Cité ici d’après l'édition de Venise, 1591. E
5r - DANS L EGLISE LATINE 157
Le récit de l'annonciation de Marie, c. rxxvi, ne doit rien à nos apocryphes, ce sont les sermons de saint Bernard sur le Missus est, qui sont exploités. Pseudo-Matthieu se retrouve au c. uxxxvirt, De descriptioneorbis et ortu Salvatoris, et au c. Lxxxix, De duobus animalibus eum adorantibus in præsepio. Vincent de Beauvais ne se donne pas la peine d’accorder les données contradictoires de notre apocryphe et de Pierre Comestor.
Presque à la méme époque, la Légende dorée de Jacques de Voragine, archevéque de Génes (1230-1298), va populariser les mémes récits. La Légende dorée est une explication des offices ecclésiastiques, qui prétend exposer aux fidéles les motifs de chaque solennité. Elle suit donc l'ordre chronologique et commence par le temps de l’Avent. Au jour de Noël, l'auteur, aprés des considérations empruntées à Pierre Comester sur le recensement, mentionne le voyage de Joseph et de Marie à Bethléem. « Comme ils approchaient de cette ville, ainsi l'attestent frére Barthélemi (?) et le récit du Liere de l'en- [ance, la bienheureuse Marie vit une partie du peuple dans la joie et une autre dans les gémissements, ce qu'un ange lui expliqua ainsi : la partie du peuple qui est dans la joie, c'est le peuple gentil, qui recevra bénédiction éternelle par le sang d'Abraham, et la partie qui est dans les gémissements, c’est le peuple juif réprouvé de Dieu comme 1l l'a mérité. » Sans aucune transition suit immédiatement le récit de Pierre Comestor; puis viennent des considérations d'ordre théologique sur le caractère miraculeux de la naissance du Sauveur. Il s’agit en partie de l’enfantement virginal, et l’auteur en donne comme preuve, outre les prophéties et les figures de l'Ancien Testament, la constatation qu’en firent les deux sagesfemmes, Saloméet Zébel, le tout d’après la compilation de Barthélemi et le livre de l'enfance du Sauveur.
Au jour de l'Annonciation, Jacques de Voragine rappelle, en un trés bref raccourci,l'enfance et la Jeunesse de Marie:
158 HISTOIRE DU LIVRE [occ
« la bienheureuse Vierge, étant donc restée depuis la troisième année de son âge jusqu'à la quatorziéme, dans le temple avec les autres vierges, et ayant fait vœu de conserver la chasteté, à moins que Dieu n'en disposát autrement, Joseph la prit pour épouse, aprés qu'il eüt regu une révélation divine et que son rameau eût reverdi, ainsi qu'il est rapporté plus au long dans l' Histoire de la Nativeié de la bienheureuse Marie. ll alla à Bethléem d’où il était originaire, afin de pourvoir à tout ce qui était nécesaire pour les noces; quant à Marie, elle revint à Nazareth dans la maison de ses parents. »
C'est le méme opuscule De Natieitate Marie qui est mis à contribution pour la féte du 8 septembre; dans l'exemplaire que Jacques avait sous la main, il devait étre précédé de la méme lettre de saint Jéróme que connaissait déjà Fulbert de Chartres. « Pour ce qui est de l’histoire de la nativité de la Vierge, saint Jérôme dit, dans son pro logue,l'avoir lue dans un opuscule alors qu'il était assez jeune, mais que ce fut seulement de longues années après, que, sur la prière qui lui en avait été faite, illa coucha par écrit de la manière qu'il se rappelait l'avoir lue. » Suit le texte,jusqu'au moment de la présentation de Marie au temple. À ce moment l'auteur rejoint le récit de Pseudo-Matthieu. « Saint Jérôme, dans une épître à Chromatius et Héliodore, dit que la sainte Vierge s'était | tracée pour règle de passer en prière le temps depuis lematin jusqu'à tierce, etc. » C'est le texte plus ou moins abrégé de Pseudo-Matthieu, c. vir. Àu contraire, avec le récit de la consultation des prêtres sur le mariage de la: Vierge, on voit reparaitre letexte du Liber de Nativitate. ὦ En définitive l'auteur de la Légende dorée, tout comme Vin- ^ cent de Beauvais, disposait pour sa com les de nos deux remaniements latins.
