‹ Le Protestantisme libéralChapitre 8 sur 21 · LE · texte numérisé non relu

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combinaisons, tantôt les plus ingénieuses, tantôt les plus naïves, furent mises en œuvre à cet effet. On se livra à des prodiges d’exégèse pour rendre rationnels tous les récits de la Bible. Il est facile d’en sourire aujourd’hui ; il seraitplus équitable de reconnaître les grands services rendus par le rationalisme pour prévenir le divorce déplorable de la religion et de la raison. Le premier pas, le pas décisif était fait. L’autorité de la raison, même en matière religieuse, était reconnue. Tout le reste devait s'ensuivre de toute nécessité.

De nouvelles transformations spirituelles s’opéraient dans notre monde occidental, qui devaient avoir leur contre-coup sur la pensée religieuse. Une nouvelle astronomie bouleverse complètement les conceptions de l'univers héritées de l'antiquité, qui avaient eu cours jusqu'’alors. Les sciences naturelles naissantes, la physique et la chimie expérimentales, substituent à l’ignorance d’autrefois une conception nouvelle de la nature. La critique philosophi= que sape par la base l’ancienne métaphysique etfonde sur les ruines de celle-ci, la souveraineté de la conscience autonome. La Révolution renverse l’ancienne organisation sociale et proclame les Droits de l'homme. L'histoire enfin,

au contact des civilisations antiques ressuscitées et des races non chrétiennes retrouvées, suscite une nouvelle notion de l'humanité.

Comment l’infaillibilité de la Bible aurait-elle pu résister à de pareils assauts ? Les livres de la Bible, écrits dans l'antiquité, reflètent les conceptions qui avaient cours dans la partie du monde antique où ils ont été composés. Pour elle, la terre est le centre de l'univers, le ciel une région située au-dessus de la terre ; elle n’a aucune connaissance des lois de la physique et dela chimie; l’ordre naturel est, pour elle, celui du miracle ; elle ne connaît qu’une petite partie du monde et ne sait rien de l’humanité en dehors du cercle limité de son horizon. Aussi renferme-t-elle d'innombrables erreurs scientifiques et nous apporte-t-elle sur la création, sur la composition du monde, sur l’histoire de l'humanité, des représentations inconciliables avec les conclusions les mieux assurées des sciences de la nature et de l’histoire bien documentée.

À partir du moment où les protestants éclairés eurent reconnu en droit l'autorité de la raison, que leurs prédécesseurs n'avaient cessé de faire valoir en fait, l'issue d’un pareil conflit n'était pas douteuse. De même que Luther, à Worms, avait dit aux représentants de l’auto-

rité religieuse : « Je ne me rétracterai pas, à moins que vous ne me convainquiez que j'ai tort, car il est dangereux d’agir contre sa propre conscience »; — de même tout protestant conséquent devait dire à ceux qui opposaient aux évidences de la science nouvelle les enseignements de la Bible : je ne puis pas renier mes convictions, à moins que vous ne me ConvVain= quiez par de bonnes raisons que je fais erreur, je ne puis pas agir contrairement à ma con:

science.

Et de fait, ils se font rares aujourd’hui dansle protestantisme, ceux qui professent encore l'in= faillibilité de la Bible. Est-ce à dire que les pro= testants aient ainsi abandonné le principe même sur lequel les réformateurs avaient fondé leur œuvre ? En aucune façon. Ce qu'ils ont abandonné, c’est la notion faussée et dérivée, de l'autorité des Saintes Écritures telle que les disciples insuffisamment instruits des réformateurs l'ont professée, c’est l’idée que la Bible soit le texte même de la révélation divine, dicté par Dieu, et sans erreur. Ils en sont revenus à ce qui est dès l'origine le principe protestant de l'autorité de l'Écriture, à son autorité historique, aussi légitime aujourd’hui qu'au début du xvi* siècle: Aujourd’hui comme alors, le protestant justifie son opposition au catholicisme romain, en s'ap-

puyant sur la Bible, parce que la Bible nous ap- … porte, aujourd'hui comme alors, le seul témoi-

RL …__ gnage autorisé sur l’enseignement et l’œuvre des prophètes, de Jésus et deses premiers disciples. … Quand nous voulons savoir ce qui est authen- TE

tiquement chrétien, nous nous refusons, aujourd’hui comme au xvit siècle, à subordonner le # témoignage direct et originel des écrits bibliques à la tradition tardive de l'Église romaine, repré- : sentée par ses conciles et par ses papes, et lorsqu'il y a désaccord entre les deux enseignements, nous affirmons sans hésitation que la préférence doit être accordée au témoignage biblique. Il n'en a pas été autrement à l’origine de la Réforme.

