La conception et la naissance de Marie
La naissance des personnages que Dieu destine à quelque mission extraordinaire ne peut ressembler de
tous points à celle des autres hommes. Dans les récits
bibliques, des circonstances plus ou moins merveilleuses environnent fréquemment le berceau des futurs grands hommes. Leur naissance est annoncée à l'avance à des parents déjà avancés en âge et qui ne conservent plus d'espoir d'avoir une postérité. C'est le cas, pour l'Ancien Testament, d'Isaac (Gen., xvir, 1-20; xvi1,9-15; xx1, 1-2), de Samson (Jud., xiu, 2-24), de Samuel (I Sam., r, 1-20). Dans le Nouveau Testament, saint Luc rapporte avec détails l'annonce faite au prétre Zacharie de la naissance du futur précurseur; et la nativité de Jean-Baptiste a presque la méme solennité que celle de Jésus. Luc., r, 5-25, 57-80. Rappelons enfin que saint Paul déclare que « Dieu l'a mis à part dés le sein de sa mère. » Gal., 1, 15. — La vierge qui devait mettre au monde Jésus, devaitelle étre moins favorisée que le précurseur du Christ ? On ne le pensait pas dans les milieux chrétiens oü fut composé le Protévangile, et instinctivement la piété populaire y faisait le raisonnement, qui revient à chaque page des traités modernes de Mariologie : il faut admettre que la vierge Marie non seulement a recu les mémes fa-
"veurs que les saints les plus éminents; mais qu'elle les
a eues d'une maniére plus excellente. Et comme l'on ne savait point discuter alors sur la grâce ou le péché originel, comme l'on ne pouvait point dire si Jérémie (Jerem., 1, 5) ou Jean-Baptiste avaient été sanctifiés dés le sein de leur mère, l'on ne pouvait pas affirmer non plus que la Vierge
avait été conçue sans la souillure originelle 1, mais l'on pouvait assurer que sa naissance avait surpassé en sainteté et en miracle celle des plus saints personnages. C'est justement le récit de saint Luc relatif à Jean-Baptiste qui a inspiré et soutenu l'auteur du Protévangile, mais accessoirement il a pris des traits et peut-étre le nom méme de la mére de la Vierge à lhistoire d'Anne et de Samuel.
La stérilité chez les Juifs était considérée comme un opprobre; l'auteur prend soin de souligner les reproches adressés à chacun des époux; c'est dans le temple luiméme que Joachim est outragé; et c'est par une servante qu'Annes'entend reprocher la stérilité dont elle est frappée. La gravité de ces offenses nefait que mieux ressortir la douceur, la résignation, la piété des deux saints personnages ; l'auteur qui a présente à la pensée la phrase du Magnificat: «il a regardé la bassesse de sa servante, » n'est pas fâché de faire ressortir le contraste entre l'humilité des parents de Marie et l'orgueil de ceux qui les accusent.
Riches et saints, Joachim et Anne ont à ses yeux toutes les qualités nécessaires à l'honneur que Dieu leur destine; la stérilité méme de leur union est voulue par la Providence. L'enfant qui doit un Jour donner naissance au Christ, ne peut pas étre l'enfant de la passion, elle ne peut étre que l'enfant du miracle. Les Péres de l'Église grecque commentant ce passage du Protévangile se sont plu à faire ressortir les raisons de convenance de cette naissance inespérée. Il était bon, disent-ils, que le grand miracle de la conception virginale de Jésus füt préparé par un miracle, de moindre 1mportance sans doute, mais
À. Il suffit de parcourir Suarez pour voir quel rôle a joué dans la . théologie systématique cet argument a fortiori. Cela ne veut pas dire, cependant, que l'on soit parvenu à l'idée de l’Immaculée Conception de Marie par cet unique argument. )
FR
pourtant du même ordre. La naissance de Marie d’une femme longtemps stérile est le prélude de la naissance de Jésus d’une vierge. Ce commentaire est tout à fait dans le sens de l’auteur primitif. En rapportant la stérilité d'Anne, il ne songeait pas seulement à la stérilité d'Élisabeth, il songeait encore et surtout à la virginité de Marie,
Est-1l allé plus loin? a-t-il pensé que la conception de Marie ressemblât de tous points à celle de Jésus ? La question mérite d'étre posée. Une des raisons pour lesquelles la théologie s'est opposée longtemps au privilège de l'Immaculée Conception de la Vierge c'est que, congue à la maniére de tous les autres hommes, fille de la concupiscence charnelle, Marie avait dà contracter la souillure que transmet depuis Adam la génération humaine 1, Si l’auteur du Protévangile a cru à la conception virginale de sainte Anne, si en la rapportant 1] s'est fait sur ce point l'écho de la tradition et de la piété populaire, il faut le ranger parmi les tout premiers défenseurs de l'Immaculée Conception; il faut reconnaitre de plus que cette idée a dans la tradition catholique des racines beaucoup plus profondes qu'on ne le suppose ordinairement.
