceuxlà, il demande de ne pas se laisser toujours induire en erreur par l'Église, de s'instruire en matière religieuse comme sur tout autre domaine, de ne pas continuer indéfiniment à confondre les dogmes, les sacrements, les pratiques dévotes avec l'Évangile de Jésus, et de reconnaître le lien intime qui, malgré toutes les apparences contraires, Les relie à lui, afin que, dans le déroulement de l’évolution historique, ils prennent plus nettement conscience de la véritable filiation de l’œuvre de régénération morale moderne et qu’ils reconnaissent, que c’est toujours le mème esprit de réforme, de progrès, d’aspiration vers une société meilleure, plus juste et plus miséricordieuse, qui « besoigne » au sein de l'humanité.
Le Protestantisme libéral fondé sur l’expérience sociale