L'ÉGLISE DANS LE MONDE MODERNE
La conception toute religieuse et morale que le protestantisme libéral se fait du christianisme, comporte une notion, également toute morale, de la communauté religieuse ou de l’Église dans la société contemporaine. La religion ne saurait être autre pour la collectivité religieuse que pour les individus qui la composent.
Toutes les églises issues de la Réformation sont unanimes à repousser la conception catholique de l’Église infaillible et dotée de pouvoirs surnaturels dans l'administration des sacrements. Ni pape, ni prêtre, ni moine, tel a été le mot d'ordre de la Réforme. Toute concession sur ce point équivaut à un reniement du protestantisme. C’est l’évidence même ; il n’est pas
nécessaire d'y insister. Après l'énoncé de principes exposé dans les conférences précédentes, il va de soi que le protestantisme libéral maintient d’une façon absolue ces thèses fondamentales du protestantisme historique.
Le pasteur, dans les Églises de la Réforme, n'est pas un prêtre. Quand il affecte des allures sacerdotales, il méconnaît sa mission ; il inflige un démenti aux principes mêmes qu'il est chargé de répandre. Le pasteur est un laïque. Il est, suivant l'expression traditionnelle, un ministre de l'Évangile, un instructeur choisi par la communauté pour enseigner, propager et faire pratiquer les préceptes de l'Évangile. Il ne prétend à aucun pouvoir surnaturel ni sacerdotal. Aussi, dès le début, les églises de la Réforme ont-elles exigé de leurs pasteurs une forte culture universitaire, la connaissance de l’hébreu et du grec, afin de pouvoir étudier la Bible dans les langues originelles et d’être à même de comprendre par eux-mêmes, sans aucune intervention d’une autorité ecclésiastique, le sens: véri= table de l’Écriture Sainte.
Le protestantisme libéral, fondé sur la connaissance scientifique de la Bible et sur la critique historique des origines du Christianisme, est disposé, moins qu'aucune autre fraction du protes-
tantisme, à faire bon marché de ces conditions du
recrutement des pasteurs. Il leur demande une
préparationscientifique toujours plus forte, à me-
sure quele niveau général de l'instruction s'élève, parce qu’il estime que pour remplir les lourdes
fonctions d’instructeur et pour assumer les re-
doutables responsabilités d’éducateur attitré de la communauté religieuse, il est de plus en plus indispensable de joindre au zèle religieux et à une vie morale intense, une culture scientifique offrant des garanties aux membres de l'Église.
Ce n’est pas seulement contre la conception
catholique de l'Église que s'élève le protestan- tisme libéral. C’est aussi contre une certaine notion dogmatique de l’Église, qui a prévalu de
bonne heure parmi les disciples de la Réforme et qui, aujourd’hui encore, est préconisée par la tendance dite orthodoxe, mais contre laquelle Rersspnt protestant a sans cesse réagi. Il est clair que des hommes qui ont dégagé la religion de la métaphysique et qui font consister la profes-
Pi chrétienne, non dans l’acceptation de cer- tains dogmes ou de certaines doctrines théolo-
giques, mais dans l'assimilation et l'application
progressive des principes religieux et moraux de
l'Évangile, ne peuvent pas admettre que l'Église,
c'est-à-dire la collectivité religieuse, soit fondée sur l'adhésion à une profession de foi dogmatique. Nulle part dans l'histoire évangélique, ils ne trouvent la moindre trace d'une profession quelconque de ce genre proposée par Jésus"à' ses disciples. Les confessions de foi si nombreuses des églises protestantes dites orthodoxes sont, comme nous l'avons déjà vu, de simples
essais de coordonner les doctrines de leurs aus || teurs et leurs interprétations de la Bible. Elles
n'ont d’autre autorité que les arguments. den leurs défenseurs. Ces arguments nous paraïs- à sent insuffisants ou de nulle valeur. Par conséquent, nous avons abandonné les confie de foi et nous nous en tenons à ce que la”raison, la conscience et l'Évangile lui-même nous À enseignent, savoir qu’une église chrétiennemest une communauté religieuse, de nature exclusi=… vement religieuse et morale, et que la seule
pr
A quoi bon alors des églises ? dit-on de divers côtés. Elles n’ont plus de raison d’être dans de pareilles conditions. Le protestantisme libéral est accusé de dissoudre l'Église et l’on ne saurait contester que, pour beaucoup de nos contemporains, l’abandon des notions, catholique de l’église sacramentelle et protestante traditionnelle de l’église dogmatique, a abouti au désintéressement à l'égard de toute espèce d'église, sans que pour cela ils aient cessé d'être des hommes religieux, au sens vrai et dans l’acception morale du terme. Il faut nous expliquer clairement à ce sujet, montrer d’une part que le protestantisme libéral veut maintenir l'Église, qu'il regrette et condamne l'indifférence d’un trop grand nombre de libéraux à l'égard de la vie ecclésiastique ; d'autre part, qu’il repousse l’assimilation étroite et par trop sommaire de l'église et du culte, comme si l'intensité de la vie religieuse et morale se mesurait uniquement à la fréquentation mécanique des lieux de culte. C’est là une notion héritée de l’église sacramentelle d'autrefois et qui est incompatible avec une conception plus spirituelle de la religion.
Le protestantisme libéral, par ses organes les plus autorisés, ne cesse pas d’insister sur la nécessité de l'existence des églises et sur l'obligation, pour tous ses adhérents, de participer à leur vie. Ici il se fonde sur l’expérience sociale, comme nous l'avons vu précédemment seréclamer de l'expérience morale et religieuse. E’his= toire de l’humanité nous prouve qu'il y a toujours eu, parmi les hommes de toute race et de toute civilisation, des groupements religieux, tantôt intimement unis à la société civile, tantôt distincts ou séparés, le plus souvent à la fois des uns et des autres. Le groupement religieux est une forme naturelle de la sociabilité humaine, comme la fonction religieuse est une forme naturelle de l’activité spirituelle. Nous sommes ainsi faits que, spontanément, nous nous associons pour exercer en commun nos aptitudes ou pour procurer une satisfaction commune à nos besoins spirituels, moraux ou esthétiques: Nous constituons des sociétés pour les exercices physiques, des associations littéraires ou musicales et bien d’autres. Il est clair qu'aussi longtemps qu'il y aura des besoins religieux, c'est-à= dire aussi longtemps qu’il y aura des hommes sur la terre, il y aura des associations religieuses. Il faut toute l’exaspération que les
prétentions cléricales ont provoquée dans le monde moderne, pour que dans certains milieux on se soit laissé entraîner à méconnaître cette leçon évidente de l'expérience.
Le protestantisme libéral réclame l’église tout d’abord pour le culle public, en commun, parce qu'il tient beaucoup au culte public, alors même qu'il se refuse à l'identifier purement et simplement avec la vie religieuse. Il tient au culte public, soit à jour fixe, soit à l’occasion des solennités qui comportent des assemblées religieuses, parce qu'il juge ce culte indispensable à la vie religieuse de la plupart de nos semblables. Assurément il ne méconnaît pas que le culte par excellence, c’est la soumission active à la volonté divine dans la vie quotidienne, le recueillement et la prière dans l'intimité de la vie individuelle. Mais, sauf peut-être pour un petit nombre d'êtres d'élite, la pratique même de ce culte privé a besoin d’être soutenue et encouragée par le culte public, par l’association et par l'exemple. Le culte protestant — nous l'avons déjà indiqué — est avant tout destiné à l'instruction et à l'édification des assistants. Eh ! bien, l’immense majorité d'entre
nous a besoin d'instruction en matière religieuse et morale, besoin d’être soutenus, encouragés, fortifiés dans la fidélité morale, dans la pratique du bien. Avec le grand développement de l'imprimerie moderne et la facile diffusion de tous les écrits peu morauxou immoraux; de toutes les sollicitations sensuelles, de toutes/les excitations des appétits de la bête humaine, je demande à tout homme sérieux s’il né croit pas qu ilest plus nécessaire que jamais, de maintenir et de fortifier cette instruction du culte publie et de développer tout ce qui peut contribuer"à l'édification saine et virile. Tous ceux qui'ont l’habitude de ce culte public, savent quelles fortes et généreuses émotions ils y ont éprouvées, quelles salutaires leçons ils en ont remportées:
Il y a nécessairement en pareille matière de nombreuses variétés individuelles. Les mêmes moyens qui produisent un bon effet sur les uns déplaisent aux autres. Il y aurait lieu sans doute d'introduire plus de souplesse dans le culte public des églises protestantes, — non pas en multipliant les séances, non pas en développant outre mesure des exercices d’une piété quelque peu maladive, comme les réunions de prière, les méditations où le verbiage creux paraît d'autant plus odieux à ceux qui ne sont pas hypno-
tisés par ces pratiques piétistes, qu’il s’applique à des sujets plus sacrés, — mais en utilisant les ressources de l’art et de la littérature pour l’expression des émotions religieuses, spécialement celles de la musique. Beaucoup de protestants libéraux estiment que leur culte est resté trop exclusivement biblique, alors qu'ils ont cessé de considérer la Bible comme un texte d’une essence différente de celui des autres livres. L’austérité, la sécheresse, — disons-le franchement — l'ennui d’un grand nombre de réunions de culte ont beaucoup contribué à les faire déserter, alors que les ressources de la vie spirituelle et esthétique sont devenues plus généralement accessibles aux hommes de toute catégorie.
