‹ Le Protévangile de Jacques et ses remaniements latins;Chapitre 35 sur 112 · Lue., xr · texte numérisé non relu

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Fr VALEUR HISTORIQUE 53

avaient parlé nettement des fiançailles et du mariage de Marie avec Joseph 1. Saint Matthieu s'était contenté de montrer le changement de disposition qu'améne chez Joseph le message de l'ange. Le Protévangile n'ayant pas eu le soin de désigner clairement le domicile de Joseph, ilest impossible de savoir s'il est d'accord avec les récits canoniques qui s'accordent pour fixer à Nazareth l'habitation de l'époux de Marie.

Jusqu'ici le Protévangile ne prenait que fort rarement contact avec les récits évangéliques. Quelle peut étre la valeur historique des données qu'il y ajoute, des modifications qu'il leur fait subir à partir du moment où il les rejoint, c'est-à-dire à partir de la naissance de Jésus ἢ Pour les circonstances de temps, il semble qu'il n'ait pas cherché à préciser les données assez confuses de saint Matthieu et de saint Luc. C'est d'une maniére fort inexacte qu'il parle du recensement ordonné par Auguste de tous les habitants de Bethléem (!). D'autre part, il situe l’arrivée des mages trés peu de temps après la naissance du Sauveur. Mais le fait, qu'Hérode ordonne de massaerer à Bethléem tous les enfants de deuxans et au-dessous, se comprend assez mal, dans lhypothése oü la visite des mages aurait suivi de prés la nativité de Jésus. La fuite en Égypte semble avoir disparu de la perspective de notre auteur. Aussi bien toutes ces gaucheries tiennent à l'embarras qu'a éprouvé Pseudo-Jacques pour concilier les données chronologiques des deux récits canoniques de l'enfance. N'ayant point à sa disposition de renseignements nouveaux, il a fait œuvre sur ce point beaucoup plus d'exégéte que d’historien indépendant. Ne lui reprochons pas l'échec de sa tentative, c'est le premier dans l'histoire exégétique de ces deux chapitres, ce ne sera pas le dernier. En toute hypothèse, il ne faut pas compter sur les données historiques du Protévan-

qMatths 18.19.24: TLuc., τ, 27;15:9.

gile pour apporter une solution à ce difficile problème:

Pour ce qui concerne le lieu de la naissance du Sauveur, Pseudo-Jacques semble au premier abord s’être fait l'écho d'une tradition qui a par la suite conquis droit de cité dans l'Église. Saint Luc avait placé dans une étable la naissance de Jésus, et, à lire son texte sans idée pré-« conçue, il semblerait que l'étable en question fût dans les. dépendances du caravansérail (χατάλυμα) où Marie et Joseph n'avaient pu trouver place !. Le Protévangile parle d’une grotte où Joseph fait entrer la Vierge. Y at-il identité entre l'étable de Bethléem et la grotte de la” nativité ἢ L'Église grecque qui de bonne heure alu et commenté le Protévangile n'a pas hésité un instant T identifier ces deux endroits. L'étable dont parle saint . Luc était située dans la grotte que décrit le Protévangile. i L'Église latine a été plus longue à accepter cette identi- « fication ?, elle a fini pourtant par s'y rallier. La naissance Ι de Jésus dans une grotte a été une de ces données que nul ne faisait difficulté d’admettre, sans que jamais personne en eût fait la critique. Aujourd'hui cependant les exégètes semblent céder à une tendance contraire. Ils veulent faire de la grotte de la nativité une invention du Protévangile, sans racine dans la réalité. Saint Luc, dit-on, n'aurait pas manqué d'indiquer cette particularité de la naissance dans une grotte; or 1l ne parle que d'une étable. On peut expliquer d'ailleurs d'une manière fort vrai-

1. Luc., 11, 6, 7. Je dis « semblerait»; en fait saint Luc ne parle pas d'étable, mais simplement d'une crèche, φάτνη.

2. Au xii? siècle, Pierre Comestor dans son Histoire scolastique ne connait pas la grotte de la Nativité : Historia evangelica : De nativitate Saleatoris : Difficile erat pauperibus prz frequentia multorum qui ob idipsum convenerant vacuas invenire domos, et in communi transitu, qui erat inter duas domos, operimentuni habens, quod diversorium dicitur,se | receperunt, sub quo cives ad colloquendum vel ad convisendum in diebus olii vel pro aeris intemperie divertebant.Forte ibi Joseph præsepium fecerat bovi et asino quos secum. adduxerat in quo repositus est Jesus. P. L., t. cxcvirrt, col. 1539-1540.