La question est une question de texte et de grammaire. On lit, 1v, 2:«L'ange du Seigneur descendit vers lui (Joachim), disant: « Joachim, Joachim, le Seigneur Dieu a «exaucé ta priére, descends d'ici, car voici que ta femme «Anne concevra dans son sein (ἐν γαστρὶ λήψεται). » Telle est du moins la leçon adoptée par Tischendorf comme texte recu : c'est celle que donnent en effet tous les manuscrits grecs consultés par lui, sauf un seul, mais trés ancien qui porte : « Anne ta femme a conçu » (εἴληφε).
1. Il va sans dire que depuis longtemps nul théologien ne considére plus la eonception virginale de sainte Anne comme une condition nécessaire de l'Immaculée Conception de Marie. Tout le monde au contraire s'accorde pour dire que Marie, conçue d’après les lois ordinaires dela nature, a été, par la grâce divine, préservée de la souillure originelle.
rFROTÉV.— 2 —
Fidèle à lui-même, ce manuscrit donne une leçon correspondante au verset 4. — Anne exprime sa joie de revoir son mari: « J'étais veuve et je ne le suis plus, j'étais sans enfant et voici que je concevrai » (λήψομαι, d’après le texte recu) ; « voici que.j'ai concu » (εἴληφα d’après le ms. désigné plus haut). Un autre ms. du xvi? siècle qui a beaucoup moins d'autorité que le précédent connait lvi aussi la leçon εἴληφα, qu'il a combinée fort maladroitement d’ailleurs à la leçon courante en lisant : συλλήψομαι xai εἴληφα.
Mais pour la connaissance du texte grec primitif, nous pouvons remonter beaucoup plus haut que les mss., Saint Épiphane, à la fin du 1v? siècle, est témoin d'une leçon analogue à la lecon aberrante que nous venons de signaler. Dans le Panarium (Hær., 79), 11 décrit et condamne
lerreur de ceux qu'il appelle les collyridiens. Il leur re-
proche en somme d'adresser à la vierge Marie des sacrifices, qui, soit dit en passant, ressemblent fort à des sacrifices paiens. Ce culte rendu à Marie, dit-il, n'a pas de base dans l'Écriture. « S'il n'est pas permis d'adorer les anges, combien moins encore celle qui est née d'Anne, celle qui a été donnée à Anne du fait de Joachim !, celle qui a été obtenue par les prières et les supplications enfin exaucées de son pére et de sa mére. Elle n'est point née en dehors des régles ordinaires de la nature, mais comme toute créature humaine de la semence d'un homme et du sein d'une femme. $1 en effet l'histoire de Marie et les traditions portent qu'il a été dit à son pére Joachim dans le désert, ta femme a concu, cela ne signifie pas que la chose est arrivée sans le commerce habituel, ni sans la semence de l'homme. Mais l'ange envoyé vers lui, lui a prédit ce qui devait arriver, afin qu'il n’y eût pas d'incertitude sur le compte de celle qui était déjà produite