Quoi qu'il en soit de ces questions sur lesquelles il est bon d'attirer l’attention, mais que nous ne saurions trancher ici, le culte public reste pour les protestants libéraux, comme pour les autres fractions du protestantisme, un élément nécessaire, éminemment bienfaisant de la vie religieuse. Seulement ils ne pensent pas qu’en lui doive s’absorber toute la vie religieuse de la communauté, ni que la valeur religieuse et morale d’un homme se mesure à la quantité de ses présences aux offices. Car ici encore l’ex-
Mr :
périence nous apprend qu'il y a des hommes d’une vie morale très élevée er vraiment chrétienne, qui préfèrent d’autres modes d'instruction spirituelle et d’autres sources d'émotions religieuses aux assemblées du cuite officielet que, d'autre part, chez ceux que l’on peut appeler des « piliers d'église » la piété vivante et la moralité supérieure ne correspondent pas tou= jours à la dévotion extérieure.
Le protestantisme libéral pense donc qu'il faut moderniser le culte, l’accommoder à la culture et aux dispositions du temps actuel, ne pas prétendre imposer ses formes traditionnelles à ceux qui ne peuvent plus y prendre intérêt, mais au contraire approprier ses formes aux besoins du jour. Car en lui-même le culte n’a aucune valeur magique. Il ne vaut que dans la mesure où il procure de l'instruction, de lédification, des émotions religieuses et des énergies morales à ceux qui le fréquentent. Si vous faites mieux sentir la souveraineté de l'Éternel à beaucoup de nos contemporains, en leur faisant des conférences sur la marche des mondes dans l’espace et sur les harmonies astronomiques qu’en leur expliquant un fragment de la Bible, vous auriez grand tort de ne pas employer ce moyen efficace d'instruction religieuse, de pré-
férence au sermon du type traditionnel. La seule chose qui importe, en effet, c’est de faire sentir aux hommes la présence et l’action universelle de Dieu. Et si vous pouvez, par des études littéraires, artistiques, morales, voire même par des concerts ou des représentations appropriées, fortifier pour le bon combat des âmes que la prédication traditionnelle ne touche pas, vous auriez grand tort de ne pas y avoir recours. L’un des devoirs les plus urgents des églises protestantes actuelles, est d'élargir dans ce sens leur notion du culte et de parler aux hommes du xx° siècle un langage vraiment moderne, la langue de leur temps et de leur civilisation, qu'ils puissent comprendre, au lieu de cette phraséologie creuse, faite de patois de Canaan et de vagues formules sentimentales, défroque usée de la grande tradition biblique.
Bien loin de vouloir supprimer les églises, le protestantisme libéral aspire, au contraire, à leur ouvrir de nouvelles destinées en les ramenant à ce qui est leur véritable mission dans le protestantisme : l'instruction et l'édification de leurs membres, et en les appelant à poursuivre ce but par tous les moyens que la civilisation
actuelle met à leur disposition. Cette énstruclion religieuse, cette forte éducation morale, nous la devons en tout premier lieu à la jeunesse, Il n’y a pas, à notre avis, de tâche plus importante pour les églises. Presque partout aujourd’hui, dans les pays de civilisation avancée, l'instruction de l'enfance est considérée comme un service public, une fonction obliga= toire de l’État, et partout aussi on a vu les pro= testants libéraux parmi les promoteurs et les défenseurs les plus zélés de l'instruction gra= tuite, obligatoire et laïque, c’est-à-dire indépens dante de tout joug confessionnel et de tout dogmatisme ecclésiastique. En agissant ainsi“ ils se conformaient à leurs principes. Maïs cela n'implique de leur part aucun dédain de l'instruction religieuse. Tout au contraire, C'est parce qu'ils la veulent forte, sincère, complète, qu'ils ne veulent pas d'une instruction reli= gieuse uniforme, officielle et par conséquent, où bien tyrannique par l'imposition d’un caté=
chisme d’État, ou bien superficielle et toute
extérieure par l'élimination de tout ce qui pourrait lui donner un caractère précis. Destinée à donner aux enfants les principes et les éner= gies de leur vie religieuse et de leur vie morale, c'est-à-dire de ce qui est par excellence indivi=
duel, cette instruction particulière, la plus importante de toutes, mais aussi celle où la liberté est le plus sacrée, relève des familles et des associations religieuses, des églises. Il n’y a pas pour elles de tâche plus belle ni plus sainte. Jamais elles n’y attacheront trop d'importance.
C'est ici donc que le protestantisme libéral, s'adressant aux parents auxquels incombe le choix des éducateurs de leurs enfants, leur dit : « Prenez bien garde de faire donner à vos enfants une instruction religieuse, fondée sur des principes tout à fait opposés à ceux qui leur sont inculqués à l’école, une instruction qui tire sa force uniquement du surnaturel, alors que toutes les sciences sont d’accord pour leur apprendre que le miracle n'existe pas, une instruction qui repose sur un ensemble de traditions inconciliables avec les conclusions les mieux établies des sciences expérimentales et de l’histoire, une instruction qui aboutisse nécessairement à un conflit avec celle de l’école, pour peu que le jeune homme ou ia jeune fille réfléchisse à ce qui lui est enseigné. Ne traitez pas légèrement la formation religieuse et morale de vos enfants; ne les exposez pas, par votre insouciance, à ce terrible conflit de la science et de la foi, où tant de caractères ont
sombré et qui pèse sur tous comme un perpétuel danger. Le protestantisme libéral, par sa notion toute morale de la religion, en dégageant l'Évangile proprement dit de toutes les doctrines traditionnelles qui l’ont confisqué à leur profit, vous offre pour vos enfants une forte instruction religieuse, toute pénétrée des prin-= cipes de l'Évangile et s’adaptant parfaitement aux enseignements de l’école moderne, une ins struction qui vise à faire des consciences auto= nomes, de libres croyants, des chrétiens qui soient en même temps de libres citoyens de la démocratie moderne. Assurez-leur ce bienfait: Mettez-les ainsi en état de se faire leur propre vie religieuse, leur propre vie morale, par une adhésion raisonnée et un libre choix.»
Ce devoir incombe à tous, même aux parents qui n'ont pas su asseoir pour eux-mêmes leur vie morale sur des principes solides. Nous ne savons rien de plus coupable que ce raisonne-= ment, hélas! trop fréquent dans certains mi= lieux, où des pères dégagés de la foi traditions nelle, catholique ou protestante, continuent néanmoins à faire donner à leurs enfants une instruction religieuse dont ils réprouvent les principes, en se disant que plus tard ces enfants; devenus grands, sauront bien se débarrasser de
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tout ce bagage religieux inutile et encombrant. Hs ne s’y prendraient pas autrement si, de propos délibéré, ils voulaient flétrir le sens moral de leurs enfants.