ΡΤ la naissance de la légende rapportée dans le

Protévangile. On n’ignore pas le culte dont les anciens entouraient nombre de grottes; Hermés est mis au monde par Maia dans un antre de la montagne de Cylléné en Arcadie; Ion est engendré par Apollon dans une caverne, et c'est là aussi que sa mère le cache. Enfin, il convient de ne pas oublier la grande place que tenaient les grottes dans le culte mithriaque, si développé dans l'empire romain au r1? siècle !. En voulant opposer la naissance de Jésus à celle de tous ces personnages mythologiques, on pouvait étre amené à l'entourer de circonstances semblables. On pouvait y étre autorisé d'ailleurs par une prophétie d'Isaie. On lisait dans le texte des Septante : que le Juste « habiterait dans une caverne élevée, dans des rochers solides » (οὗτος οἰχήσει ἐν ὑψηλῷ σπηλαίῳ πέτρας ἰσχυρᾶς) ?. En considérant ce passage comme messianique (et 1] avait autant de droits à cet honneur que nombre d'autres allécués par Justin), on était heureux d'en voir l'accomplissement dans le cas de la nativité du Sauveur. Ici, comme en bien d'autres endroits, c'est la prophétie qui aurait créé l'histoire.

Tels sont les arguments apportés par les critiques actuels pour montrer que le Protévangile a imaginé de toutes pièces l’histoire de la grotte. Ils n'ont pas beaucoup changé depuis l'époque où Tischendorf les exposait et les réfutait. Les réponses que faisait ce dernier peuvent étre reprises aujourd'hui encore. Le silence de saint Luc ne

1. Le rapprochement entre les grottes mithriaques et la grotte de la nativité du Sauveur n'a pas échappé à Justin. C'est, dit-il, pour singer les mystéres chrétiens que le diable a poussé les sectateurs de Mithra à pratiquer les initiations dans une grotte :xxi ἀνιστόρησα ἣν καὶ προέγραψα ἀπὸ τοῦ Ἡσαΐου περιχοπὴν, εἰπὼν διὰ τοὺς λόγους ἐχείνους τοὺς τὰ Μίθρα μυστήρια παραδιδόντας, ἐν τόπῳ ἐπιχαλουμένῳ παρ᾽ αὐτοῖς σπηλαίῳ μυεῖσθαι ὑπ᾽ αὐτῶν, ὑπὸ τοῦ διαδόλου ἐνεργηθῆναι εἰπεῖν, Dial., 78. Il n'est pas interdit de penser que le rapport entre ces deux faits est inverse de ce- Jui qu'imagine Justin.

DIS χα κεῖτ, 16.

va point à l'encontre de la donnée du Protévangile. Dans un pays comme l'Orient, où très fréquemment des grottes naturelles ou artificielles, laissées telles quelles ou défendues par un léger bátiment, servent non seulement d'étables aux animaux, mais d'habitations aux hommes, il n'était pas indispensable de mentionner la particularité de l'étable située dans une grotte. De plus, saint Luc ne parle pas expressément d’étable, il dit seulement que le nouveau-né fut déposé dans une créche. Finalement, on n'est donc pas forcé de choisir entre une grotte et une étable !. Le fait que nombre de personnages mythologiques sont nés dans des cavernes pouvait être un obstacle à la création et à la diffusion de la prétendue légende. Peutêtre n’était-ce pas une heureuse invention que d’établir un parallélisme entre la nativité du Christ et celle des divinités païennes. Enfin, l’on ne voit pas trop comment le texte obscur d'Isaie aurait pu suffire à créer la légende, tandis que l'on comprend fort bien qu'il ait servi à justifier une tradition déjà existante.

Or il existe une tradition fort ancienne, indépendante, en apparence du moins, du Protévangile, et qui place dans une grotte voisine de Bethléem le lieu de la naissance de Jésus. Saint Justin en est le premier témoin ?.

