‹ Le protoxyde d'azote son application aux opérations chirurgicales et particulièrement auz opérations et extractions dentaires sans douleurChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Propriétés physiologiques du Protoxyde d'azote.

C'est le célèbre chimiste Humphry Davy qui découvrit les propriétés physiologiques du protoxyde d'azote. Il reconnut que ce gaz respiré pur produisait des sensations vives et agréables et une envie de rire irrésistible. Voici comment, dans un ouvrage publié sur ce corps en 1800, il décrit les effets qu'il éprouve en le respirant:

« Dès la première inspiration, j'ai vidé la vessie. Une saveur sucrée a, dans l'instant, rempli ma bouche et ma poitrine tout entière, qui se dilatait de bien être. J'ai vidé mes poumons et les ai remplis encore; mais, à la troisième reprise, les oreilles m'ont tinté, et j'ai abandonné la vessie. Alors, sans perdre précisément connaissance, je suis demeuré un instant promenant les yeux dans une espèce d'étourdissement sourd; puis je me suis pris, sans y penser, d'éclats de rire tels que je n'en ai jamais fait de ma vie. Après quelques secondes, ce besoin de rire a cessé tout d'un coup, et je n'ai plus éprouvé le moindre symptôme. Ayant réitéré l'épreuve dans la même séance, je n'ai plus éprouvé le besoin de rire. »

Quelques jours plus tard, il recommença la même expérience et éprouva, après avoir respiré 5 litres de gaz contenus dans un sac de soie, les phénomènes suivants :

(( La première impression consista dans une pesanteur de tête avec perte du mouvement volontaire. Mais une demi minute après, ayant continué les inspirations, ces symptômes diminuèrent peu à peu et firent place à la sensation d'une faible pression sur tous les muscles; j'éprouvais en même temps dans tout le corps une sorte de chatouillement agréable qui se fait particulièrement sentir à la poitrine et aux extrémités. Les objets situés autour de moi me paraissaient éblouissants de lumière, et le sens de Fouie avait acquis un surcroit de finesse. Dans les dernières inspirations, ce chatouillement augmenta, je ressentis une exaltation toute particulière dans le pouvoir musculaire, et j'éprouvai un besoin irrésistible d'agir.

« Je ne me souviens que très confusément de ce qui suivit: je sais seulement que mes gestes étaient violents et désordonnés. Tous ces effets disparurent lorsque j'eus suspendu l'inspiration du gaz; dix minutes après, j'avais recouvré l'état naturel de mes esprits; la sensation du chatouillement dans les membres se maintint seule pendant quelque temps. »

Voici le récit d'une autre expérience:

« Je ressentis immédiatement une sensation s'étendant de la poitrine aux extrémités; j'éprouvais dans tous les membres comme une sorte d'exagération du sens du tact. Les impressions perçues par le sens de la vue étaient plus vives, j'entendais distinctement tous les bruits de la chambre, et j'avais très bien conscience de tout ce qui m'environnait. Le plaisir augmentant par degrés, je perdis tout rapport avec le monde extérieur. Une suite de fraîches et rapides images passaient devant mes yeux; elles se liaient à des mots inconnus et formaient des perceptions

toutes nouvelles pour moi. J'existais dans un monde à part. J'étais en train de faire des théories et des découvertes quand je fus éveillé de cette extase délirante par le docteur Kinglakle, qui m'ôta le sac de la bouche. A la vue des personnes qui m'entouraient, j'éprouvai d'abord un sentiment d'orgueil , mes impressions étaient sublimes, et pendant quelques minutes je me promenai dans l'appartement, indifférent à ce qui se disait autour de moi. Enfin je m'écriai, avec la foi la plus vive et l'accent le plus pénétré : Rien n'existe que la pensée : l'univers n'est composé que d'idées, d'impressions, de plaisirs et de souffrance.

« Il ne s'était écoulé que trois minutes et demie durant cette expérience, quoique le temps m'eût paru bien plus long en le mesurant au nombre et à la vivacité de mes idées; je n'avais pas consommé la moitié de la mesure du gaz, je respirai le reste avant que les premiers effets eussent disparu. Je ressentis des sensations pareilles aux précédentes: je fus promptement plongé dans l'extase du plaisir, et j'y restai plus longtemps que la première fois. Je fus en proie, pendant deux heures, à l'exhilaration. J'éprouvai encore plus longtemps l'espèce de joie déréglée décrite plus haut qui s'accompagnait d'un peu de faiblesse. Cependant elle ne persista pas, je dînai avec appétit, et je me trouvai ensuite plus dispos et plus gai. »

Davy continua, pendant plusieurs mois, ses expériences; il respirait ordinairement 7 à 8 litres de gaz et ne prolongeait jamais ses inspirations plus de deux minutes et demie. Lorsqu'il était sous l'influence du protoxyde d'azote, il éprouvait le même bonheur que les Orientaux qui ont pris du haschich, ainsi que l'on peut voir par le passage suivant:

« Lorsque je respirai le gaz après quelques excitations morales, j'ai ressenti des impressions de plaisir vraiment sublimes.