Pour que l'instruction religieuse puisse être donnée à la jeunesse, il faut des églises ; il faut des associations religieuses et des hommes à qui elles confient spécialement cette tâche sacrée. Il en faut également pour la propagation des principes religieux et moraux. Le mot de « propagande » a pris un sens fâcheux, à cause des abus sans nombre commis par les églises autoritaires. Mais autant la propagande, pour laquelle tous les moyens sont bons puisque la fin justifie les moyens, est odieuse, autant la propagation de ce que l’on considère comme la vérité et la justice, est un devoir pour chacun de nous. La vérité et surtout la vie morales — nous l'avons déjà dit — ne se propagent pas de la même manière que la vérité scientifique. Celle-ci, il suffit de l’exposer, de la faire comprendre, de la démontrer. La vie morale, la foi religieuse en tant que disposition de l’âme, ne se communiquent pas par le seul enseignement et ne se démontrent pas comme un théorème de géométrie. Elles se propagent
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par l’action individuelle, par l'exemple, par le rayonnement de leurs applications. Autant toute contrainte ou toute violence sontodieuses en pareille matière, autant l’homme dewfoi“et l’homme vraiment moral ont à cœur defaire bénéficier les autres des bienfaits spirituels dont ils jouissent eux-mêmes. Que serait un idéal\de justice que l’on ne chercherait pas à appliquer? Que serait une foi qui ne tendrait pas à Se traduire en actes P
Assurément nous voyons beaucoup d'œuvres morales s'accomplir en dehors des églises;et nous ne saurions trop nous féliciter de cette extraordinaire fécondité d'associations morales, qui est un des meilleurs titres de la société contemporaine à l'estime de ceux qui la suivront: Mais il suffit de jeter un coup d'œil sur la sta= tistique de ces œuvres de réforme morale;aussi bien que sur celle des œuvres de bienfaisance,
pour constater quelle large place y occupent les“ œuvres d’origine ecclésiastique. Et, si nous*ne“
regardons pas seulement à leurs enseïgnes;-si nous analysons quels en sont partout les mem-=
bres les plus actifs et les plus zélés, nous con:
statons encore plus clairement quelle part tout à fait prépondérante ÿ prennent des hommes et des femmes, dont l'inspiration est toute chré-
tienne et qui se bornent à y mettre en œuvre, les principes qu'ils ont puisés dans leurs églises respectives.
L'expérience sociale prouve, d’une façon éclatante, l’œuvre immense des églises sur le terrain moral et dans le champ de l'assistance, de la charité, de la solidarité humaine. Comment en serait-il autrement dans une société chrétienne, où les églises, même les plus sacerdotales et les plus dogmatiques, ont néanmoins conservé, sous leurs rites et sous leurs dogmes, les enseignements originels de l’Évangile qui sont tout amour, sacrifice et bonté mutuelle !
Le protestantisme libéral ne peut pas méconnaître ces leçons de l'expérience. Il ne saurait, à l’exemple de beaucoup d’autres réformateurs contemporains, se laisser entraîner par son opposition au cléricalisme catholique ou au dogmatisme protestant, jusqu’à vouloir supprimer les églises ou à s'en désintéresser. S'il y a des protestants libéraux qui, individuellement, en sont arrivés à des conclusions aussi extrêmes — ce que l’on doit bien reconnaître — le protestantisme libéral, dans sa généralité, croit, au contraire, à la mission des églises libéralisées dans la société moderne, pour le culte, pour
Lis POP
l'instruction, pour l'éducation, pour la saine et libre propagande morale, pour la perpétuelle vivification des œuvres de solidarité et de bienfaisance, etil estime que, bien loin de diminuer leurs bienfaits, la consécration toujours plus étendue de leur activité à des œuvres morales, sociales, fraternelles, en dehors de toute préoccupation sacerdotale ou dogmatique, leur ouvre un nouvel avenir riche en bénédictions de toute sorte, pour elles-mêmes comme pour la société en général.
L'un des caractères distinctifs de la conception protestante de l’Église, et nous croyons pouvoir ajouter sans exagération, l’un de ses grands avantages pour la société démocratique moderne, c’est qu’elle supprime les redoutables conflits entre l'Église et l’État, qui ont été de tout temps dans la chrétienté, et qui sont aujourd’hui plus que jamais, une calamité sociale. Avec elle, en effet, il n'y a plus la terrible antithèse du domaine de Dieu et du domaine de la société civile pécheresse, qui s’est perpétuée à travers toute notre histoire européenne comme un legs déplorable de la tradition juive, où le royaume de Dieu et la puissance de ce monde s'oppo-
3 Les L'EXPÉRIENCE SOCIALE 120
| saient, comme deux ennemis irréconciliables AE dont l’un devait détruire l’autre. L’ Église catholique, avec sa centralisation outrée, sa hié- rarchie gouvernementale, sa prétention essen- tielle de posséder seule la vérité divine, de par- ler et d’agir sur la terre au nom de Dieu, abou- tit nécessairement à l'identification detous ceux qui ne se soumettent pas à elle, avec les enne- mis de Dieu. Nier ses enseignements, s'opposer à l'application de ses préceptes, ce n'est pas simplement se séparer d’un groupe d'hommes qui professent des principes différents de ceux auxquels on adhère soi-même ; c'est s’insurger contre Dieu.
1 est incroyable que tant de nos contem- porains éclairés ne saisissent pas cette vérité évidente et se laissent prendre aux décla- rations de libéralisme, que l'Église catholique affiche quand elle se sent menacée dans ses intérêts. La liberté et l’Église romaine sont aussi irréconciliables que l’eau et le feu. Il suffit d’oucvrir les yeux, pour constater que partout où l'Église a le pouvoir de faire prévaloir ses prin- 4 cipes, elle supprime toute liberté ; elle aspire à se subordonner toute autre autorité. On ne sauù rait lui en faire un reproche. Quand elle n’agit pas ainsi, elle se renie elle-même. Ce sont bien
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plutôt les catholiques qui prétendent concilier le libéralisme et l’indépendance du pouvoir civil avec la fidélité à l’Église romaine, auxquels il faut reprocher leur aveuglement.
Il y a dans l'histoire des grandes institutions une logique interne, supérieure à toutes leshabiletés des plus fins politiques. En opposant\la société des enfants de Dieu, c’est-à-dire l’Église, à la société des adversaires de Dieu, c’est-à-dire L. à tout ce qui dans le monde ne se soumet pas à 4 l'Église, en séparant du monde pour les faire à vivre d’une vie à part, dite la vie religieuse, tous ceux qui forment par excellence ses sujets, le catholicisme romain a sans cesse agi surMlan
J société civile comme une sangsue. Il lui a soun tiré continuellement une partie des natures les j plus morales et les plus religieuses que chaque
génération produisait, pour les consacrer à son service exclusif et en priver la société laïque:
ke Il me paraît inutile, en vérité, de discuter les
ÿ prétentions de l'Église catholique à l'infaillibi-
ià lité. Ce sont là des choses qui, depuis la Réfor=… ; mation du xvr° siècle et depuis le grand déve-= loppement de l’histoire moderne, ne se discutent
À plus. La prétendue uniformité de l'Église catho-
* ; lique dans le temps présent n'est, elle-même,
& qu'un leurre. C’est une façade grandiose, maïs
l'expérience apprend à quiconque y pénètre que, derrière cette uniformité toute extérieure, se retrouvent autant de divisions, de luttes, de variétés dans l'interprétation des symboles et l’appréciation des rites, qu’en aucune autre société, trop souvent avec, en plus, cette acrimonie et ce recours perpétuel à des moyens détournés qui sont le triste privilège des sacristies et des écoles de Jésuites.
