‹ Le pseudo-synod connu dans l'histoire sous le nom de Brigandage d'EpheseChapitre 9 sur 27 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

mort de Jean d'iiiitioche.' Domnas lui succède.

Domnus, son successeur, n'avait ni la même trempe de caractère, ni la même portée d'esprit. Ce personnage, assez terne et fort discuté dans l'histoire, semble avoir réalisé, dans son épiscopat, les prédictions que lui avait faites, dit-on, saint Ëutbymius, avant qu'il quittât le dé-

voir aussi là-dessus Tillemont, Mémoires pour servir à Vhistoire ecclésiastique. XIV, articles 145, 146, 147, pages 640-647 de Tédilion in-4o ; les épîlres de saint Cyrille, 57-72, surtout celte dernière, qui exprime la dernière pensée du grand archevêque d'Alexandrie (Patrologie grecque de Migne, LXXVII, col. 343-346. — Cf. ibid., épître 66, col. 329-332.— Cyrille dit : Dispensatio vero in his optima res est et sapiens. Si enim adhuc in vivis esset, et Nestorii bîasphemianim fautor, aut snffragari vellet Us quœ scripsit ipse, anathema etiam in propria persona subiisset, Quoniam vero ad Deum abiit, sufficit, ut ego putOy ea quœ absurde ab ipso scripla sunt rejici ab iis qui recte sentiunt, cum iis, qui in ipsitis libros inciduntj etiam vtterius progredi tumultuum occasiones nonniiw-. quam pariât, etc. {Ibid., col. 346.) — Voir Labbe, Sacro sancia concilia, V, 479. — Cf. 486. — Socrate, Hist, eccL, VII, 41.

(I) Jean d'Anlioche gouverna cette église pendant treize ans, d'après Théodoret (épître 83, Patrologie grecque de Migne, LXXXllI), c'est-à-dire de l'an 428 à Tan 441 ou 442. — Voir Tillemont, Mémoires, XIV, 644.

sert (1). faible à l'excès et incapable de se soustraire à l'influence de ses amis, il faisait bien, quand il était soutenu par eux, mais il était impuissant, par lui-même, à résister aux entraînements et aux passions de la lutte. L'événement le fit bien voir. Il avait quitté son désert pour convertir, disait-il, son oncle Jean d'Antioche; mais, au lieu de convertir son oncle, il fut converti luimême, et, arrivé à l'épiscopat, il continua là ligne de conduite tracée par son prédécesseur. Il eut toutes les faiblesses de Jean d'Antioche, sans avoir presque aucune de ses vertus. Il n'avait ni grandeur d'esprit, ni fermeté de volonté, et cependant la succession qu'il avait à recueillir n'était point facile ; pour ne pas ployer sous le fardeau, il eût fallu, avec sa bonté de cœur, une netteté de vue et une force de caractère qu'il ne possédait aucunement.

Saint Cyrille et saint Proclus vivaient encore ; grâce à eux, on s'aperçut à peine, tant qu'ils vécurent, des défauts de leur collègue ; ils parèrent à toutes les éventualités que le manque de direction créait dans le patriarcat d'Antioche.

Que se passa-t-il durant les premières années de Domnus et avant la mort de saint Cyrille? L'histoire ne nous apprend pas grand chose ; elle nous parle seulement de deux évêques en faveur desquels saint Cyrille et saint Proclus écrivirent à leur collègue, pour les recommander à sa

(1) c Sin autem, bis neglectis et tolerantiœ contemplis cogitalio* nibus, à Laura tentabis discedere,^ oblioebis quidem adininistratio* nem, quam tuus babet avuQcuks, sed eam rur$u$ tibi av feront mali homines et prœstigiatores, cum ab iltis prim seductm fueris ignoiratione. Et Uaec quidem» qui est in sanctis, Euihynrâas. > (Boliandus, ad diem 21) januarii, XIV, 513, 646.)

bienveillance. L'un était un vieillard qui prétendait avoir été grièvement lésé daûs sa dignité et dans ses droits épiscopaux. Saint Cyrille réclama auprès de Domnuset le pria de revoir son jugement (1). L'autre était un vilain personnage, probablement titulaire de Perrha, dans l'Euphratèse, auquel saint Cyrille et saint Proclusauraient bien fait de ne pas s'intéresser, car Théodoret en trace un portrait singulièrement sombre (2). Après s'être volontairement démis de l'épiscopat, cet évêque avait voulu rentrer dans son diocèse, et comme ses ouailles s'y étaient opposées, il allait partout calomniant les Orientaux, en particulier son métropolitain, Jean d'Hiéraples^ et Théodoret de Cyr. Saint Cyrille et saint Proclus prièrent Domnus d'examiner sa cause.

C'est ce qui eut lieu dans plusieurs synodes. Cet évêque, nommé Athanase, ayant refusé de comparaître, fut déposé par un concile d'Orient (44-3-445) (3).

