Les remaniements latins
Le Protévangile a dû circuler d'assez bonne heure en Occident. Toutefois on n'en a pas retrouvé jusqu'à présent de version latine. Les légendes qu'il a mises en circulation ont été vulgarisées en Occident par des remaniements qui dérivent plus ou moins directement de l'original grec.
Le texte, qu'à la suite de Tischendorf nous désignons: sous le titre d' Éveangile de Pseudo Matthieu, a été édité pour la première fois par Thilo en 1832 ! d’après le ms. de
l'humanité, descende et séjourne sur terre... Mais s'il ne venait pas sur. ces filles quelque signe, quelque ordre du Saint-Esprit, ils les prenaient et les donnaient en mariage. De méme pour celles-ci, qui étaient douze filles de la tribu de Juda et de la famille de David, et la vierge Marie en était, elle qui est bien au-dessus de toutes les vierges. — Elles étaient ! donc rassemblées et se trouvaient toutes ensemble et le sort fut jeté sur les jeunes gens pour savoir à qui d'entre eux une femme serait donnée. - —Or quand le grand-prétre Zacharie eut pris dans le temple les diverses tablettes, il les donna aux jeunes gens et ils virent chacun sur la tablette le nom de la femme qu'ils devaient prendre. Et quand le grand-prétre leur donna les tablettes, il n'y eut pas d'autre signe si ce n'est que les noms étaient écrits. Mais la derniére tablette, il la donna à Joseph, et il y avaitécrit sur elle lenom dela vierge Marie. Mais voici qu'une colombe sortit de la tablette et se posa sur la tête de Joseph.» —Le grandprétre remet la Vierge à Joseph; celui-ci refuse de l'accepter; dans un long dialogue avec le grand-prétre il lui expose ses raisons pour se dérober à cet honneur. Finalement le grand-prétre lui demande : « Mais qui donc te contraignait de venir avec les jeunes gens ?» Joseph répond : « Je n'ai pas réfléchi, je ne comprends méme pas comment cette chose a pu m'arriver. » Joseph a donc cédé à un mouvement irréfléchi, ou plutót à une inspiration divine. Enfin il se laisse convaincre par les menaces du grand-prétre :« il prit Marie hors du temple, s'en alla et la conduisit dans sa maison. »
1. Codex apocryphus Novi Testamenti, Lipsiæ, 1832, p. 337-400. Thilo mentionne, loc. cit., p. cvir, des indications données par Hain, Repertorium bibliographicum, qui pourraient faire croire à l'existence d'éditions du xv? siècle, sous ces titres : /nfantia Saleatoris ; Libellus de infantia Salvatoris a beato Hieronymo translatus ; Infantia Salvatoris
i REMANIEMENTS LATINS 73
Paris 4859 A (xiv? s.). Ce ms. donne l’histoire de Marie et
\ celle de Jésus enfant, y compris la fuite en Égypte et
l’arrivée dans ce pays. Il s'arréte sur une brève mention de l'avertissement donné par l'ange à Joseph de rentrer dans la terre de Juda. Revertere in terram Juda, mortut enim sunt qui quzrebant animam pueri. Thilo avait découvert dans la méme bibliothèque un ms. du xv siècle, le n. 1652 qui donnait un texte sensiblement analogue au précédent, mais allongé de vingt-trois chapitres où sont racontés les miracles accomplis par Jésus durant son enfance à Nazareth (remaniement latin de | Évangile de Thomas). Thilo ne publia que le texte du premier ms. en indiquant les variantes tirées du second, dont i| laissa complètement de côté toute la dernière partie.
Tischendorf a trouvé au Vatican un ms. latin (n. 4257) qui reproduit sensiblement le texte du Parisinus 1652, c'est-à-dire l'histoire compléte de la Vierge et del'enfant Jésus jusqu'à l’âge de douze ans. C'est ce texte qu'il a édité sous le titre d' Évangile de Pseudo-Matthieu, en y ajoutant les variantes tirées de Thilo, et d'un manuscrit de la bibliothéque Laurentienne qu'il n'a pas autrement désigné. Cela donne les quatre sigles suivants : À — Vahic. 0297 ; B — Laurentianus; C — Paris. 6069; D — Paris. 1652. — ll y a d'autres manuscrits : Paris, 4560; 614; 1772; 6041, A; — Cambridge, F. f. 6. 54 ; — Bodléienne, 1053, n. 5 ; — Florence. Medic. plut. XIX, n. 10; Sainte- Croix, plut. XV, n. 12. Ces derniers mss. n'ont pas été étudiés. Méme entre ceux qui ont été collationnés on est loin de pouvoir établir un classement; les variantes sont nombreuses et importantes. On voit done qu'il est difficile de restituer le texte latin, d'une manière aussi satisfaisante que le grec.