Le protestantisme, dans toutes ses fractions, en répudiant de toute son énergie cette conception catholique de l'Église, s'est, au contraire, partout associé à la société civile au lieu de s’opposer à elle. Toutefois, dans le protestantisme traditionnel, toute trace de l’ancienne antithèse entre le royaume de Dieu et le royaume de Satan n’a pas disparu. Il ne pouvait en être différemment. Sans doute toute église humaine était déclarée faillible et imparfaite ; sans doute la seule église véritable, c'était l'Église invisible, dont la composition est connue de Dieu seul, puisque Dieu seul connaît le fond des cœurs — admirable distinction dont la forme théologique ne doit pas nous faire méconnaître la grandeur, çar ce n'est rien moins que la libération défini-
tive du joug sacerdotal. Il n’y en avait pas moins pour lui une révélation divine, close une fois pour toutes, et le devoir de tous les hommes était de se soumettre à cette Parole de Dieu. Les réformateurs et spécialement les calvinistes, cherchèrent donc à faire passer dans les lois toutes les prescriptions de la Bible, aussi bien celles de l'Ancien Testament que du Nouveau. Ils rêvèrent d’une société civile régénérée, transformée selon le type biblique. Tandis que le catholicisme ambitionnait de subordonner entièrement l'État à l'Église, la société civile à la société religieuse, ils s’essayèrent à fondre l'Église dans l’État, par l’organisation de sociétés civiles qui se gouverneraient elles-mêmes selon les enseignements bibliques.
Combien fécondes furent les conséquences de cette révolution protestante, nous ne pouvons que l'indiquer ici. Elle jeta les bases de laliberté politique, du gouvernement représentatif. Et de fait, il n'y a guère, jusqu'à présent, que les populations élevées à cette école qui aient su pratiquer d’une façon durable le gouvernement du peuple par lui-même. Partout où l’idéal catholique subsiste, il vicie constamment le fonctionnement des institutions libres et il en sape la base, parce qu’il ne forme pas de citoyens libres.
L'idéal des réformateurs n'était cependant pas D 1 davantage praticable. Sans entrer dans une lon- A gue discussion, il suffit de rappeler qu'il était s irréalisable, parce qu'on ne peut pas transporter à à une société moderne, tout autrement consti- __ tuée, des règles de vie et d’organisation sociale destinées à un petit peuple de l'antiquité ou à de petites communautés de croyants. D'ailleurs,
| cette conception devait tomber avec la croyance “ même à l'infaillibilité de la Bible.
4 Ce qui en est resté néanmoins, c'est le senti- ment très net que l’Église fait partie de la société
civile, que ses intérêts se confondent avec ceux * du monde laïque. Ce qui en est resté, c’est un attachement très vif, chez la grande majorité, pour le type des églises nationales, soit unies à l'État, soit dégagées de toute attache officielle avec le gouvernement du pays.
En ces matières, où il ne s’agit pas des principes de la vie morale, mais d'applications so- ciales inséparables de beaucoup d'autres ques- tions politiques, il y a naturellement de nom- breuses différences d'opinions parmi les protes- tants libéraux. Les uns sont partisans de la sé- paration complète de l'Église et de l’État, les autres demeurent, au contraire, fermement
attachés à l'union. Il est tout à fait impossible de donner à ce problème une solution générale. Tout ici dépend des circonstances locales, des antécédents historiques, des conditons de lawie politique.
En pure théorie, la séparation des Églises et de l'État paraît être le terme logique de l'évolution religieuse et politique du monde moderne, et dans des pays neufs comme les États-Unis de l'Amérique et la Confédération australienne, où l’esprit protestant est, en quelque sorte, partie intégrante de la constitution morale de la nation, il ne paraît pas douteux qu'elle offre de très grands avantages. Chez les peuples de la vieille Europe et surtout dans des pays où la proportion des catholiques est considérable, il serait probablement très dangereux pour la liberté religieuse comme pour la liberté politique de suivre les inspirations de la pure théorie, en renonçant aux garanties que l'union des Églises et de l'État assure à l’ensemble des citoyens. L’antagonisme entre la société civile et l'Église romaine ne disparaîtrait pas pour cela, puisqu'il résulte de la nature même de cette Église ; mais la société civile, à moins de prendre des mesures très sévères contre elle seule, à l’exclusion des autres associations religieuses, et
créa
de s’exposer ainsi à glisser sur la pente de la persécution, serait désarmée à l'égard de la formidable puissance d’un adversaire aussi fortement organisé.
Dans nos pays d'Europe, il semble que la majorité des protestants libéraux demeurent attachés à l’union des Églises et de l’État, pour des raisons d'opportunité, et au type des églises nationales, conformémentaux traditions laïques du protestantisme. Ce type offre, en effet, des avantages incontestables. Il associe, dans une même éducation morale, l'amour de la patrie et l'amour de l'idéal religieux, — les deux principes les plus féconds de la vie morale, puisque l’un et l’autre stimulent l’homme à étouffer en lui-même la racine du péché, l’égoïsme, et à subordonner la satisfaction de ses passions personnelles à la loi supérieure du désintéressement, au devoir, en se consacrant au bien de la collectivité et au service des saintes causes. Quiconque a connu par expérience les bienfaisantes émotions provoquées par l’action simultanée de ces deux plus nobles sentiments que l’homme puisse éprouver : l’attachement au sol natal et à ses compatriotes, l'attachement au
foyer de son éducation morale, éprouvera une vive répugnance à rompre une association aussi bienfaisante, à moins que de bien graves raisons ne l'y contraignent. Ce n’est pas parce que le patriotisme dégénère trop souvent en chauvinisme étroit et malfaisant, que le libre croyant oubliera toute la noblesse et la générosité du patriotisme éclairé et légitime. Que le patriote ne méconnaisse pas davantage la consécration que l'idéal religieux donne à l'amour de Ia patrie, parce que trop souvent le sentiment religieux à dégénéré en fanatisme.
Seulement, puisqu'il existe des églises nationales unies à l'État, les protestants libéraux réclament que ces églises aient une charte exclusivement religieuse et morale, seule compatible avec l’État moderne. Du moment qu'il n'y a plus d'autorité infaillible, pape ou concile pour les catholiques, Parole de Dieu ou Bible pour les protestants, l’État n'a aucun titre à décréter que seule telle théologie, seul tel système de doctrines, sera enseigné dans les églises. Car, s'il se décernait ce droit, il se délivrerait à luimême un brevet d’infaillibilité qui ne lui appartient pas plus qu’à n'importe quelle autorité humaine.
Les protestants libéraux demandent done des
églises nationales, où règne la liberté dog- matique, où les diverses tendances théologiques aient également droit de cité, et leur vœu tend à ce que ces divergences dogmatiques s’atténuent toujours plus dans l’Église elle-même, à mesure que la vanité de toutes ces discussions sur des questions qui dépassent la portée de x notre intelligence apparaîtra plus clairement, à
mesure que l'esprit scientifique se développera et que le respect de la variété inévitable des __ opinions individuelles se répandra, pour ne plus laisser place, dans la communauté religieuse, qu’à la culture fraternelle des disposi- tions religieuses et morales et à l'émulation bienfaisante dans l'application des principes de y l'Évangile.
Fer sr
Où est alors l’unité de l’Église ? se demandent avec anxiété les tenants de l’ancienne église 5 doctrinaire. Peut-on encore parler d'une communauté religieuse, alors que l’on y enseigne des doctrines différentes, que l’un y professe la croyance au surnaturel, l’autre substitue au miracle le culte de l’ordre universel, si pour l'un Jésus-Christ est le Verbe de Dieu, pour l’autre le dernier et le plus grand des prophètes
d'Israël ? Assurément non, tant que l’on fait de la profession d’un système de doctrines l’essence du christianisme. Mais nous avons vu justement que les protestants libéraux sont unanimes à repousser une pareille identification de l'Évangile et de la théologie dogmatique, au nom de l'Évangile lui-même, comme “au nom de l'expérience religieuse et de l’état actuel de nos connaissances. En fait, dans les églises qui ont conservé à leur base une confession de foi dogmatique, il y a les plus grandes divergences entre leurs membres lorsqu'il s'agit d'interpréter ces confessions. L'unité intellectuelle dont elles setarguent s'évanouit dès qu'on la serre de près1.