1. Tout récemment M. Fórster a repris la méme idée dans : Zeitschritf fur die N. T. Wissenschaft, 1902, t. 11, p. 186-187. « Il est tout naturel, dit-il, de faire servir à une habitation une grotte, soit naturelle, soit artificielle, en particulier des cavités que l'on protege par unelégére toiture. Cette habitude qui remonteaux temps préhistoriques a pu se conserver longtemps surtout pour les étables; l'étymologie comparée montre la parenté des racines qui désignent l'étableoula caverne. Cf. Halle et Hóhle; le sanscrit salà (maison, étable), et χαλία, cella, Keller. — Un texte curieux de Xénophon décrit des maisons souterraines en Arménie (Anab., IV, v, 25).» — D'ailleurs, ce me semble, il n'est pas nécessaire de remonter si haut ni d'aller si loin. Les vallées de la Loire et du Cher offrent encore aujourd'hui de nombreux types d'habitation creusées à méme la roche et simplement fermées par un mur.

2. Justin, Dial., 78. Justin est amené à ce récit par l'histoire des

\Origène, bien placé pour être renseigné, rapporte que de son temps on montrait aux voyageurs chrétiens ou païens la grotte où Jésus était né 1. Eusèbe qui connait admirablement la Palestine et son histoire antérieure, fait mention à plusieurs reprises de la caverne où est né le Sauveur 2, Elle était dès lors un but de pèlerinage, et, quand l'impératrice Hélène entreprit de mettre en honneur les lieux saints de la Palestine, elle construisit entre autres une splendide église à Bethléem auprès de la grotte de

la nativité (πρὸς τῷ τῆς γεννήσεως ἄντρῳ) 3. Les grandes liones de la construction constantinienne sont encore conservées aujourd’hui par l’église de la Nativité.

D’Origène à Eusèbe, l’intervalle n’est pas long; on ne saurait guère douter que la grotte mentionnée par

mages qui sont venus à Bethléem adorer l'enfant. Suit l'explication du séjour à Bethléem. Joseph y était venu avec Marie pour le recensement, il est obligé de quitter cette ville pour aller en Égypte. C'est aprés toutes ces données confuses qu'on lit la notice suivante : γεννηθέντος δὲ τότε τοῦ παιδίου ἐν Βηθλεὲμ, ἐπειδὴ ᾿Ιωσὴφ οὐχ εἶχεν ἐν τῇ κώμη ἐχείνη που καταλῦσαι, ἐν σπηλαίῳ τινὶ σύνεγγυς τῆς χώυνης κατέλυσε χαὶ τότε, αὐτῶν ὄντων ἐχεῖ, ἐτετόχει ἡ Μαρία τὸν Χριστὸν xal ἐν φάτνη αὐτὸν ἐτεθείχει, ὅπου ἐλθόντες οἱ ἀπὸ ᾿Αρραδίας μάγοι εὗρον αὐτόν. Le texte fait quelque difficulté, en particulier on ne comprend pas bien la première proposition; mais la naissance du Christ dans la grotte est clairement rapportée.

1. Contra Celsum, 1. I, 51. «Jésus est né à Bethléem. Si quelqu'un, après la prophétie de Michée, aprés l'histoire racontée dans l'Évangile, en désire d'autres preuves, qu'il sache que l'on montre encore à Bethléem la grotte dans laquelle il est né. C'est un fait, bien connu dans le pays de ceux-là mémes qui sont d'une autre religion; et l'on raconte partout que dans cette grotte est né un certain Jésus, que les chrétiens adorent.» P. G., t. xr, col. 756.

2. Demonstr. evang., 1. VIT, c. r1: « Aujourd'hui encore les habitants de ce lieu montrent l'endroit que la tradition désigne, à ceux qui viennent visiter Bethléem. Et ils appuient leurs dires en montrant l'endroit, dans la campagne où la Vierge avait déposé l'enfant: τῶν λόγων πιστούμενοι τὴν ἀλήθειαν διὰ τῆς τοῦ ἀγροῦ δείξεως ἐν ᾧ τεκοῦσα f, παρθένος κατατέθειται τὸ βρέφος. P. G., t. χχτι, col. 540.