Tischendorf a donné au remaniement latin qu'il a
in lingua thoscana. Thilo n'a pas pu savoir sile texte qu'elles donnaient
avait quelque rapport avec celui qu'il a édité.
publié intégralement pour la première fois le titre d' Évangile de Pseudo- Matthieu. Ilest allé en cela contre l'exemple de Thilo, lequel avait attribué ce nom au second des remaniements latins, celui que nous appellerons l É-eangile de la Nativité. Les raisons de ce changement d'appellation semblent acceptables. Non pas qu'il faille faire grand fonds sur le titre qui est donné par A. Zncipit liber de ortu beat: Mariæ et infantia Saleatoris à beato Matthaeo evangelista hebraice scriptus et a beato Hiero- | nymo presbytero in latinum translatus. En effet les mss. - C et D et celui de Cambridge attribuent le livre à Jacques !. Mais dans un certain nombre de mss. (A, les deux | mss. de Florence désignés plus haut), cette histoire est pré- cédée d’une lettre adressée par saint Jérôme aux deux évéques Chromatius et Héliodore. Jéróme y déclare que, sur leur demande, il a traduit en latin un évangile concernant l'enfance du Christ écrit autrefois en hébreu par saint Matthieu et tenu secret jusqu'à ce Jour. Une notice du méme genre, mais en style impersonnel, se trouve à la fin du Paris. 5560.
Il est vrai que cette méme lettre de saint Jéróme se trouve également en tête de l'Éeangile de la Nativité que l'on peut lire dans les œuvres de ce docteur?. Fulbert de Chartres (fin du x? siècle), qui connaît et citel" Évangile de la Nativité, semble dire que cette histoire se donne comme une œuvre de saint Matthieu traduite par saint Jéróme 3. Vincent de Beauvais qui donne de longs ex-
1. C'est également le nom de Jacques que lisait en téte de cette histoire l'abbesse Hrotswitha au x? siècle, Historia nativitatis laudabilisque conversationis intactæ Dei Genitricis quam scriptam reperi sub nomine sancti Jacobi fratris Domini. P. L., t. cxxxvri, col. 1065. Sur l’œuvre de Hrotswitha, cf. plus loin p. 150.
9. Cf. Vallarsi, t. x1, pars 28, col. 380 ; P. L., t. xxx;.eol. 297-305.
3. Je dis« semble», voici pourquoi. Dans le deuxiéme sermon sur la nativité de la Vierge, Fulbert cite un assez long fragment del'Évangile de la Nativité, P. L., t. cxrr, col. 324-325. C'est dans le troisième sermon
- traits de cet apocryphe les met sous le nom de « saint Jérôme dans son histoire de Joachim et d'Anne 1, » tan- - dis qu'au contraire 1] attribue à «Jacques fils de Joseph, en son livre de l'enfance du Sauveur? y les extraits assez considérables qu'il donne du livre que Tischendorf appelle Pseudo-Matthieu. La Légende dorée, attribuée à Jacques de Voragine, parlant de la nativité de la Vierge, s'exprime ainsi : « Saint Jéróme dit dans son prologue l'avoir lue dans un opuscule, alors qu'il était assez jeune, mais que ce fut seulement de longues années aprés que, sur la prière qui lui en fut faite, il la/coucha par écrit de la maniére qu'il se rappelait l'avoir lue. » Suit l'histoire de Joachim et d'Anne rapportée exactement dans les termes de l' Zeangile de la Nativité 3.
. On voit, par ces divers exemples, que la lettre de saint Jéróme, présentant sa traduction d'un Évangile de saint Matthieu, se trouve aussi bienen tête du Liber de ortu b. Mariz et infantia Salvatoris (Ps.- Matthieu de Tischendorf) que du Liber de nativitate Mariæ (Ps.- Matthieu de Thilo). Il semble assez difficile de trancher la question par l'examen des manuscrits et des citations, et il est bien certain que le moyen âge a connu sous le nom de
sur cette méme féte qu'il parle de l'histoire quz clarissimi interpretis Hieronymi prænotatur nomine, referens beatum Matthæum ortum b. Virginis atque initiamenta puerilia J.-C. obsignasse litteris hebraicis. Ibid., col. 327. On peut penser au premier abord que cette histoire écrite par saint Matthieu n'est pas autre chose que la légende de Marie citée dans le sermon précédent. Il semblerait assez bizarre que Fulbert ait eu en main les deux remaniements latins, ait eu une certaine confiance dans l'un ( £v. de la Nativité) tandis qu'il aurait rejeté l'autre. En y réfléchissant on trouve que cette hypothése est moins bizarre qu'il. ne paraît d'abord. Dans ce cas les mots que nous venons de rapporter, et le blâme discret qui les suit, viseraient non pas l' Évangile de la Nativité, mais celui que nous appelons Ps.-Matthieu avec Tischendorf.