L'unité d’une communauté religieuse chré= tienne ne peut plus être qu’une unité religieuse
1 Sous les mêmes mots, les nombreuses variétés de protestants orthodoxes qui existent aujourd’hui mettent des idées parfois très différentes. Si l’on demandaït à n'importe quelle église actuelle, dite orthodoxe, de déterminer exactement ce qu’elle entend par le mot de rédemption, par exemple, il n’y en aurait pas une où l’on parviendrait à se mettre d’accord sur autre chose que sur des formules creuses ou susceptibles d'interprétations différentes, — à l'exception, bien entendu, de celles où l’on a conservé strictement le dogme de la satisfaction vicaire. Ce sont les seules après tout qui aient réellement le droit de se dire orthodoxes.
et morale, l’adhésion aux principes essentiellement moraux de l'Évangile, l'application de ces principes, progressive et appropriée aux conditions de l'époque dans laquelle nous vivons, d’abord en nous-mêmes, dans notre piété individuelle et notre propre vie morale, ensuite dans la société dont nous faisons partie.
Cela ne serait-il pas suffisant P? Sachons voir les choses comme elles sont : en fait, partout, aujourd'hui, nous jugeons les hommes exclusivement d’après leur valeur morale, et non d’après leur dogmatique. En dehors des groupes sectaires fanatiques, la grande majorité de nos contemporains encore rattachés à l’église catholique ou à l’une des églises protestantes doctrinales, se gardent bien d'excommunier un homme de bien, un bienfaiteur de l’humanité, parce qu'il n’a pas participé aux sacrements de l'Église ni souscrit à leur confession de foi. C’est là un fait d'expérience. En droit, on aurait mauvaise grâce à être plus exigeant que le Christ lui-même et à réclamer pour la participation à son Église, des conditions d’un ordre différent de celles qu'il a réclamées luimême. Communier dans l'amour de Dieu, dans l’amour de la justice, dans le culte désintéressé de la vérité, dans l'amour du prochain,
dans la consécration à la volonté divine, ce ne serait donc rien? En vérité, il suffit de poser la question pour la résoudre.
Les protestants libéraux conçoivent les églises, qu’elles soient unies à l'État ou dégagées de tout lien avec lui, comme des associations d’instruction et d'éducation morale chrétiennes, desti= nées à agir dans la grande société comme un levain qui purifie, régénère, élève sans cesse la vie spirituelle des citoyens. Elles n'ont pas à empiéter sur le domaine du pouvoir législatif. La politique ne les concerne pas. Elles ont pour mission — et elle est certes assez belle — d'in culquer à leurs membres et de chercher à répandre autour d'elles les principes et les sentiments, qui devront inspirer aux citoyens les améliorations sociales et les progrès individuels que l'empire sans cesse renaissant du péché rend continuellement nécessaires. Le protestantisme libéral est-il socialiste ou individualiste ? I] n'est ni l’un ni l’autre, ou plutôt il est l’un et l’autre, suivant les circonstances, suivant les nécessités du moment et les conditions particulières de chaque région. La seule chose qui lui paraïsse nécessaire, c'est que la justice règne, mais que la liberté fleurisse; que la fraternité des enfants de
Dieu se développe, mais que la vie morale indiduelle ne soit pas étouffée ; que la libre et généreuse piété de l'Évangile inspire de plus en plus les hommes, mais que ce ne soit pas au prix de
l'intolérance qui la vicierait en principe. Les
moyens de réaliser cet idéal varient. À chacun de se prononcer,dans chaque cas particulier,suivant ses lumières, et surtout selon sa conscience. Ramenées ainsi à leur véritable rôle d’éducatrices religieuses et morales, les églises libérales, quelle que soit leur dénomination, peuvent faire un bien immense et remplissent dans la société une fonction que seules des associations reli-
gieuses peuvent remplir. À elles la noble tâche de former des consciences, de stimuler les éner-
gies individuelles, de lutter contre le péché dans le cœur de l’homme, d'apporter aux faibles et aux victimes de la destinée les consolations et
les aides de la foi et de la charité évangéliques, de rappeler sans cesse la souveraineté du Père
céleste et la fraternité des hommes. Elles doivent être des sociétés d'assurance morale mutuelle contre le péché et contre les misères de la destinée humaine, sans prétention à l'infaillibilité, sans arrogance, bien persuadées que dans la vie morale et religieuse, seule la persuasion est efficaceetseules les libresconvictionssontsalutaires.
Elles doivent être aussi des forteresses où l'on s'abrite contre les assauts toujours menaçants du joug sacerdotal. L'expérience nous apprend, en effet, chaque jour que l'émancipation à l'égard du cléricalisme n'est assurée que si l’homme ainsi libéré trouve, pour lui et pour les siens; une garantie dans son adhésion à une société religieuse où il soit permis d’être libre. Voyez ce qui se passe chaque jour dans les pays catho= liques. L'homme devient libre-penseur, se dé= tache de l'Église. La femme ne peut pas se rési= gner à ce néant religieux. Il faut une éducation pour les enfants. Où la prendra-t-on? Quelle est la tradition sur laquelle on greffera sa liberté? Mettons même que l’homme gagne à ses convictions sa femme et ses enfants et remplisse lui-même auprès d’eux le rôle d’éducateur phi= losophique. Ne voyons-nous pas chaque jour qu’à la génération suivante l'Église ressaisit ceux que l’on croyait lui avoir définitivement sous= | traits? Quand donc les libéraux qui ne sont pas | en principe des ennemis de toute religion ni de toute morale religieuse, comprendront-ils que la seule garantie d’une libération définitive pour eux et pour les leurs, est dans leur rattachement à une société religieuse libérale, à une église |
libérale, où ils trouvent, avec les éléments bons et durables de la tradition, l'esprit de progrès et où les besoins religieux de l’âme humaine puissent obtenir satisfaction, sans rien sacrifier des exigences de la raison?
Pour que les églises libérales puissent remplir cette mission qui leur incombe, il faut que tous ceux qui croient à la nécessité d’une instruction morale vraiment moderne pour leurs enfants, tous ceux qui comprennent l’immense bienfait d'une éducation à la fois religieuse et scientifique, tous ceux qui ne peuvent pas se résigner au matérialisme théorique et pratique, viennent à elles. Que si les églises actuellement existantes ne leur conviennent pas, ils en constituent d'autres. Mais qu'ils ne restent pas dans leur isolement, qu'ils ne se bornent pas à une attitude négative à l'égard de la tradition sacerdotale ou dogmatique. La négation ne peut aboutir à aucun résultat définitif. Toute la négation du xvine siècle, dans les pays catholiques, a abouti à quoi? A rendre l’Église sacerdotale plus forte que jamais au xix° siècle.
Comment la liberté pourrait-elle s'établir et se maintenir dans l’église, si les libéraux se désintéressent de la vie sociale religieuse et se cantonnent dans leur individualisme? Et com-
ment la puissance sociale indestructible de la religion — l’histoire de l'humanité entière en témoigne — ne serait-elle pas accaparée par les églises autoritaires et traditionalistes, fortement enracinées et solidement organisées, si les hommes d’une foi morale libre et vraiment moderne ne s'associent pas et ne prennent pas une part active à des œuvres inspirées de leur esprit?
Le protestantisme libéral estime que l'orga= nisation démocratique des églises protestantes se prête, mieux qu'aucune autre, à la constitu= tion d'associations religieuses libérales. Maïs ici pas plus qu'ailleurs il n’est exclusif. Si, pour une raison ou pour une autre, les libres croyants pensent trouver ailleurs de meilleurs moyens d'assurer à leurs principes une action sociale, qu'ils y recourent. La seule chose qui importe, c'est qu'ils sentent la nécessité de l'association religieuse, comme garantie et comme foyer de leurs principes moraux.
L’idéal du protestantisme libéral et sa mission dans la société moderne.
