BUT DES AUTEURS
du Seigneur semblent ne point connaître Marie !, que la prédication de saint Paulla passe entiérement sous silence, que les premiers écrivains chrétiens n'en font mention que trés rarement.
Ce silence relatif n'a rien qui doive surprendre; écrits de circonstance, destinés à combattre une erreur, à éclaircir une obscurité, à répondre à telle question précise, les premiéres productions de la littérature chrétienne ne peuvent suffire à nous rendre compte de toutesles pensées qui s’agitaient dans les communautés primitives, de tous les sentiments qu'excitaient dans les àmes les objets de la prédication apostolique. Cette prédication apostoli-
que elle-même allait droit aux événements qu’elle consi-
dérait comme les plus importants pour le salut. C’est plus tard seulement, et lorsque l’esprit chrétien eut le loisir de méditer davantage, que les préoccupations se portèrent sur des points jusque-là laissés dans l’ombre,
Or, pour ce qui concerne Marie, la prédication évangélique s’était contentée de mettre en lumière son rôle dans la naissance du Christ; elle ne s'était point occupée de définir d'une maniére rigoureuse la condition de Marie avant ou aprés le grand événement de la conception virginale. Elle avait parlé sans doute de la eierge Marie en des termes qui pouvaient s'interpréter de la virginité absolue et perpétuelle, et dés les épitres de saint Ignace et les premiers linéaments du symbole apostolique le nom de vierge est appliqué tout naturellement à Marie ?, Cependant 1] flottait autour de la signification de ce nom, bien des obscurités, que les Évangiles eux-mémes ne
1. Il convient de remarquer cependant que Marie apparait au début du livre des Actes, r, 1^.
2. Ignace, Ad Smyrn., 1, 1, γεγεννημένον ἀληθῶς £x παρθένου. — Cf. Ad Ephes., xix, 1. — Sur l'expression du symbole : τὸν γεννηθέντα ἐκ πνεύματος ἁγίου καὶ Μαρίας τῆς παρθένου, cf. Harnack dans Hahn, Bibliothek der Symbole, 3° édition, Breslau, 1897, p. 374.
suffisaient pas à dissiper. Sans doute trois Évangiles 1 affirmaient d’une manière précise que Marie avait conçu le Sauveur en dehors des règles ordinaires de la nature, mais ils n'indiquaient pas si l’épithète de Vierge convenait encore à la mère de Jésus après le divin enfantement ; surtout ils ne disaient pas si l'épouse de Joseph avait conservé jusqu'au bout sa virginité intacte. Il ne manquait méme pas dans l'Évangile de passages qui pouvaient amener à des conclusions différentes de celles que suggérait le nom de vierge simplement appliqué à Marie. La manière dont saint Luc parlait de la purification de la mère de Jésus (Luc., 11, 22-24) pouvait laisser croire que Marie en mettant son fils au monde avait perdu le signe matériel de sa virginité; et d'autre part l'expression de frères de Jésus qui revient à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament (Matth., xir, 46 sq.; xui, 55; Marc., H1, 91 sq.; Joa., 11, 12; vus, 25; Act., 1, 14; 1 Gore 5; Gal.,:, 19) pouvait donner à penser qu'aprés la naissance de Jésus, Marie avait eu de Joseph un certain nombre d'enfants. Cf. Matth., τ, 25.