1. Ei γὰρ ἀγγέλους Apu cs οὐ θέλει, πόσῳ μᾶλλον τὴν ἀπὸ "Αννης
γεγεννημένην, τὴν £x. τοῦ ᾿Ιωαχεὶμ τῇ "Αννη δεδωρημένην» Hæres., Lxx1x, 5, DAG. t. XxLi, Col. 748:
en toute vérité, étant déjà prévue par Dieu, et déjà née pour cet homme juste !. » Ainsi à l'époque d'Épiphane on lisait dans l'histoire de Marie, c'est-à-dire dans le Protévangile de Jacques, le même texte dont témoigne le ms. B. Et ce n'était pas une lecon extraordinaire. L'évéque de Salamine, préoccupé de réfuter des opinions qu'il juge indéfendables et qui s'appuient sur ce texte, ne propose pas une lecon différente. Il s’ingénie à montrer que ce parfait peut être interprété comme un futur, il cherche dans l’Écriture des exemples de parfaits pro-
phétiques? : « ta femme a concu », cela veut dire « conce-
vra»; il ne lui vient pas à la pensée d'invoquer une autre leçon plus facile à interpréter. Le texte dont témoigne Épiphane et linterprétation que plusieurs en avaient donnée, ont dû circuler longtemps dans l’Église byzantine. Au viri? siècle, André de Crète, dans le canon pour la fête de la conception d'Anne (9 décembre), signale comme une erreur l’idée que Marie a pu naître d'une manière aussi miraculeuse ?; au x? siécle, le Ménologe exécuté par les soins de l'empereur Basile II combat encore l'i- . dée que Marie a été engendrée χωρὶς ἀνδρός 4.
Les versions et les remaniements du Protévangile permettent aussi de conclure que la lecon « ta femme a con-
qu » a été d'assez bonne heure répandue en des régions
1. Ei γὰρ ἡ τῆς Μαρίας ἱστορία xai παραδόσεις ἔχουσιν ὅτι ἐρρήθη τῷ πατρὶ αὐτῆς ᾿Ιωαχεὶμ ἐν τῇ ἐρήμῳ ὅτι ἣ γυνή σου συ ειληφυῖα, οὐχ ὅτι ἄνευ av ζυγίας τοῦτο ἐγένετο, οὐδὲ ὅτι ἄνευ σπέρματος ἀνδρὸς, ἀλλὰ τὸ μέλλον ἔσεσθαι προεθέσπιζεν ὁ ἄγγελος ἀποσταλεὶς, ἵνα μή τις γένηται δισταγμὸς διὰ τὸ ἐν ἀλ)ηθεία γεγεννημένον, χαὶ τὸ £x θεοῦ ἤδη τεταγμένον, καὶ τῷ δικαίῳ ἐπιγεγεννημένον. Hæres., ibid.
2. ll en trouve un curieux dans Isaïe, vri, 3, qu'il lit : zai εἰσῆ)θε πρὸς τὴν προφῆτιν, leçon analogue à celle de l’Alexandrinus et du Sinaiticus, et qu'il entend de l'annonciation, en comprenant: « Et l'ange Gabriel entra chez la prophétesse (Marie), et elle conçut et enfanta un fils. »
SP ἀπ τὸ xcvit, col. 1313.
&. P. G., t, cxvir, col. 136.