L'insertion de ces deux apocryphes dans des ouvrages, qui eurent duranttoute la suitedu moyen áge uneimmense diffusion, explique la faveur que vont rencontrer dès lors
— dans tout l'Occident les légendes de la Vierge dérivées du - Protévangile. Elles font partie désormais de l’histoire authentique de Marie. Ce n'est pas seulement pour le peuple, qui s'habitue de plus en plus à les voir représentées dans les portails sculptés et les splendides verriéres des cathédrales gothiques. À partir du x11 siècle en effet, elles deviennent la source oü vont puiser tous les artistes, imagiers ou verriers, en attendant que les peintres y trouvent les sujets de leurs tableaux. Mais les docteurs euxmémes finissent par les considérer comme faisant corps avec l'histoire évangélique. Quand, au xiv? siècle, Ludolphe de Saxe écrira sa grande vie du Christ, il n'hésitera pas un instant à les incorporer dans son œuvre, et nous “avons vu comment, à la fin méme du xvi? siècle, après la Renaissance et la Réforme, Baronius leur a consacré une “place dans ses Annales ecclésiastiques. Ce serait donc une tâche énorme que de relever dans la littérature du bas moyen âge, aussi bien en langue latine qu’en langue vulgaire toutes les traces des légendes mariales. Nous arrêterons donc à la fin du xin? siècle cette brève histoire littéraire ; elle nous a permis de constater deux faits. D'abord que les récits du Protévangile ont eu beaucoup plus de mal à s'aeclimater en pays latin que dans l'Orient grec. - À l'époque où elles rencontraient pleine faveur chez les “orateurs, les poètes et les hagiographes de Byzance, elles sont encore inconnues, ou peu s'en faut, des écrivains latins. C'est au xi? siècle seulement que nous trouvons les | premiers témoignages de confiance qu'on leur accorde, encore se mêle-t-il à cette faveur pas mal de restrictions. Mais brusquement à partir du xiu? siècle finissant, elles vont conquérir la sympathie des écrivains ecclésiastiques, et tout doucement vont s'introduire non seulement chez les historiens et les orateurs, mais encore chez les théologiens. Suarez leur empruntera en effet,au xvi? siècle, - quelques-uns de ses plus jolis développements sur l'enfance et la jeunesse de Marie, Est-il besoin d'ajouter que les
suivre sur ce point les idées de ce grand maitre ?
Aussi bien la liturgie semblait avoir consacré l'autorité. de la légende. Nous avons vu comment la féte de la Nat-vité de Marie, célébrée à Constantinople depuis le vi® siècle, avait fini par s'introduire en Occident. Il semble bien que de bonne heure on lait célébrée à Rome. Le Liber pontificalis en fait mention dans la vie du pape Serge Ier ‘4 (687-701). Mais elle mit beaucoup plus longtemps à s'in- | troduire dans les pays de rit gallican, méme après l'adop- | tion de la liturgie romaine; Fulbert de Chartres, au début
du xi? siècle, la Wi gor comme une fête récente, et
p BI
elle ne se célébrait pas avant lui dans sa cathédrale. Au | |
laires de la vierge Marie et en plusieurs églises on n'hésite | pas à incorporer le texte de la légende dela nativité dans |
les Lectionnaires ?.
Nul n'ignore les controverses quise sont élevées autour de la fête de la Conception de la Vierge quand elle fit son apparition en France au xii? siècle 3. Nous avons d'autant moins à y insister, que la fête du 8 décembre revêt) en Occident un caractère tout différent de celui que nous} avons vu en Orient. À Byzance, c’est une fête historique, ||
1. Édit. Duchesne, t. 1, p. 376 : Constituit autem ut in diebus Adnunliationis Domini, Dormitionis et N'ativitatis sanctæ Dei Genitricis semperque virginis Mariæ, ac sancli Simeonis, quod Ypapanti (ὑπαπαντή) | Græci appellant, letania exeat a δ. Hadriaon et ad Sanctam Mariam populus occurrat. On remarquera que le pape Serge est d'origine syrienne, et qu'il est né en Sicile, ibid., p. 371 : Sergius, natione Syrus, Antiochiæ regionis, ortus in Panorma Siciliæ. -
2. E. Male, L'art religieux au Χ 1118 siècle, Paris, 1898, p. 314, cite un Lectionnaire de Coutances et un bréviaire de Caen. — Dans le ms: 162, de Chartres, f? 56 sq., l'indication des neuf leçons est donnée en marge du De Nativitate Mariæ. s
3. On trouvera les indications les plus récentes dans l'article de M. Boudinhon (d'aprés Thurston) : Les origines irlandaises de la féte de la : Conception, dans la Rev. du Clergé français, t. χχχιχ, p. 255 54., Θὲ dans Lesétre, L'/mmaculée Conception etl Église de Paris, Paris, 1904
D PE. NE MR Po pur
on y célèbre l'heureux événement de la maternité d'Anne, c'est la mère de la Vierge qui semble d'abord au premier plan; le nom méme de la féte est caractéristique, c'est la conception d'Anne. En Occident, la solennité prend dés les débuts un caractére plus spécialement théologique; c'est la fête de la sanctification de Marie dés le premier instant de son existence. Cela explique que |les légendes mariales n'aient point eu place dans la liturgie de ce jour.
La féte de la Présentation de Marie, au contraire, veut étre la commémoraison d'un événement historique. | Jérusalem la célèbre dés le vi? siècle !, nous avons | vu que Constantinople la connait certainement au viru? siècle. Il faudra longtemps encore avant qu'elle | s'établisse définitivement en Occident. C'est au xiv? siè- | cle seulement, que Grégoire XI l'établit en Avignon, d'oü elle se propage assez vite en France. Le 12 juillet 1472, | Sixte IV lui accorde définitivement droit de cité. Supprimée en 1568 par saint Pie V ?
1585 par Sixte-Quint ?, sur les instances de nombreuses églises. Elle faillit bien disparaître une nouvelle fois sous Benoit XIV, et il est permis de se demander pourquoi elle échappa alors aux critiques des historiens 4& Quoi
elle est rétablie en
1. Pargoire, L’ Église byzantine de 527 à 847, Paris, 1905, p. 115.