Les remaniements latins
L'étude des remaniements latins a été beaucoup moins poussée que celle du Protévangile lui-méme. Tischendorf leur avait consacré quelques pages seulement dans la dissertation que nous avons plusieurs fois citée !. Dans cet ouvrage, antérieur à son édition des Évangiles apocryphes, il croyait encore avec Thilo que le titre de Pseudo- Matthieu et la correspondance apocryphe de saint Jéróme avec les évêques Chromatius et Héliodore se rapportaient à la recension la plus brève, celle que nous appelons désormais 1᾿ Éeangile de la Nativité. Il considérait donc ce remaniement comme le plus ancien des deux. À son avis, c'était une production catholique de date assez ancienne, postérieure sans aucun doute à la mort de saint Jéróme, mais parue cependant assez peu de temps aprés cet événement. La fin du v? siècle semblait la date la plus vraisemblable. L'auteur, en effet, s'était proposé de combattre les manichéens et les montanistes, qui, sur la foi de livres apocryphes fort en honneur parmi eux, croyaient à la descendance lévitique de Marie et rejetaient son origine davidique. D'oü avaient-ils ces renseignements, c'est ce qu'il est assez difficile de dire. Les manichéens (et les priscillianistes qui s'y rattachent sur tant de points) ont eu entre les mains une riche littérature d’apocryphes. ll est vraisemblable qu'il circulait parmi eux quelque remaniement latin du Protévangile de Jacques où l'on faisait de Joachim un prêtre. L'auteur de la Nativité de Marie voulant conserver les légendes gracieuses qui avaient cours sur la naissance de la Vierge, voulant rejeter d'autre part les confusions entretenues par les hérétiques sur les origines de la mére du Sauveur, a composé cet opuscule en remaniant dans un sens orthodoxe les écrits qui circulaient. dans les
1, De evangeliorum apocryphorum origine et usu, p. 43-48,
milieux manichéens. Il a insisté avec force sur l'origin davidique de Marie, il a même négligé de parler de kk race de Joseph, afin que l'on vit bien que le Christ, fil: de David, devait à sa mére seule ce titre glorieux. Ce ensemble de circonstances indique une époque où les manichéens pouvaient encore avoir du crédit. Cela con vient parfaitement à la fin du ve siècle. C'est à la méme date que nous reportent les préoccupations de r auteur touchant le vœu de virginité de Marie, et la vénéra tion toute particulière à l'endroit de la mère de Dieu don son livre est le témoin.
I? Évangile de la nativité de Marie et de l'enfance d Sauveur, c'est-à-dire la recension la plus longue, serai une compilation postérieure de l'ouvrage précédent e des autres légendes relatives à l'enfance de Jésus. Quel ques renseignements sur l'auteur et la date de cette com pilation peuvent se tirer de l'examen du livre. L'auteur en effet considère Marie comme le modèle des vertu monastiques, d'autre part il se montre trés respectueux à l'endroit du sacerdoce. La dévotion singuliére qu'il mar que à la sainte Vierge, la manière dont 1l fait d'Abel et d'Élie les premiers fondateurs de la virginité, tout cela témoigne que le livre a pris naissance dans quelque mo nastére, vers l'époque de Charlemagne.
Dans son édition des Évangiles canoniques, Tischendorf a modifié profondément les conclusions précédentes. Non seulement il joint à la plus longue recension la correspondance hiéronymienne, et attribue au Liber de ortu beatæ Mariz et Infantia Saleatorisle titre de Pseudo Matthieu, mais il intervertit complétement les rapports entre les deux remaniements latins. C'est la recension. la plus longue qui est aussi la plus ancienne,le Liber de. nativitate Mariæ n'en est qu'une édition soigneusement revue et corrigée. Le second auteur,en effet,s'est préoccupé de retrancher de son théme tout ce qui, sans étre formellement hérétique, froissait à son époque le sentiment:
des doctes, tel le premier mariage de Joseph,telle l'épreuve des eaux améres, ou la constatation de la virginité de Marie aprés l'enfantement du Sauveur.
Il nous semble que l'on peut donner aux idées de Tischendorf une précision plus grande. A défaut de références précises à nos remaniements latins dans la littérature du haut moyen âge, nous pourrons trouver dans l'histoire générale des doctrines et des idées quelques indications. Les premiéres citations littéraires de nos textes latins, en effet, remontent juste à la fin du x? siècle. C'est à cette époque que Hrotswitha, abbesse de Gandersheim (née en 932, morte en 1002), met en vers les narrations de Pseudo-Matthieu, et que Fulbert, évêque de Chartres (né en 952, mort en 1028),cite textuellement dans un des sermons de la Nativité les premiéres pages de l’ Éeangile de la Nativité. Mais bien longtemps auparavant les légendes qui se trouvent rapportées dans ces ouvrages étaient en circulation dans l'Occident latin. Nous aurons à revenir plus loin sur cette histoire, qu'il nous suffise ici de marquer les points suivants.