Il faudra longtemps encore avant que ces difficultés créent dans l'Église des préoccupations sérieuses et générales. Pendant trois siécles l'ensemble des chrétiens répétera dans le symbole le nom de la vierge Marie, sans demander à ce mot de précisions inopportunes. Il pouvait n'en étre pas de méme dans des cercles restreints, surtout si des calomnies cherchaient à jeter le soupçon sur la pureté de la Vierge. Or nous savons que de bonne heure la malignité juive avait donné des récits relatifs à la conception virginale de Jésus l'interprétation la plus défavorable. Cette calomnie dont on retrouve la trace dans les Acta Pilati ?, avait été largement exploitée par Celse dans
1. Matth., 1, 18-24; Luc,, 1, 26-38; et Joa., τ, 13 en lisant comme l'ont
fait Justin, Irénée, Tertullien : ὃ οὐχ ἐξ αἱμάτων, οὐδὲ ἐκ θελήματος cap-
2. Tischendorf, Evangelia apocrypha, p. 224. Acta Pilati, r1, 38 : au
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BÜT DES AUTEURS T
le « Discours véritable». Le Juif à qui ce polémiste emprunte ses arguments contre les chrétiens est renseigné à sa maniére sur les origines du Christ : « Jésus, dit-il, a inventé de toutes piéces sa naissance d'une vierge. En vérité 1] est issu d'un village juif, et 1] est le fils d'une pauvre paysanne qui filait pour gagner sa vie. Renvoyée par son époux qui exercait la profession de charpentier, pour avoir été convaincue d'adultére, elle erra: à l'aventure, et finalement mit au monde en secret Jésus, qui est le fils d'un soldat nommé Panthére!, » Le « Discours véritable » est des environs de 178, mais la légende calomnieuse qu'il rapporte peutavoir circulé beaucoup plus tót dans le monde juif?. On concoit aisément qu'il se soit trouvé dans des milieux chrétiens en contact fréquent avec les juifs, des hommes. pour s'en indigner et pour y répondre, Le Protévangile semble le fruit naturel de cette indignation; on prétendait faire naitre des doutes sur les origines immaculées de Jésus, on croyait le déshonorer en faisant de sa mére une pauvre paysanne d'un obscur village palestinien, réduite à filer pour gagner sa vie, on la montrait finalement chassée du domicile conjugal pour avoir manqué de fidélité à son époux. Le Protévangile va prendre le contre-pied de toutes ces aflirmations. Non seulement avec la tradition évangélique que défendent dés lors les écrivains ecclésiastiques Justin, Irénée, Origene 5,
tribunal de Pilate les anciens des Juifs rapportent de Jésus qu'il est né de la fornication.
1. Origene, Contra Celsum, 1, 32, P. G., t. x1, col. 720-721.
2. Il convient de rapprocher de la fable rapportée par Celse, les accusations contre Marie dont on trouve quelques traces dans le Talmud. Herford, Christianity in Talmud and Midrasch(Londres, 1903), rapporte à la mère de Jésus les passages suivants: Talmud de Babylone, traité Shabbath, 104^; traité Hagigag ^": Marie aurait fait le métier de coiffeuse. — Traité Sanhédrin, 106* : elle descendait des princes et des rois, et elle se conduisit mal avec des charpentiers.
3. Justin, Apol., 1, 22, 31, 32, 33 ; Dial., 67, 84, 43; — lrénée,
il affirmera d'une maniére énergique la conception virginale du Christ; non seulement il insistera avec complaisance sur la facon miraculeuse dont la Vierge a mis au monde le Sauveur, mais encore il se plaira à relever trés haut au simple point de vue humain celle que la calomnie juive prétendait abaisser; il en fera l'enfant du miracle, issue de parents honorables et généreux, consacrée dés son enfance au Seigneur, grandissant dans le temple sous la surveillance du sacerdoce officiel, finalement confiée par lui, avec toutes les précautions possibles pour que sa pureté soit garantie, au charpentier Joseph, spécialement désigné par Dieu pour remplir cette délicate fonction. Ainsi, dans les Évangiles canoniques l'intérêt que l'on portait à Jésus rejaillissait sur Marie, ici, au contraire, c'est l'intérét porté à la mère qui va rejaillir sur le Fils.
Quand, en Occident, les auteurs des remaniements latins entreprendront de remettre en honneur les vieilles légendes du Protévangile, la situation générale aura singuliérement changé. Les violentes polémiques de saint Jéróme contre Helvidius et contre Jovinien ont fait entrer dans le domaine général de la croyance catholique les vérités que dans un cercle restreint le Protévangile avait proclamées. Ce qui a intéressé les latins à ces légendes, c'est moins leur aspect dogmatique que leur aspect historique. Il y ont vu surtout une histoire, et une histoire édifiante. Depuis les traités de saint Ambroise sur la virginité, depuis les commentaires de saint Jéróme sur le récit de l'incarnation, on s'est accoutumé à voir dans Marie le modèle de la vie religieuse, dela vie monastique. C'est l'aspect qu'ont voulu mettre en relief les remanienrents latins; c'est à quoi visent, et le récit détaillé des occupations de la vierge au temple, et surtout
Hzres., III, xix, 1 ; xx1,6, P. G., t. vir, col. 938 ; — Origéne, Contra Celsum, 1, 28-39, P. G., t. xx, col. 713-734.
l'attention apportée au vœu de virginité de Marie. Aussi bien est-elle la premiére, entre les femmes, qui ait compris l'excellence de cette vertu, la première qui ait voulu la pratiquer.