« Le 5 mai, la nuit, je m'étais promené pendant une heure au milieu des prairies de TAvon; un brillant clair de lune rendait ce moment délicieux, et mon esprit était livré aux émotions les plus douces. Je respirai alors le gaz. L'effet fut rapidement produit. Autour de moi les objets étaient parfaitement distincts, seulement la lumière de la lampe n'avait pas sa vivacité ordinaire. La sensation de plaisir fut d'abord locale; je la perçus sur les lèvres et autour de la bouche. Peu à peu elle se répandit dans tout le corps, et au milieu de l'expérience elle atteignit à un moment un tel degré d'exaltation qu'elle absorba mon existence. Je perdis alors tout sentiment. Il revint cependant assez vite, et j'essayai de communiquer à un assistant, par mes rires et mes gestes animés, tout le bonheur que je ressentais. Deux heures après, au moment de m'endormir et placé dans cet état intermédiaire entre le sommeil et la veille, j'éprouvai encore comme un souvenir confus de ces impressions délicieuses. Toute la nuit, j'eus des rêves pleins de vivacité et de charme, et je m'éveillai le matin en proie à une énergie inquiète que j'avais déjà éprouvée quelquefois dans le cours de semblables expériences. ^

On s'occupa beaucoup en Europe des expériences de Davy, et chacun voulut les répéter. Excepté en France, où le gaz dont on se servait était mal préparé, tous les expérimentateurs éprouvèrent des sensations analogues à celles décrites par lui. Orfîla, Vauquelin, Thénard et plusieurs autres chimistes français éprouvèrent des impressions douloureuses, parce que,

ainsi que le fit très bien remarquer Berzélius, le gaz dont ils faisaient usage contenait du chlore provenant de rimpureté des produits servant à le préparer ou de l'acide hypo-azotique qui se forme lorsqu'on chauffe trop le nitrate d'ammoniaque.

Des sociétés se formèrent pour étudier les îpropriétés du protoxyde d'azote. Voici en quels termes le naturaliste Pictet raconte ce qu'il observa à une séance où il fut conduit par Rumford :

« Nous étions cinq ou six disposés à faire l'essai, et ma qualité d'étranger me valut le privilège de commencer. A la troisième ou quatrième inspiration , j'entrai dans une série rapide de sensations nouvelles pour moi et difficiles à décrire. L'effet principal était dans la tête; j'entendais un bourdonnement; les objets s'agrandissaient autour de moi; il me semblait que ma tête grossissait rapidement. Je ne voyais plus qu'au travers d'un brouillard; je croyais quitter ce monde et m'élever dans l'Empyrée; j'étais pourtant bien aise, par une arrière pensée que je me rappelle distinctement, de sentir autour de moi des amis, et le comte de Rumford en particulier, qui observait, ainsi que nous en étions convenus, la marche de mon pouls, lequel devint de l'irrégularité la plus extrême, et telle qu'il était comme impossible de le compter. Je cessai alors de respirer le gaz, et j'entrai dans un état de calme approcliant de la langueur, mais extrêmement agréable. Loin de rechercher l'action musculaire, je répugnais à tout mouvement; j'éprouvais d'une manière exaltée le simple sentiment de l'existence, et ne voulais rien de plus. En peu de minutes, je revins à l'état tout à fait naturel.

(( M. Blacford me succéda: ce fut un tout autre genre. Une activité extrême et qui approchait tout à fait de l'état de convulsions; ensuite une gaieté bruyante, bientôt suivie d'une jouissance plus calme, et enfin de Fétat naturel.

ce M. Eighe vint après. Celui-là n'était pas de la classe des langoureux; son agitation devint telle sur la fin des inspirations, qu'on voulut lui ôter la vessie ; il la retint de toutes ses forces, puis, lorsqu'elle fut épuisée, il se mit à rire, à parler avec beaucoup de vivacité; il disait que de sa vie il n'avait éprouvé rien d'aussi agréable. »

A ce qui précède nous ajouterons ce que nous avons observé sur nous-mème et sur un grand nombre de personnes. Nous dirons, en thèse générale, que l'impression que l'on ressent sous l'influence du gaz varie suivant le tempérament des individus et surtout suivant la disposition morale dans laquelle il se trouvent. Lorsqu'on le fait respirer à une personne qui va subir une opération, et par conséquent est toujours triste et inquiète, il est plus rare qu'elle éprouve les sensations agréables précédemment décrites. Dans le cas contraire, l'hilarité se manifeste presque toujours au début de l'inhalation. Entre le moment où l'on commence à respirer le protoxyde d'azote et celui où l'on se réveille il ne s'écoule guère plus de trois minutes. Souvent le sommeil ne dure pas plus de 40 à 50 secondes. Les effets sont exactement les mêmes lorsqu'on respire le gaz avant ou après le repas. Cependant nous préférons opérer sur des sujets à jeun ou le matin. Le réveil est prompt et n'est suivi d'aucune sensation désagréable, contrairement à ce qui a lieu dans l'anesthésie produite par l'éther et le chloroforme.

Le protoxyde d'azote ne produit jamais le moindre accident quand il est bien préparé; nous Tavons respiré jusqu'à quinze fois dans un jour sans en ressentir la moindre gêne.

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