À l'époque de saint Augustin et de saint Jérôme, les narrations du Protévangile circulaient depuis un certain temps dans les milieux chrétiens. Considérées d'abord comme fort innocentes, elles n'avaient attiré l'attention ni des docteurs, ni de l'autorité ecclésiastique. Pourtant on commengait à se rendre compte que l'ensemble des légendes apocryphes, aussi bien celles qui avaient rapport à l'histoire de l'enfance du Sauveur, que celles relatives aux apótres, avait cours particuliérement chez les sectes hérétiques, manichéennes ou priscillianistes, On savait qu'un certain Leucius, personnage de mauvais renom, avait, pour abriter ses hérésies, composé des actes apocryphes des apótres, et volontiers l'on mettait sur le méme pied toute la littérature non canonique si soûtée des manichéens, C'est ce qui résulte nettement
de la lettre du pape Innocent Ier à l’évêque de Toulouse Exupère en l'an 405. Répondant aux questions que lui avait posées ce prélat, le pape lui rappelle la liste des livres canoniques, puis 1] ajoute « Quant aux autres livres qui portent le nom de Matthias ou de Jacques le Mineur, ou bien le nom de Pierre et de Jean (ceux-ci ont été écrits par un certain Leucius), le nom d’André. (ceux-ci proviennent des philosophes Nexocharide et Léo nidas), le nom de Thomas, et tous autres livres de ce genre, sache bien qu'il faut non seulement les répudier, mais les condamner !. » i
Un siècle après, des livres du même genre sont insérés | dans le catalogue De libris non recipiendis attribué au pape Gélase (492-496). Parmi les évangiles considérés. comme apocryphes sont signalés : « n. ὃ, Evangelia nomine Jacobi minoris;n. 14, Liber de infantia Salvatoris; n. 15, Liber de infantia Salvatoris et de Maria vel obste-« trice ?.» Il n'est pas téméraire d'identifier les Eeangelia — nomine Jacobi minoris avec le Protévangile de Jacques, de voir dans le Liber de infantia Salvatoris quelque chose -
le Liber de infantia Salvatoris et de Maria vel obstetrice un« texte d’où serait dérivé notre Pseudo-Matthieu actuel. | Ce livre en tout cas contenait l'épisode des sages-femmes, «
une histoire dela Vierge, des renseignements sur l'en- | fance du Sauveur, bref, une bonne partie de ce que nous lisons dans le texte actuel.
Malgré ces condamnations plus ou moins solennelles,
1. Cetera autem quz sub nomine Matthiæ, sive Jacobi Minoris, vel sub nomine Petri et Joannis, quæ a quodam Leucio scripta sunt (vel sub — nomine Andrez quz a Nexocharide et Leonida philosophis), vel sub nomine « Thomæ, et si qua sunt talia, non solum repudianda, verum etiam noveris — esse damnanda. Texte d’après Zahn, Geschichte des N. T. Kanons, t. τι,
p- 2165. ΟΓ ΡΣ D, 1. xx ΘΟ 901: *
2. Texte dans Preuschen, Analecta, p. 153; pour la distinction des « diverses parties du Decretum Gelasii, cf. Zahn, loc. cit., p. 259-267.
les livres proscrits continuaient à faire leur chemin, et finissaient par se répandre de plus en plus dans les milieux catholiques. On adoptait d'ailleurs à leur endroit une attitude assez différente. Jadis ils étaient considérés comme des écrits d’origine hérétique, on en arrivait à les considérer maintenant comme des livres composés primitivement. par des catholiques, mais falsifiés dans la suite par les manichéens. C'est ce que montre déjà la lettre de Turibius, évéque d'Astorga (vers 450), à ses collégues Idacius et Creponius. Turibius qui rejette en effet toute cette littérature apocryphe, croit que de tels livres ont été composés ou falsifiés par les manichéens; sans doute, ce qu'il dit s'applique plus spécialement aux actes de Jean et d'André, mais les Évangiles ne sont pas exclus!. Pour Turibius, les récits que donnent ces apocryphes peuvent être exacts; ce sont leurs doctrines qui sont dangereuses. Cette opinion, d'abord timidement énoncée, va prendre consistance; elle doit être devenue courante dès le début du vi? siècle. C'est elle que reflète le Prologue mis par Pseudo-Méliton au livre rapportant la passion de saint Jean l'évangéliste?; elle qui
1. Texte dans C. Schmidt, Die alten Petrusakten, dans Texte und Untersuchungen, t. xxiv (N. F., t. 1x) fasc. 1, p. 57-58. Quæ heresis (celle des manichéens) quz eisdem libris utitur et eadem dogmata et his deteriora, sectatur, ita exsecrabilis universis per omnes terras ad primam professionis suae confessionem nec discussa damnetur oportet, per cujus auctores vel per maximum principem Manem ac discipulos ejus libros omnes apocryphos vel compositos, vel injectos esse manifestum est, spectaliter autem actus illos qui vocantur. Andreæ...et his similia ex quibus Manichæi et Priscillianisize vel quæcumque illis est secta germana, omnem heresim suam confirmare nituntur.