D'après les uns, le protestantisme libéral ne serait qu’un tissu de négations et volontiers ils l’accusent d’impiété. Pour d’autres, il n’est qu'une survivance de la superstition, destinée à disparaître comme toute espèce de religion. Ces accusations se compensent et s’annulent ainsi réciproquement. À chaque réforme des institutions ou des croyances traditionnelles, leurs partisans ont déclaré que tout était perdu, que c’en était fait de la religion et de la piété et que, sous prétexte de réformer, les novateurs aboutissaient à la destruction complète de la vie morale dans l'humanité. Et mainte fois déjà les révolutionnaires ont taxé les réformateurs de timidité ou d’inconséquence, parce que ceux-ci prétendaient conserver du passé ce qu'il a de bon, au lieu de tout bouleverser en faisant table rase de toute espèce de tradition. L'accueil fait
au protestantisme libéral par les conservateurs impénitents et par les proscripteurs de toute religion, n’a rien que de normal.
Oui, sans doute, le protestantisme libéral rejette un grand nombre de doctrines traditionnelles, catholiques ou protestantes. Toute affirmation implique une négation. Les protestants dits orthodoxes sont des négateurs aux yeux des catholiques ; les chrétiens étaient couramment accusés par les païens du monde antique, d’être des négateurs, des athées, parce qu'ils rejetaient le culte des dieux établis. Une réforme se présente nécessairement d’abord par son côté négatif. Pour reconstruire, voire même pour réparer, il faut commencer par démolir la partie du bâtiment qui a besoin d’être remplacée.
Mais rien n’est plus inexact que d’assimiler le protestantisme libéral à un bloc de négations: Il est, au contraire, très net dans ses affirmations. Nous croyons l’avoir montré d’une façon assez claire pour qu'il ne soit plus nécessaire dy revenir. Aucun enseignement viable ne saurait être simplement négatif. La négation est stérile. Dans le domaine de la vie religieuse et morale, en particulier, l’affirmation seule peut procurer les énergies sans lesquelles il n’y a pas de vie. I faut tailler l’arbre pour qu’il donne un fruit
savoureux, mais ce n’est pas la taille qui fait germer et mürir le fruit ; c’est la sève.
Il n’est pas plus exact d’accuser le protestantisme libéral d’être une survivance des vieilles superstitions. Qu'on repousse ses principes, Si l’on croit qu'ils ne sont pas bons, mais qu'on ne le mette pas dans la même catégorie que les religions autoritaires du passé. Car il ne fait appel qu’à la raison, à la conscience, à l’expérience, c'est-à-dire aux instruments mêmes dont la libre recherche scientifique fait usage et aux seuls critères de la vérité, que l’esprit autonome de l’homme moderne puisse admettre. Assurément il n’a pas la prétention d’avoir trouvé la vérité définitive et complète, et il n'a pas la sottise de dénoncer les infaillibilités d'autrefois, pour y substituer la sienne. Il fait appel au libre examen, n'attend rien que de la libre persuasion et compte fermement que l'avenir développera et perfectionnera l’œuvre religieuse et morale à laquelle il travaille.
L'ambition du protestantisme libéral, la mission qu'il aspire à remplir dans la société contemporaine, c'est justement de concilier la tradition et le progrès, de conserver ce qu’il y a de bon et de durable dans les expériences religieuses du passé, en le dégageant des formes
vieillies et désormais inacceptables qui en compromettent la valeur pour l'esprit moderne, et de le combiner avec la culture spirituelle contemporaine, avec les besoins et les expériences du présent, avec les légitimes exigences de l'avenir. Le dosage en est délicat et dépend naturellement beaucoup des circonstances, du. milieu, des antécédents. Ce qui paraît excessif à l’un, semble anodin à l’autre. L'œuvre du protestantisme libéral n’est ainsi, en dernière analyse, que la continuation de l’œuvre réformatrice dans la société moderne, ni conservatrice, ni révolutionnaire, mais progressive et procédant par évolution. Il est le principe réformateur toujours en action, s'attaquant tantôt au despotisme sacerdotal, tantôt à Ja religion magique et sacramentelle, tantôt àMla servitude du dogme ou au formalisme des pharisiens, tantôt au péché de l'individu, tantôt encore à l’injustice sociale, suivant que le besoïn de réforme se fait sentir plus vivement sur lun ou l’autre de ces domaines.
Ainsi, pour les uns, nous réformons trop:
D’après les autres nous n’avons pas la logique
suffisante ni le courage nécessaire pour aller jusqu'au bout de nos principes. À droite on nous dit : sous prétexte de réformer le christianisme et d'adapter la religion aux besoins de l'esprit moderne, c'est le christianisme luimème, la religion elle-même que vous dissolvez, en sorte qu'il ne vous reste plus rien. À force de repasser le couteau vous en êtes arrivés à user la lame. À gauche on nous dit : la seule manière d’en finir avec les erreurs et les abus que vous dénoncez à juste titre, c’est d’en finir avec la religion. Elle n’est qu'une forme transitoire dans l'évolution de l'esprit humain. A l’âge de la religion doit succéder celui de la science. Il n'y a plus de place pour elle dans la société de avenir.
L'énoncé des convictions religieuses et mo= rales du protestantisme libéral, tel que nous l'avons donné plus haut, suffit à le justifier, ce nous semble, au tribunal del’opinion. Le caractère profondément religieux de sa notion morale de l'Évangile n'est pas contestable, et la valeur morale d’un pareil enseignement, qui répond aux meilleures aspirations de la conscience moderne, ne saurait être mise en question.
Il convient néanmoins de serrer de plus près ces objections, afin de nous rendre un compte plus exact de la situation du protestantisme libéral à l'égard des autres tendances spirituelles de la société contemporaine, et de saisir plus nettement quelle est l’œuvre qui lui incombe.
Quand on examine de près les reproches dont il est l’objet de Ia part des irréligieux aussi bien que des traditionalistes, on ne tarde pas à reconnaître qu'ils procèdent des mêmes prémisses, d’une même conception traditionnelle de la religion, conservée par les uns et rejetée parles autres. Au dessus des doctrines particulières, “il y a deux principes essentiels qui, pour les ‘uns comme pour les autres, sont en quelque sorte constitutifs de la religion, à tel point que s'ils disparaissent, la religion elle-même s'évanouit:€est d’une part, l'existence d'une autorité religieuse extérieure à l'homme qui ait le droit et le pouvoir de lui dicter la vérité et les règles desa conduite, — d’autre part, la croyance au surnaturel. Sans autorité extérieure et sans surnaturel, il leur semble qu'il n’y a pas de religion“ c'est pourquoi, disent les conservateurs protestants et catholiques, il faut coûte que coûte maintenir l'autorité extérieure et le surnaturel; — c’est pourquoi, répliquent les adversaires de
Hot religion, il faut supprimer la religion, puisque nous ne reconnaissons plus d’autorité arbitraire ni de surnaturel.
| ÿ Le protestantisme libéral conteste de toute son énergie cette funeste conception de la reli- gion, qui légitime à la fois les craintes des tradi- tionalistes et les indignations des révolutionnaires. D'accord avec les véritables libres-pen- __ seurs, il repousse l’autorité religieuse extérieure à l'homme, que ce soit l’Église, comme le veu- lent les catholiques, ou la Bible toute entière comme le veulent les protestants orthodoxes, ou telle ou telle partie de la Bible, comme le | esi les orthodoxes mitigés, qui ne s’aper- __ çoivent pas qu’en faisant de leur propre juge- + un triage dans la Bible, ils substituent leur propre autorité à la sienne. Le protestantisme libéral, nous l'avons vu, fonde la religion comme la morale sur la seule autorité intérieure de la conscience, de la raison, de l'expérience. Awec la science, il repousse le surnaturel pour associer le sentiment religieux à la conception moderne de l’ordre universel. Et il considère comme sa mission de familiariser nos contem- | porains avec cette conception moderne de la | Lx en dissipant la fâcheuse erreur que __ religion soit synonyme d'autorité extérieure et
Ad
de surnaturel, en propageant le sens d’une religion à laquelle l’homme instruit puisse adhérer, sans introduire le divorce entre toutes ses con victions intellectuelles et sa foi.
