CHAPITRE III
Mort de Cyrille et de Proclos. — IMoseore et FlaYlen leur snccèdeiit.
Saint Cyrille étant mort, on lui donna pour successeur un de ses parents, nommé Dioscore, lequel parut mériter le souverain pontificat, tant qu'il ne l'eut pas obtenu. Malheureusement il s'en rendit bientôt indigne par des crimes que l'histoire ose à peine raconter. Ses derniers excès ont apparemment contribué, pour beaucoup, à rendre sa mémoire odieuse ; mais aussi, il faut l'avouer, rien n'égale les sombres tableaux que l'antiquité nous a laissés de ce personnage (1). Violent, avide, dépravé dans ses mœurs, haineux et sans pitié pour ses
(1) /n Cyrilli locum Dioscorm flagitiosus, et omnis expers doctrinœ, nulh bonus, sed sola nalurœ ferociiaie conspicuus suffectus est. Hœc ejus summa laus, quod inter Cyrilli affines numeraretur, (Théophane, ad ann, 439.) — Post Ctirillum in Alexandriœ throno Dioscorus impietatis officinam instituit. (Nicéphore, Hisi. eccl, XIV, 47.)
Digiti
adversaires, il avait tous les vices que peut avoir un chef de brigands, et peu de ces vertus qui font Tornement et la grandeur d'un évêque. Comment était-il parvenu à cacher tous ses défauts aux regards de son oncle et du clergé d'Alexandrie ? — C'est ce qu'on ne saurait dire ; seulement l'habileté et l'astuce dont il fit preuve plus tard montrent qu'il était capable de tout. Il eût pu sauver l'Orient, s'il eût employé pour le bien des âmes ce que la nature lui avait départi de grandes qualités ; il aima mieux ne s'en servir que pour la ruine de la religion et de l'Église Les premiers temps de son pontificat semblent n'avoir été signalés par aucun scandale retentissant. On sait seulement, par les actes du concile de Calcédoine, qu'il persécuta les parents de saint Cyrille et qu'il donna à ses ouailles le spectacle peu édifiant d'une vie mondaine et dissolue.
Tant que Proclus vécut' cependant, le peu d'harmonie qui subsistait encore entre les églises d'Asie et d'Egypte ne paraît pas avoir été troublée d'une manière grave et compromettante. Cet illustre patriarche dominait suffisamment la situation pour imposer silence aux inquié-* tudes qui agitaient sourdement les trois patriarcats orientaux ; mais la paix tenait à sa personne, et il n'eût pas plutôt disparu de la scène que cette paix se rompit pour toujours (24 octobre 447).
Son successeur, Flavien, nous apparaît dans l'histoire comme digne en toutes choses de lui succéder. Il est vrai, néanmoins, qu'il se montre aux regards de la postérité, le front ceint de l'auréole des persécutés, le corps empourpré du sang des martyrs, et la réprobation dont la mémoire de ses bourreaux a été frappée n'a pas peu contribué à le grandir aux yeux de la postérité. Rien ne
grandit les saints comme les persécutions que le monda leur* inflige.
L'élection de Flavien ne se ât pas sans murmures.
Il y avait alors à Constantinople un vieillard, blanchi dans les luttes contre le nestorianisme et dans la pratique de la vie monastique, qui briguait le patriarcat. C'était un esprit étroit et ignorant, dont le fanatisme égalait seul la vanité. Eutychès était son nom. Son ardeur contre les nestoriens lui faisait dépasser les limites de l'orthodoxie, mais lui conciliait, jusqu'à un certain point, la faveur publique. Sa persévérance dans la lutte, son âge, sa longue vie religieuse, ses excès même lui avaient conquis quelque influence auprès de tous ceux qui, en Egypte ou en Asie, défendaient bruyamment la cause de saint Cyrille. Il était tenu au courant de tous les événements, et, par ses partisans dévoués comme par son crédit à la cour, il devenait un adversaire extrêmement dangereux. Son influence était d'autant plus considérable que le faible empereur Théodose, aussi incapable d'avoir une opinion personnelle que de vivre en dehors de toute tutelle, était dominé alors par un de ses plus mauvais génies, l'eunuque Chrysaphius (1). Or, Chrysaphius était le filleul et l'ami d'Eutychès.
Le désappointement que causa à ces deux hommes la nomination de Flavien fut grand et ne tarda pas à
(1) Voir, sur ce singulier personnage, Théophane, Chronogrù' phie, ad ann. UO et 441. — Nicephore Callixte, HisU eccl., XIV, 47. — Tillemont, Mémoires, XV, 179, 267, 438-439, 446-447, 488, 491, 524, 528, 610. — Histoire des Empereurs, Vi, 89, 289. — Âng. Mai, Spicilegium Roman., II, pars m, 17. — Patrolùgie grecque de Migne, LXXXV, col. 1816,
se traduire en menées destinées à le renverser. Les historiens nous racontent ces menées assez en détail, mais leur récit semble quelquefois tenir un peu du roman (1), et il paraît difficile d'en soutenir toutes les particularités. On prête cependant à Eutychès et à Chrysaphius le dessein d'avoir voulu faire éloigner de la cour la pieuse princesse Pulchérie, sœur de l'empereur, l'ange protecteur de l'Église et le bon génie des derniers jours de la race de Théodose. Elle entravait beaucoup, en effet, les projets des conspirateurs. Ce détail semble assez vraisemblable,' et ce qui ne l'est pas moins, c'est que Flavien, ayant refusé, comme il devait le faire, de se prêter à ce complot byzantin, encourut dès lors toute la haine d'Eutychès et de Chrysaphius. Leur colère ne connut bientôt plus de bornes, et rien ne parut devoir les arrêter.