2. Dans Fabricius, Codicis apocryphi Novi Testamenti, pars tertia, 2e édition, Hambourg, 1743, p. 604. Mellitus, servus Christi, episcopus Laudociæ (Laodiceæ) universis episcopis et ecclesiis catholicorum in Domino salutem. Volo sollicitam esse fraternitatem vestram de Leucio quodam, qui scripsit Apostolorum Acta Joannis Evangelistæ et Sancti Andrez, vel Thomæ apostoli. Quædam de virtutibus quidem quæ per eos Dominus fecit, vera dixit; de doctrina vero multa mentitus est,
s'étale dans la correspondance de Jérôme avec Chromatius et Héliodore, mise en tête de Pseudo-Matthieu. Il était tout naturel, par conséquent, de donner de ces textes apocryphes exploités par les manichéens des éditions catholiques, où l'on respecterait les faits historiques, d’où l’on éliminerait tout ce qui sentait l'hé- | résie, Notre Pseudo-Matthieu est le fruit d'une sembla-' ble préoccupation.
L'auteur a vraisemblablement écrit vers le milieu ou la fin du vi? siècle, Son œuvre ne peut pas être antérieure à 530; l'idée qu'il se fait de Marie dans le temple,“ le règlement de vie qu'il lui trace indiquent que nous avons affaire à un moine, qui a transporté dans le tem“ ple de Jérusalem la règle bénédictine, à laquelle il est ^ méme fait allusion formellement. Cette règle a été rédi-« gée aux environs de 529. Or l'institution monastique s'est répandue trés rapidement dans tout l'Occident, et 5 le vi? siècle peut en être considéré comme l’âge d'or. Il n’est" donc pas nécessaire de faire descendre notre apocryphe jus= qu'ausiécle suivant. D'ailleurs la naïveté avec laquelle il 80cepte les légendes du premier mariage de Joseph, de l'épreuve des eaux amères, la simplicité qu'il met à racon- ^ terl'épisode des sages-femmes, le style enfin passablement « barbare témoignent bien que nous sommes tout à fait au | début du moyen âge. Notre auteur n'éprouve pas devant toutes ces traditions légendaires les mêmes scrupules « qui donneront naissance au Liber de Nativitate Mariæ. « En définitive, l'état d'esprit est bien celui qu'on peut imaginer chez un moine des temps mérovingiens. Quel texte lui a servi de point de départ, c'est ce qu'il est difficile de dire ὃ L'Évangile de Pseudo-Matthieu témoigne | d'une trés grande liberté à l'endroit de Pseudo-Jacques. « Très rares sont les passages où se remarque une dépen- z dance rigoureuse ! ; il serait vraiment étonnant qu'ils
1. Protev., 111,1, x«i ἀτενίσασα sic τὸν οὐρανὸν εἰδε xaAíav στρουθίων ἐν
fussent si peu nombreux, si l’auteur du remaniement avait eu sous les yeux le Protévangile lui-même. Je croirais volontiers qu'il s'est servi du Liber de infantia Salvatoris
et de Maria vel obstetrice, condamné un siècle auparavant par Gélase, en le débarrassant de ce qui pouvait sentir l'hérésie. Et l'Évangile de Pseudo-Matthieu, tel que Tischendorf l'a restitué, serait le résultat de la combinaison de ce premier écrit avec le Liber de infantia Salvatoris et les Evangelia nomine Thomz quibus Manichæi utuntur également proscrits par le méme décret. —
Il ne saurait faire de doute que l'Évangile de la nativité de Marie soit postérieur à Pseudo-Matthieu, dont il dérive. Malgré la liberté dont a usé l'auteur à l'égard de son thème, la dépendance est évidente 1, Mais à l'époque oü il écrivait, un certain nombre des légendes dont Pseudo-Matthieu s'était fait l'écho pouvaient sembler
τῇ δαφνηδαία, καὶ ἐποίησε θρῆνον ἐν ἑαυτῇ λέγουσα — Ps.-Matth., 11, 2, in oratione elevans oculos suos ad dominum vidit nidum passerum in arbore lauri, et emisit vocem cum gemitu ad dominum dicens. — Prolev., 1v, 3,
καὶ δραμοῦσα ("Avva) ἐκρεμάσθη εἰς τὸν τράχηλον αὐτοῦ λέγουσα ἰδοὺ γὰρ à