Mais, en même temps qu’il maintient ainsi à sa base le principe de l'autorité de la Bible, comme témoignage historique de la parole et de

la vie du Christ, le protestantisme moderne, éclairé par l'expérience, proclame sans réserve l'autorité de la raison et de la conscience dans la vie religieuse et morale. Et en agissant ainsi, il est persuadé qu'il reste fidèle à l'esprit mèê-

1 Il est clair — et la suite de cette étude le montrera suffisamment — que par « autorité de la raison et de la conscience » le protestantisme libéral n'entend pas l’autorité de la raison et de la conscience à l’état brut et dénuées de toute éducation, Il s’agit évidemment de notre

me du protestantisme, puisque, dès l'origine, les réformateurs furent obligés d'en appeler à l'évidence intime et profonde de la vérité et à la souveraineté de la conscience, comme à la suprême justification de leur œuvre, et que, de tout temps, les protestants n'ont cessé d’user lé= gitimement des armes de la raison pour confondre leurs adversaires et pour propager leurs doctrines.

La large part que nous venons de faire aux constatations d’ordre historique, nous permet ainsi de reconnaître que nous ne sortons pas de la tradition protestante, quand nous affirmons l'autorité de la raison et de la conscience danse domaine religieux et que nous accordons “un caractère simplement historique à l’autorité des Saintes Écritures. A vrai dire, la grande majorité des protestants d'aujourd'hui ne font pas autrement, même ceux qui croient encore pro= fesser des doctrines conformes aux anciennes confessions de foi. Il n’en est guère qui ne laissent de côté dans la Bible ce qui leur paraît raison et de notre conscience actuelles, formées par

l'éducation séculaire de l'humanité et par les expériences des générations antérieures.

irrationnel ou ce que leur conscience condamne.

Or, du moment que l’on repousse un enseigne-

ment quelconque d’une religion au nom de la

raison, on subordonne l'autorité de cette religion à celle de la raison.

Ce qui, dans cette évolution légitimeet logique

du protestantisme, caractérise le protestantisme

libéral contemporain, c'est la plus grande rigueur avec laquelle il applique les principes que nous venons de mettre en lumière. Si, à l’égard du catholicisme ou même à l'égard de l’orthodoxie dogmatique protestante, les protestants libéraux continuent à faire valoir avant

tout l'autorité historique de la Bible, pour con-

l’Égliseromaine ou de l’orthodoxiecatholicisante

fondre les prétentions sans cesse renaissantes de

, Lu représenter le seul véritable Christianisme,

— dans leur propre vie religieuse et morale, ils

professent résolument l'autorité souveraine de

la raison et de la conscience et, loyalement, ils le disent, sans éprouver le besoin de se réfugier

nm

derrière des compromis avec les idées traditionnelles sur l'inspiration surnaturelle de la Bible. Assurément ils éprouvent pour la Bible une

grande vénération et une profonde reconnais- sance, mais ils ne peuvent plus voir en elle un