(1) Épttre 78 de saint Cyrille, tome LXXVII de la Patroîo§ie grecque de Migne, col. 361-364. Cet éyêque se nomme Pierre. c Ipse lamentatur, seque ab Ecclesia sibi attribnta praeter ralionem ejectttm esse dicit. Erat autem consentaneam ut vel sacerdolii nomen cum re haberet, ve), si non erat dignus ut altari prseesset, nec ipsa quidem episcopatus vocatione dignus haberetur. Sed id fortassc quod dico, durum esse et charitatis expers videbitur. Res autem rêvera non ita se habet. Nos enim senis utique misereri pu* tamus, si solumei nomen reliqnerimus; sed multo melius erat aliud quoque considerare. Dicit enim se suam qoidem posse cansam probare, at defensionis tempus sibi non esse datum, nec anditionem canonicam sibi fuisse concessani. > (Cjriili, epist. LXXVliI, alias Lix; Patrologie grecque, LXXVII, col. 362.) •

(2) ÉpUres de Théodoret, 43, 44, 45, 47. — Mansl, Conciliorum omnium, Vil, 317. — Héfclé, Histoire des conciles, II, 493-494; 111, Ô4-95. — Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclé^ élastique, XIV, 444-445, 794; XV, 259-260.

(3) Sur Athanase de Perrha, voir Tillemont, Mémoires, XIV, 647-

~ 68 — Nous le retrouverons sur notre chemin T Saint Cyrille, dont Athanase avait surpris la bonne foi, mourut pendant qu'on instruisait la cause de son protégé, et celui-ci sut se prévaloir, plus tard» de cette circonstance, au concile de Calcédoine (2). Il donna, en effets à entendre que, si saint Cyrille avait vécu, sa cause se serait terminée différemment. Y a-t-ii quelque chose de fondé dans cette assertion? Domnus n'entretenait- il pas avec saint Cyrille des relations aussi cordiales que son prédécesseur? On l'a prétendu; on a même allégué des discours et des lettres de Théodoret qui sembleraient le prouver, si, de l'aveu des meilleurs critiques, ce n'étaient là des documents apocryphes. Rien n'autorise, en effet, à prêter à l'évêque de Cyr le langage qu'on lui

654, et Concile de Calcédoine, xiv^ session (Mansi, Conciliorum omn. ampl. coll.^ VII, col. 3U-358). On trouve en cet endroit les lettres de feaint Cyrille (col. 319-322) et celles de Proclus (col. 322-326), avec les Actes du concile d'Antioche (445). Théodoret semble avoir été particulièrement haï de cet évoque, qui le récusa comme juge. Il paraît en parler dans sa lettre 43 {Palrologie grecque de Migne, LXXXIII, col. 1219-1222). Le portrait est au moins ressemblant: f A Dei amantissimo sanctimmoque archiepiscopo magnœ civUatis Anliochenorunij Domino Domno, excommunicaiionis vinculis astriclus, cum pontificale concilnim convocandtim esset, ut de objectis illi criminibus cognoscerel, fuga elapsus , regiam urbem petiit, delatorisque munere siiscepto regionem impetit, quam matrem vocaty simulque pauperes innumeros impetit, et propler odium^ quod tn unum gerit, linguam adversus omnes exacuit. »

(2) Mansi, Conciliorum omn. ampl. coll., VII, 319 b. t Cyrillus et Proclus certas formas- scripserunt Domno, qui fuit Antiochenus episcopus; promisitque ille eas complere. Et cum cognovisset mortem beati Cyrilli resilivit, et ad judicium me vocavit. Ego rescripsi, quia, si vellet permancre in datis sentenliis ab archiepiscopis, paratus essem, si vero vellet aliud aliquid, non audire me ejus citationem. >

fait tenir après la paix conclue par Paui d'Émèse, et ce n'est qu'à la condition d'admettfe en lui une duplicité dont toute sa vie le montre incapable qu'on peut défendre l'authenticité de ces textes (1). On était à une époque où la haine des partis ne reculait devant aucun ,moyen ; les moines, qui allaient se plaindre partout des Orientaux, ont très-bien pu inventer les lettres et les écrits dont nous parlons. L'histoire du Tome de Proclus aux Arméniens nous montre ce dont ils étaient capables.

En l'absence de témoignages explicites, on ne peut que former des conjectures sur l'état des églises d'Orient, durant les années qui séparent la mort de Jean d'Antioche de celle de saint Cyrille et de saint Proclus (441-447). Cependant, beaucoup d'indices sembleraient indiquer quelque recrudescence dans l'antagonisme latent qui existait entre les évéques d'Asie et les Alexandrins. Domnus, manquant de cette justesse de vue et de cette fermeté de caractère qu'avait son oncle, excita bientôt quelques murmures par la manière dont il administrait son patriarcat, et, au lieu d'être une recrue pour les intrigues d'Eutychès, ainsi qu'on l'a écrit, il fut plutôt un appui pour leé ennemis de Cyrille et des Alexandrins (2). Si la lettre 78© de saint Cyrille est adressée à Domnus, comme on le pense communément, il faut bien reconnaître que l'union avait reçu quelque atteinte.