χήρα οὐχέτι χήρα, καὶ ἡ ἄτεχνος ἐν γαστρὶ λήψομαι (εἴληφα) — Ps.-Matth., 111, 5, occurrensque Anna suspendit se in collo ejus... dicens: « Vidua eram et ecce jam non sum; sterilis eram et ecce jam concept. » — Protev.,
1x, 2, Joseph déclare υἱοὺς ἔχω xai πρεσδύτης εἰμὶ, αὕτη δὲ νεᾶνις — Ps.- Matth., vix, ^, Senex sum ego et filios habeo, ut quid mihi infantulam istam traditis. — La ressemblance entre Protev., x1v, 2, et Ps.-Matth., x1, 1, est attribuable à la dépendance commune de Matth., 1, 20, 21; —
PProtev., xv, 4, ἔχλεψας τοὺς γάμους αὐτῆς — Ps.-Matth., xxr, 1, ut quid [raudatus es nuptias tantæ ac talis virginis. — Protev., xvii, 2 : δύο λαοὺς βλέπω τοῖς ὀφθαλμοῖς μου, $a χλαίοντα καὶ κοπτόμενον, xai ἕνα χαίροντα χαὶ ἀγαλλιώμενον — Ps.-Matth., xiii, 1, Duos populos video ante me, unum flentem et alium gaudentem. — Protév., xx,3, xposévevae τὴν χεῖρά cou có παιδίῳ — Ps.-Matth., xui, 5, Accede ad infantem et continge de manu tua.
1. Comparer Ps.-Matth., 1, 1, tertiam partem sibi et omnidomui suæ reservgabat— Nat. Mar., τ, 2, tertiam suc familiz usibus et sibi reservabant. — Ps.-Matth., 1v, 1, post hæc autem expletis mensibus novem peperit Anna filiam et vocavit nomen ejus Mariam — Nat. Mar., v,2, concepit ergo Anna et peperit filiam et juxta mandatum angelicum parentes vocabant nomen ejus Mariam.
incompatibles avec une exégèse plus raffinée. En parti-culier, le premier mariage de Joseph n'était pas accepté couramment ; l'attitude plus ou moins violente du vieillard au moment où il découvre la situation de Marie pouvait sembler choquante, l'épreuve des eaux amères imposée aux deux époux était incompatible avec ce que l'Écriture | enseignait touchant leur mariage; l'épreuve enfin à laquelle Salomé voulait soumettre la Vierge était de nature à révolter les consciences délicates. On voit trés bien les raisons pour lesquelles ces divers épisodes ont disparu du second remaniement latin. On se rend trés bien compte aussi que, depuis l'époque encore barbare oü Pseudo- Matthieu rédigeait sa compilation, la dévotion à Marie M a augmenté, s'est faite plus délicate et plus tendre. Le 1 style enfin est beaucoup plus soigné que celui de Pseudo- Matthieu, il y a par endroits une recherche véritable de la latinité et de l'élégance, telles du moins qu'on les comprenait à l'époque; en particulier la régle du cursus est habituellement observée. Tout ceci convient au mieux aux temps de la renaissance carolingienne. L'exégése de Bède (t 733), d'Alcuin peut-être (735-804), a porté ses fruits, et l'on ne se tromperait guére en attribuant à un contemporain de Charlemagne le petit livre, si discret d'allure et si délicat dans l'expression, quia remplacé la composition informe de Pseudo-Matthieu.
III. HISTOIRE DU PROTÉVANGILE ET DES REMANIEMENTS LATINS DANS LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE
S'il est assez difficile de trouver dans l’ancienne littérature chrétienne des références directes au Protévangile, il est bien certain qu'à partir du concile de Nicée, ce livre a joui dans tout l'Órient d'une vogue incroyable. Ils sont innombrables les écrivains ecclésiastiques de langue grecque, qui ont lu, exposé, commenté cet apocryphe,
jusqu'au jour où un grand nombre de traits qui lui avalent été empruntés passérent directement dans les livres hturgiques. En Occident, il en fut tout différemment; le Protévangile, s’il y a eu cours, a été bientôt déconsidéré, et les remaniements latins qui lui ont succédé ont eu beaucoup de mal à se faire admettre des écrivains ecclésiastiques, bien que de trés bonne heure ils aient trouvé grand accueil dans le populaire. Nous distinguerons donc soigneusement dans cette brève histoire littéraire ce qui concerne le Protévangile d'une part, et d'autre part ce qui a rapport aux remaniements latins.