L'idée même d'une autorité religieuse, extérieure à l’homme, est d’une psychologie enfantine. Un peu de réflexion suffit à nous convaincre que c'est toujours et partout une äillu= sion. Une autorité n'existe pour nous que dans la mesure où nous la reconnaissons comme telle, que ce soit d’une façon inconsciente, sans que nous en saisissions les motifs, que ce soit par crainte et par intérêt bien entendu ou que ce soit en vertu d’un raisonnement conscient. C'est toujours en dernière analyse l’adhésion.de notre esprit et de notre volonté qui, seule, Jui assure son pouvoir. Si je me soumets au pape ou à un concile, et si je leur accorde le droit de décider ce que je dois croire ou quels seront les mobiles déterminants de ma vie, c’est parce que je crois à leur infaillibilité. Si j'accepte, les yeux fermés, les enseignements d’une Bible quel= conque, c'est parce que je crots que Dieu me parle dans cette Bible. La raison dernière de ma conduite est toujours en moi. Il ne peut pasen être autrement. Prétendre que la suppression-des
autorités extérieures traditionnelles de la religion équivaut à la suppression de la religion elle-même, c’est méconnaître entièrement la réalité telle que l’établit l'observation psychologique. De ce que je renonce à m'incliner devant une autorité traditionnelle, parce que je ne puis plus y adhérer, il ne résulte en aucune façon que je ne sois pas disposé à faire mon profit spirituel d'autres exemples et d’autres enseignements, auxquels je puis, au contraire, adhérer de toute mon âme.
L'identification de la religion avec le surnaturel ne soutient pas plus l'examen. Ici, pas plus que dans les pages précédentes, nous ne voulons nous engager dans des discussions théologiques sur les conditions de l’action de Dieu dans l’univers. C’est l'œuvre la plus vaine que l’on puisse entreprendre : discuter sur les choses que l’on ne connaît pas, que l’on ne peut pas connaître, parce qu’elles dépassent de beaucoup la portée de notre esprit et que nous ne possédons pas les données du problème.
Déterminer ce que Dieu peut faire ou ce qu'il ne peut pas faire, c'est à peu près aussi raisonnable que si un enfant de deux ans prétendait décider, quels sont les problèmes dont un mathématicien de génie peut trouver la solution. Ici,
comme ailleurs, nous devons nous placer surle terrain de l'expérience et nous entenir aux faits que nous pouvons connaître et que chacun peut contrôler.
Si les religions traditionnelles ont toutes été associées étroitement à la croyance au surnñaturel, c'est pour la très simple raison que la notion: scientifique de l'ordre naturel n'existait pas, quand elles se sont formées. L’antithèse du naturel et du surnaturel est toute moderne.
Elle ne date que de l'avènement des sciences naturelles et de la méthode scientifique d’observation critique et d’expérimentation. Jusqu’alors, dans le monde entier, dans l'antiquité, au moyen âge, jusqu’au xvint siècle, le miraele était considéré comme la forme naturelle “de l’action de Dieu dans le monde.
Le protestantisme, dès l’origine, en réduisitle champ, non pour des raisons scientifiques, mais religieuses, en se refusant à admettre d’autres miratles que ceux de la Bible. Il était inévitable que le miracle fût expulsé de ce dernier refuge, à mesure que la conception scientifique de l’ordre naturel se répandait et que l’histoire des écrits bibliques permettait de mieux connaître les conditions dans lesquelles ils avaient été com= posés. La prétention de n’admettre que des
tres récits de miracles infiniment mieux attestés. Quand Saint Bernard nous raconte les miracles qu'il faisait lui-même ou quand nous pouvons aller voir de nos propres yeux des miracles à Lourdes, il est pour le moins étrange de déclarer que nous n'y croyons pas, mais que par contre nous croyons à des miracles bibliques. accomplis il y a trois ou deux mille ans et dont aucun ne nous est raconté par un témoin oculaire.
La vérité, c’est qu'aujourd'hui la croyance au
miracle n’est plus qu’une survivance des con- | éeptions erronées que l’on se faisait de la nature,
nr avant les travaux de la science moderne. En
dehors de la tradition religieuse encore toute L énétrée de l'esprit du passé, le miracle n'est plus admis nulle part. Dans le protestantisme, les défenseurs les plus acharnés du surnaturel n’accordent plus aucun rôle au miracle dans leur propre vie ! et, quand il s’agit d'expliquer
# 1On fait valoir à l'appui du surnaturel l'intervention de Dieu en réponse à la prière, mais c’est par suite d’une fausse notion de la prière. En fait, à l'exception d’un
très petit nombre d’exaltés, les traditionalistes de toute
les miracles du passé, ils font appel à Paction de lois encore inconnues qui auraïent
modifié le cours des lois à nous connues, — c’est-à-dire que pour sauver le fait, ils renient le principe. En réalité toutes les fois que l'on peut étudier de près un prétendu miracle, ancien ou contemporain, ou bien on s'aperçoit qu'il est légendaire, ou bien, si le fait est réel, on constate qu'il se laisse ramener à l’action de lois naturelles.
Où est aujourd’hui, en dehors des temples, l’école où l’on enseigne encore le miracle? que
confession recourent aux moyens fournis parl'expérience et par la science, pour parer aux dangers qui les mena cent ou pour se procurer la satisfaction de leurs besoins: Ils ne comptent pas sur le miracle. En principe, laconception de la prière magique, considérée comme moyen de provoquer des miracles, n’est pas seulement contraire à l'expérience et à l'observation, elle est encore“peu religieuse et contraire à l'esprit de l'Évangile. La vraie prière chrétienne, dont l'oraison dominicale est le modèle et dont la prière de Jésus au moment le plus solennel de sa vie, en Gethsémané,“est l'exemple le plus saisissant, c’est « Père, que “ta volonté soit faite et non la mienne ». Le disciple du Christ se confesse à son Père céleste dans le recueille= ment, lui demande pardon de ses péchés, le glorifie,et cherche en Dieu la force de se soumettre à la volonté divine. Il n’a pas la prétention impie de substituersa volonté à celle de Dieu, ni de déterminer Dieu à agir
dis-je, où l’on admette encore la possibilité du
miracle ? Nous en sommes donc arrivés, dans la
société contemporaine, à cet état déplorable que nn. la plupart des églises on continue à ensei-
. gneraux fidèles, et particulièrement aux enfants, vi doivent fonder leur vie morale, les assurances de leur salut éternel, sur l’acceptation d’une série de faits miraculeux, tandis que par-
4 tout ailleurs, notamment à l’école où vont ces __ mêmes enfants, on leur apprend qu’il n’y a pas - de miracles, que l’univers est régi par des lois et que la science moderne dit juste le contraire
de ce que les Églises enseignent comme vérité sacrée. Cette situation est vraiment effroyable.
contrairement à l’ordre providentiel, Tous les grands rétiens du passé, les Paul, les Augustin, les Luther, conscients de la souveraineté absolue de Dieu et de la lépendance de l'homme à l’égard de Dieu, ont été amepue à professer théoriquement l’intuition profonde que . Jésus avait puisée dans sa piété. L'expérience, journelle- ment répétée par des millions d'êtres humains, nous e | apprend que le recueillement et la prière communiquent à l'homme de nouvelles énergies morales, uné vie spirituelle plus intense, la consolation, l'espérance, la paix de l’âme et d'autres biens spirituels. Mais cette efficacité spirituelle de [a prière qui est un fait incontestable, … quelle que soit l’explication qu’on en donne, n’implique + nullement une intervention surnaturelle de Dieu, parant | chaque fois au besoin du moment. Elle est au contraire un phénomène constant de l’ordre moral.
On se demande comment la vie morale des nouvelles générations peut subsister dans de pareilles conditions et l’on ne s'étonne plus, de ce que l’action exercée par la religion surdles démocraties modernes, s’affaiblisse à mesure que l'instruction et l’habitude de la réflexionse généralisent.