très différentes. Le texte syriaque suit, sur les deux points signalés plus haut, la leçon du ms. B. Le texte éthiopien lit comme le texte syriaque « ta femme a concu. » Pourtant le remaniement arménien, qui dérive vraisemblablement d'un texte syriaque du rv? siècle, donne la leçon: « Voici que ta femme concevra et t'enfantera une semence de bénédiction. » Les fragments coptes publiés jusqu'à présent ne contiennent pas cet épisode. — L'Évangile latin de Pseudo- Matthieu. a une lecon curieuse et qui témoigne qu'il a lu, lui aussi, la leçon la plus difficile: quam scias ex seminetuo concepisse filiam. C’est la lecon de quatre manuscrits; et 115 ajoutent quelques lignes plus loin: excitavit enim Deus semen in ea, unde gratias referas Deo, et semen ejus erit benedictum. Un seul manuscrit, parmi ceux qu'a collationnés Tischendorf, a lu pour le premier point : concipere et pour le second : excitabit enim Deus semen in ea, et faciet eam matrem benedictionis æterna. Je ne vois guère qu'une explication qui rende compte de la lecon étrange ev semine tuo concepisse, surtout si l'on remarque que dans le remaniement latin. l'absence de Joachim dure beaucoup plus longtemps que dans le Protévangile (cinq mois au lieu de quarante jours)
L'auteur a dû lire dans le texte grec qui lui a servi de théme (ou dans le texte latin dérivé lui-méme du texte grec) une lecon analogue à celle du ms. P. Il l'a comprise comme les collyridiens d'Épiphane, mais elle l'a choqué, et il a pensé la corriger en insérant fort maladroiteme n ex semine tuo qui rappelle loùdè ἄνευ σπέρματος ἀνδρὸς d'Épiphane. Il a cru expliquer cette incohérence même en ajoutant : ezcitaeit. enim Deus semen in ea; mais cet essai d'explication est immédiatement compromis par les mots qui suivent : et semen ejus erit benedictum. Il y a là un jeu de mots sur lequel il convient de ne pas in sister, mais qui ne contribue pas à la clarté du texte. Enfin, pour ce qui concerne la rencontre d'Anne et de Joachim, le texte latin attesté par quatre manuscr its
Cr; +
(Gil y a une petite divergence entre leurs attitudes respectives dans ce passage et dans le précédent) donne la lecon : Vidua eram et ecce jam non sum, sterilis eram
et ecce jam concept. Il est évident d’après cette discus-
sion que c'est la lecon du ms. B qui a donné naissance à celle de Pseudo-Matthieu. Si cet écrit, comme nous l’établirons plus tard, remonte à la fin du v? siècle ou au commencement du vit, nous avons là une nouvelle preuve de la diffusion de la leçon εἴληφα. — VL! Évangile de la Natieité de Marie Va rejetée sans rien dire, il a lu tout simplement : Anna uxor tua pariet tibi filiam.
Il semble done, d'aprés tout ce que nous venons de dire, que la lecon en question ait été fort répandue au moins dés la fin du 1v? siècle; dans l'état actuel de nos connaissances il est impossible de remonter plus haut, et de dire d'une manière absolue si elle est la lecon primitive. Je crois le contraire, pour la raison suivante. L'auteur du Protéeangtile, trés discret sur ce point délicat, comme sur plusieurs autres, semble avoir suffisamment indiqué que la conception de Marie reconnaissait les mêmes causes que celle des autres hommes. Entre l'arrivée de Joachim au domicile conjugal et son sacrifice au temple il ἃ ménagé l'espace suffisant : xai ἀνεπαύσατο leoxxsip τὴν πρώτην ἡμέραν εἰς τὸν οἶχον αὐτοῦ (1v, 4). Du moins était-il intéressant de signaler que de bonne heure on ἃ cru pour Marie à une origine plus miraculeuse.
Sur l’ensemble des points que nous venons d’étudier les remaniements latins n’ont pas ajouté grand'chose à la doctrine du Protéeangile. À sa manière habituelle Pseudo-Matthieu ἃ amplifié le thème qu'il avait sous les yeux, et a calqué l'apparition de l'ange à Joachim, sur celle qui est rapportée, Jud., xir, 1-26. L'auteur de la Nativité de Marie, plus sobre de détails historiques, fait déclarer par l'ange que la stérilité n'est pas un opprobre !.
der.
Tous deux font dévoiler par le messager céleste la gloire future de Marie; enfin la Nativité de Marie trouve plus convenable que le futur nom de la vierge soit apporté du ciel comme celui de Jean-Baptiste et celui de Jésus : vocabis nomen ejus Mariam.