3. Vit. Constant., 1. IIT, c. xxi et xzur, P. G., t. xx, col. 1101-1102.

l’évêque de Césarée ne soit la même dont parle le savant | alexandrin. Il est peu vraisemblable d'autre part que la tradition locale relative à la grotte de la nativité ait eu le temps de changer entre Justin et Origène. Si la grotte dont parle ce dernier est identique à celle auprès de laquelle Hélène fit construire l'église de la nativité, la description que fait Justin, originaire de Palestine, lui convient parfaitement. Elle est bien, en effet, proche du bourg, σύνεγγυς τῆς χώμης, mais déjà en dehors de l'enceinte, dans la campagne, comme dit Eusèbe. Ainsi donc l’on peut considérer comme certain qu'avant le milieu du 19 siècle !, il existait à Bethléem une tradition ferme sur le lieu de la naissance du Sauveur ?. Il ne nous appartient pas de rechercher si cette tradition a quelque fondement dans la réalité, tout ce qui nous voulons retenir de cette discussion, c'est que, en situant dans cette grotte l'enfantement de Marie,le Protévangile n'accom- plissait pas une révolution exégétique. Il a simplement rapporté une donnée populaire qui avait cours de son temps, en lui faisant subir toutefois une modification importante et qu'il convient maintenant de signaler.

1. Si la donnée de Justin est une donnée traditionnelle, qu'il a recueillie durant son enfance en Palestine, on peut dire que cette identification se poursuit jusqu'aux premières années du mf siècle, Justin étant né vers l'an 100.

2. Cette certitude serait encore accrue,si l'on pouvait accepter comme authentique l'histoire d'aprés laquelle Hadrien (117-138) ,pourfaire disparaître le culte rendu par les chrétiens à la grotte dela Nativité, y aurait consacré un sanctuaire à Adonis et à Vénus. Cf. S. Jérôme, Epist., Lvir, à Paulin, P.L., t. xxi1, col. 581 : Ab Hadriani temporibus usque ad imperium Constantini per annos circiter CLX X X in loco Resurrectionis simulacrum Jovis, in Crucis rupe statua ez marmore Veneris a gentibus posita colebatur... Bethleem nunc nostram, et augustissimum orbis locum, de quo Psalmista canit: Veritas de terra orta est, lucus inumbrabat Thamus, i. e. Adonidis, el in specu, ubi quondam Christus pareulus vagiit, Veneris amasius plangebatur. Il est remarquable qu'Eusébe ne mentionne pas cette profanation dans les passages cités plus haut. Origéne, cent ans aprés Hadrien, n'en sait pas le premier mot.

Autant il semble clair, en effet, que la tradition relative à la grotte de la nativité existait avant le Protévangile, autant il me paraît évident qu'il est impossible d'identifier le site de la naissance de Jésus, dans notre apocryphe, avec la grotte vénérée aux environs de Bethléem. Ce n'est done pas le Protévangile qui a créé la tradition actuellement régnante ; loin de là,il aurait plutót contribué à la détruire et à la déformer. En combinant, en effet, les données de saint Luc avec les indications fournies par l’état actuel des lieux, on peut se représenter Marie et Joseph ne trouvant point de place dans le caravansérail lui-même et se retirant dans quelque dépendance. Ce pouvait être,

* comme le veut la tradition, un abri creusé dans la roche

et qui servait de refuge aux animaux. Mais en toute hypothèse ce refuge ne pouvait être très loin du caravansérail lui-même; et il était impossible de dire de ce lieu qu'il était entiérement désert. Quand les bergers qui veillent dans les champs sont prévenus par l'ange de la naissance du Sauveur, c'est dans la ville de Bethléem qu'on les envoie, ce n'est point dans la campagne !. Malgré l'imprécision des données géographiques du Protévangile, il est visible au contraire que, pour lui, la naissance du Christ a eu lieu en pleine campagne, dans un endroit absolument désert ?. C'est une bonne fortune qu'il s'y rencontre une grotte oü Marie puisse s'abriter, mais cette grotte n'a rien d'une étable. L'auteur du remaniement latin est resté tout à fait dans la tradition du théme qu'il exploitait, quand il a fait de cette caverne un endroit entiérement obscur oü jamais la lumiére n'avait pénétré ?, et il a bien compris qu'il ne pouvait étre question

1. Luc., τι, 11. « Aujourd'hui vous est né un Sauveur qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David ;»15. « les bergers se disaient entre eux : Allons jusqu'à Bethléem et voyons cet événement que le Seigneur

nous a fait savoir. »

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