Puisque l’école et l’église, la science et“la religion, ne peuvent pas s’accorder, nous sup= primons l'église et la religion, disent un nombre croissant de nos contemporains, sur tout dans les pays catholiques où le conflit. est beaucoup plus aigu. Et combien yen a-t-il qui, sans faire profession publique de cette thèse et surtout sans vouloir priver de la religion ceux qui y tiennent, ont dansMla pratique, pour eux-mêmes, supprimé toute religion P
Cette réserve même est instructive. Beaucoup de ces derniers ont le sentiment plus ou moins net, que la suppression de la religion laïsse un vide dans la vie spirituelle. Ils ne peuvent plus admettre les idées ni les pratiques religieuses qui règnent autour d’eux, les seules qu'ils connaissent en général. S'ils continuaient à les pro-
MISSION DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 159 fesser extérieurement, ils seraient des hypocrites, ce qu’il y a de plus répugnant au monde. 73 Mais ils ne sont pas, parfois, sans envier la sérénité spirituelle de ceux qui ont de fortes convictions religieuses ; ils se feraient un scru- pule de les leur enlever et, bien souvent, ils ont l'intuition plus ou moins claire qu’une société sans aucune religion, à supposer qu’elle püût __ subsister, serait une société diminuée, en quelque sorte mutilée.
L'expérience historique nous permet, en effet, d'affirmer que, s’il y a eu de tout temps des individus sans aucune vie religieuse, en nombre plus ou moins considérable, il n'y a encore jamais eu de société humaine sans aucune religion, mais qu’au contraire, même aux époques oùde vieilles religions, étayées sur de vénérables v raditions, se sont lentement affaissées dans l’in- différence de leurs ressortissants, les besoins religieux de l'âme humaine se faisaient sentir d’une façon latente et la germination religieuse … de l'avenir s’opérait, parfois avec plus de force - qu'aux époques où la moisson épanouie de la # religion triomphante couvrait le sol.
__ L'expérience historique nous permet encore
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d'affirmer, que jamais encore on n'est parvenu à . détruire des institutions ou des croyances reli- 4 A]
gieuses enracinées dans une société, quels que fussent d’ailleurs les abus de leurs représentants ou les erreurs de leurs doctrines, à moins de leur substituer d’autres institutions ou d’autres principes, de nature à donner satisfaction aux besoins religieux de l’âme humaine. Les Mdibres penseursirréligieux qui s’imaginent de nos jours qu'ils en finiront avec l’Église, avec ses tradi= tions irrationnelles, ses pratiques superstitieuses et son despotisme insupportable à l'esprit mo= derne, en supprimant toute religion et en rayant jusqu’au nom de Dieu desleçons etdes livres des= tinés aux enfants, sont victimes d’une singulière illusion ! Hélas ! nous l’avons déjà vu et nousle verrons encore : les mêmes hommes qui votent naïvement aujourd’hui la suppression de Dieu; retourneront demain à la messe et, aujourd'hui même, peut-être bon nombre d’entre eux cons tinuent à confier l'éducation morale de leurs enfants à ces mêmes prêtres ou à ces mêmes représentants de la tradition orthodoxe, dont ils ne cessent de décréter la suppression nécessaire.
Il faut, en effet, n’avoir rien compris à la nature véritable de la religion, à son essence intime, pour s’imaginer que l’on puisse la sup= primer. Elle est au centre de notre vie spiri-
MISSION DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE IôI
tuelle, même chez ceux qui s’insurgent contre les doctrines traditionnelles au profit desquelles
l'Église a prétendu la confisquer. Elle est au M fond de toutes les questions morales. Car — 4 nous l’avons déjà constaté, mais il importe de 0 le rappeler ici — la religion est la conscience ÿ: intime de la relation qui nous unit à l’univers. à Suivant que nous ressentons cette relation 14 d’une façon ou de l’autre, le sens de la vie sera 1 différent pour nous. La seule chose que nous L. ne puissions pas faire, c’est de supprimer cette At relation entre l’univers et nous. À moins de ei vivre d’une vie purement végétative ou animale, N
en suivant, sans aucune réflexion et sans aucun (1 sentiment de notre responsabilité, les impul- in sions de nos sens et les appétits de notre organisme, nous ne pouvons pas nous dispenser d’avoir une notion, si vague soit-elle, du but que nous devons poursuivre dans la vie, de sa signification, de sa raison d’être, de la place que nous occupons dans l'univers et des obligations qui en résultent pour nous.
x La science ne peut pas répondre à ce besoin » religieux de notre être, parce que le domaine où il trouve satisfaction, n’est pas de sa compétence. Les libres-penseurs irréligieux qui veulent substituer la science à la religion dans l’éduca-
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tion morale de l’homme, commettent la même confusion que les conservateurs de la tradition religieuse, lorsqu'ils parlent de la faillite dela science. [ls méconnaissent la nature proprede cette science qu'ils exaltent ou qu'ils dénigrent, Il n’y a de science que dans la connaissance méthodique des faits et des événements, en un mot des phénomènes. Elle étudie ce quiest perçu par nos sens ; elle compare, relie, coordonne nos perceptions ; elle les ramène à des catégories générales ; elle en déduit des règles, des lois, dont elle vérifie l'exactitude par l'expé= rimentation et qu'elle applique ensuite à lex ploitation rationnelle des forces de la nature
Mais la science en elle-même n’a aucun carac-= tère moral ; nous l'avons déjà constaté. Elle fournit simplement des matériaux à notre juge= ment et des instruments perfectionnés à notre activité. On peut dire qu’elle contribue à la wie morale. Elle lui apporte un précieux concours elle nous apprend à mieux nous connaître nous® mêmes et à mieux connaître cet univers immense et mystérieux au sein duquel nous vivons. Et c’est pour cela qu'il faut lui faire, non seulement une place exclusive dans Pins struction, mais encore une place de premierrang dans l'éducation morale. Mais le jugement
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moral que chacun de nous porte, sur les obligations qui résultent pour lui de cette connaissance de lui-même et du monde ambiant, la détermination morale de la relation qui en découle pour lui à l’égard de ce monde et qui décidera de l'orientation de son activité, ne sont pas, ne peuvent pas être du ressort de la science. Elle ne donne pas, ellene peut pas donner l'énergie vitale, ce que l’on pourrait appeler l'élément dynamique de la vie spirituelle, c’està-dire justement ce qui est l’agent actif de notre vie morale.
Nous sommes ici au cœur même de la vie spirituelle, dans le sanctuaire intime de notre être, où la science ne nous dit plus rien.
Alors même qu’elle arriverait, par l'analyse patiente, à reconnaître et à disséquer tous les
rouages de l'organisme psychique fonctionnant en nous, elle ne nous expliquerait encore que le mécanisme, elle ne nous en donnerait pas le principe. La science parviendra certainement, pour autant qu'elle n’y est pas déjà parvenue, à reconstituer toutes les phases de la formation de n'importe quel être vivant et tous les éléments chimiques entrant dans ses multiples combinaisons. Elle ne peut pas lui donner elle-même la vie, pas plus qu’elle ne peut nous dire en
quoi consiste la vie. La science peut analyser toutes les opérations physiques et chimiques dont l’ensemble assure la transmission d'une dépêche télégraphique. Mais toute la physique et toute la chimie ne nous donneront pas le sens de la dépêche; or, pour la détermination de notre esprit, le sens seul de la dépêche importe:
La science, par elle-même, n’est ni religieuse ni anti-religieuse. Il y a de grands savants qui sont profondément religieux et des imbéciles qui ne sont pas religieux du tout. Il n’y a, je pense, aucun parti pris ni aucun dénigrement systématique, à dire que ceux qui acclament"le plus fréquemment la Science comme lennemie irréconciliable de la religion, sont, en général, des hommes dont la culture scientifique est as= sez superficielle. Et il n’est pas douteux qu’en transformant en idole une puissance qui"ré= clame d’être honorée dans le recueillement“et l'abnégation, ils la dénaturent tout autant que les dévots rabaïssent la divinité, en la mettant au service de leurs passions et de leurs ran= cunes.
Que ferons-nous donc P À quelle solution nous arrêterons-nousr Comment sortirons-nous