LA 20ù d’une essence unique, distincte de toutes

les autres productions littéraires du passé. Justement parce qu'elle est pour eux tout d’abordun témoignage historique, elle est, dans la pleine acception du terme, un livre humain, soumis comme les autres livres aux conditions inéluctables des œuvres humaines. Passionnément désireux d’en connaître le sens et la portée wéri= tables, ils l’ont étudiée avec toutes les ressources que la science historique moderne, la critique historique, mettait à leur disposition. Et, tout en reconnaissant ce qu'il y a encore d'incertain ou d’aléatoire dans certaines thèses de la critique biblique, ils n’ont pas pu se dispenser de reconnaître celles de ses conclusions qui sont assurées. La Bible leur est apparue ainsi comme un double recueil de livres juifs ou chrétiens, originairement indépendants les uns des autres, nullement destinés par leurs multiples auteurs à être réunis en un seul et même tout. Par le fait même, ces livres, remontant à des âges très différents, ne s'accordent pas toujours dans leurs enseignements ou leurs récits. Beaucoup d’entre eux ont été remaniés, suivant les habitudes littéraires de l’antiquité, avant de se fixer dans la rédaction que nous possédons. La plupart ne sont pas l'œuvre des auteurs auxquels ils sont attribués. Souvent il nous est difficile d’en

connaître le texte exact et la véritable signification. Longtemps les limites du recueil biblique ont été incertaines, les uns y faisant rentrer certains livres que d’autres en ont définitivement exclus. Les récits de la Bible émanent presque tous d'écrivains qui n’ont pas été eux-mêmes les témoins des événements qu'ils rapportent, mais qui ne les connaissent que par une tradition plus ou moins fidèle et qui les rapportent d’une manière conforme à leurs propres idées.

Bref, les livres de la Bible ont été soumis à toutes les vicissitudes qu'ont subies les écrits de l'antiquité en général. Rien ne les distingue sous ce rapport des autres œuvres littéraires de l'antiquité, ou plutôt ils y ont été soumis à un plus haut degré que beaucoup d’autres œuvres classiques, plus tard venues et moins exposées aux altérations imposées par l'opinion. Comment, dans ces conditions, parler encore d’une inspiration spéciale à la Bible et qui serait le privilège d'écrivains élevés, par l'intervention divine, au-dessus des conditions naturelles de leur temps et de leur milieu P

Comment, d'autre part, prétendre encore attribuer à ces livres, de provenance si variée et d’un groupement aussi aléatoire, le caractère d'organes exclusifs de l'inspiration divine, au

détriment de toutes les autres œuvres historiques, religieuses ou morales de l’humanité, même de celles où se trouvent les plus beaux enseignements, les plus nobles aspirations, les plus généreux élans de l’âme humaine PAssurément, cela n’est plus possible pour tout homme réfléchi qui a définitivement rompu avee le dogme de l'inspiration magique et de l'autorité infaillible des Saintes Écritures. Le protestantisme libéral moderne, instruit par l’histoire des: religions non moins que par la critique histo= rique, a renoncé à revendiquer pour les écri= vains bibliques une inspiration exclusive et surnaturelle, générale ou partielle. S'il y a de nombreuses pages dans la Bible à travers lesquelles passe le soufile de la plus haute inspi= ration religieuse et morale, cette inspiration n’est pas d’une autre nature que celle qui a élevé au-dessus des misérables conditions de la médiocrité humaine, les penseurs, les nobles

artistes, les poètes, les héros de la conscience,

les grands bienfaiteurs de l’âme humaine, à toutes les époques et dans toutes les sociétés du passé et qui, dans le mystère de son imexplicable genèse, est partout et dans tous les temps l'agent divin de la lente ascension de l'humanité vers une vie supérieure.

La Bible ne sera-t-elle donc, pour le protestantisme libéral actuel, qu'un simple témoignage historique, parfait pour confondre les prétentions de l'Église romaine, suffisant pour nous faire connaître, sous le contrôle d’une judicieuse critique historique, l’œuvre et les enseignements des prophètes et de Jésus, mais dépourvu de tout caractère surnaturel et de toute autorité spéciale ?

ER ! alors même qu’elle ne serait pas autre chose, il nous semble que cela suffirait déjà à lui assurer une valeur de premier ordre. Car, sinous ne l’avions pas, nous ne saurions probablement même pas que Jésus ait jamais existé et nous ignorerions totalement sa parole et sa vie.

Mais, il y a plus, en effet. Si pour le protestantisme libéral moderne l’ensemble des productions littéraires que nous appelons la Bible, ne possède aucun caractère surnaturel et ne procède d’aucune inspiration magique à l’exclusion de toutes les autres productions littéraires, cette Bible toute humaine, et justement parce qu'elle est vraiment et profondément humaine, reste un monument admirable et précieux entre

tous, parce qu'elle renferme le dépôt des expériences religieuses les plus belles et les plus saintes que l’humanité nous ait léguées, celles des prophètes d'Israël et surtout du plus grand de tous, Jésus le Christ. Voilà ce qui fait à nos yeux la valeur de la Bible. C'est par elle, et par elle seule, que nous parlent ces consciences grandioses, ces incomparables revendicateurs de la justice, ces héros de l’espérance et de la vaillance morale indomptables, ces âmes d’une piété si pure et si sainte que le seul fait de recueillir leurs appels et de nous pénétrer de leur esprit, suffit à éveiller en nous denouvelles énergies de vie spirituelle.

La Bible n'est pas seulement pour nous le témoignage d’une histoire qu'il nous importe essentiellement de connaître. Elle est aussi, au moins dans les meilleures et les plus belles de ses pages, une source intarissable d'éducation religieuse et morale. Elle est, suivant la belle expression traditionnelle, le livre de « l’édification », c'est-à-dire de la construction de notre être moral, ce qui consolide etélève tout cequ'il y a de bon et de sain en nous.

Voilà pourquoi nous continuons à fonder notre éducation religieuse et celle de nosenfants sur la Bible, sans exclure pour cela aucune

autre source de vie morale ou religieuse. Si la Bible nous a conservé de sublimes expériences spirituelles, celles-ci ne suppriment pas les expériences religieuses faites ailleurs qu'en Israël ou chez les premiers chrétiens.

Partout où il y a quelque pensée généreuse à glaner, quelque grand et noble exemple à admirer, quelque précepte de sagesse ou de vertu à s'assimiler, quelque source de piété saine et active à recueillir, nous avons à cœur d’en faire notre profit, de quelque race, de quelque religion, de quelque philosophie que ces bienfaits émanent. La seule condition pour que nous puissions nous en inspirer, c'est qu'ils se justifient devant la raison et qu'ils soient sanctionnés par la conscience ; car ce qui est irrationnel ou ce qui est condamné par la conscience, ne saurait être pour nous un élément de vie religieuse ou morale. Ce n’est pas parce qu'ils sont dans la Bible que nous méditons les exhortations des prophètes ou les appels du Christ.

C'est parce qu’ils sont souverainement beaux et bienfaisants. Et c'est parce que la Bible nous les offre, que nous allons à elle, nous sentant parfaitement libres de condamner et de rejeter tout ce qui, dans cette même Bible, choque notre raison ou répugne à notre conscience.

Les protestants libéraux veulent être de libres penseurs dans la pleine et véritable acception de ce mot, c'est-à-dire des hommes qui pensent librement et non des négateurs de parti pris. Ils veulent être de libres croyants, c’est-à-dire des hommes qui, sur le terrain de la vie morale, et dans le vaste domaine inaccessible à la science positive, fondent leurs convictions sur le libre examen et sur l'expérience morale. Ils ont l'assurance d’être ainsi les continuateurs dela Réforme, car ce ne fut pas une révolution religieuse, close une fois pour toutes au xvit siècle, un point d'arrivée au delà duquel il soit à tout jamais interdit de s’avancer ; ce fut la proclamation d’un principe qui doit produire ses conséquences légitimes, le point de départ d'une évolution, dont la marche doit être corrélative à celle de la civilisation générale. Etre protestant, ce n’est pas se soumettre à la doctrine de Luther, de Calvin ou de tel autre fondateur des églises protestantes. C'est s'inspirer des principes qui ont été la raison d'être de leur œuvre, qui sont indépendants de leurs personnes et qui doivent produire leurs fruits naturels, à mesure qu'ils se déploient plus complètement et que leurs adhérents en prennent plus nettement conscience.

Souverainelé de la raison et de la conscience en matière religieuse comme dans tous les

autres domaines de la vie spirituelle, autorité

historique de la Bible librement étudiée avec les ressources de la science et en dehors de tout parti pris confessionnel, tels sont les principes constitutifs du protestantisme libéral. Il nous reste maintenant à examiner de quelle façon il

les applique.

Pains

Le protestantisme libéral fondé sur l’expérience religieuse

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