Le langage du patriarche d'Alexandrie paraît, en effet, un peu dur, quand onpense qu'il s'adresse à un collègue

(1) Tillemont, Mémoires 'pour servir à V histoire ecclésiastique , XIV, 784-786.

(2) Darras, Histoire générale de VÉglise, f. XIII, 229.

gur lequel il n'a aucune juridiction, et on s'étonne, à bon droit, de trouver sous sa plume certaines expressions, même en supposant que Domnus se les fut attirées par sa conduite. Saint Cyrille joue un peu au pape orientaL Mais, outre ce que nous avons dit plus haut de l'espèce de droit de surveillance dont les patriarches d'Alexandrie, avaient été investis par les Souverains Pontifes, il faut remarquer encore que la discipline ecclésiastique était très-aiFaiblie depuis un siècle, et rien n'était plus commun alors que de voir, même des hommes de grande vertu, s'immiscer, par suite de certaines coutumes,* dans des affaires qui n'étaient point de leur ressort. Saint Gbrysostôme s'était permis des actes qu41 serait difficile de justifier, au point de vue de la stricte interprétation des lois, et ses successeurs, s'appuyant à tort sur le m« canon du concile de Conlantinople, que l'Église n'avait jamais approuvé, étendirent encore démesurément le cercle de leur juridiction. Les patriarches d'Alexandrie étaient plus fondés en droit à agir de la sotte, puisqu'ils étaient les vicaires du Pape en Orient. Cependant, comme leur autorité reposait sur une délégation plutôt tacite qu'expresse et sur un usage simplement consacré par le temps, leur intervention pouvait facilement paraître illégale, surtout après les canons de Nicée et de Constantinople. Aussi sommes-nous porté à croire que leur immixtion dans les diocèses qui ne relevaient pas d'eux directement sema des germes de divisions profondes entre les divers partis.

Dans nos Actes, on fait un crime à Domnus d'avoir refusé d'adjuger l'évêché d'Antaradus et d'Aradus à un évêque élu, à Constantinople, par saint Cyrille, de concert avec saint Proclus, et approuvé ensuite par le m^tropo-

Utain de Tyi*, quoiqu'il se recommandât, dit-on, par la puteté de sa vie. En 449, il y avait, assure-t-on encore, sept ans que cet évêque était retenu prisonnier à Antioche. Cela reporterait Télection de ce personnage à Tan 442, époque à laquelle saint Cyrille paraît, en effet, s'être trouvé à Constantinople, et il y a bien quelque point de ressemblance entre ces faits et ceux rapportés par saint Cyrille dans sa lettre 78®; mais les noms des deux évéques sont différents. Celui dont parle saint Cyrille s'appelait Pierre, tandis que nos Actes appellent l'évêque d'Antaradus Alexandre. Nous retrouvons, d'ailleurs, au concile de Calcédoine un êvêque qui porte ce dernier nom (1). Domnus vit-il avec peine cette immixtion des deux autres patriarches dans les affaires de son église, et répondit-il par des fins de non recevoir à des plaintes ou à des actes qu'aucune loi ecclésiastique universellement reconnue ne semblait justifier ? Fut-ce là une des causes qui rouvrirent des plaies mal fermées, ou qui ranimèrent le feu mal éteint des anciennes discordes ? Nous serions porté à le croire. L'affaire n'eut pas de retentissement, mais il dut y avoir des froissements secrets ; peut-être même entendit-on pousser des plaintes et des murmures, et c'est alors, sans doute, qu'on vit se former l'orage qui éclata plus tard.

(1) Mansi, Conciliorum omn. ampL colL, VII. L'évêque Pierre, dont parle saint Cyrille, ne peut pas être davantage Pierre d'Emèse, qui fut, dit-on, déposé par Domnus et remplacé par Uranius. En effet, ce Pierre aurait, dans ce cas, succédé à Pompéien ; or, Pompéien ne mourut qu'après saint Cyrille, ainsi qu'on le sait par la xive session du concile de Calcédoine, relative à Sabinien et à Athanase de Perrha. Pompéien assista au concile qui déposa ce der-. nier personnage en 4é5, époque à laquelle saint Cyrille était mort depuis près d'un an.

Les plaintes de Domnus contre les deux patriarches d'Alexandrie et de Constantinople nous expliqueraient la différence de ton que nous croyons saisir entre les deux lettres de recommandation données à Athanase de Perrha. Celle de Proclus est courtoise, pleine de déférence, de bienveillante amitié, tandis que celle de Cyrille a quelque chose de plus impérieux (1).

De là à en venir à une lutte ouverte, il y a loin ; mais, sans parler des soupçons blessants que des rapports ainsi tendus faisaient naître, ces procédés peu délicats, ces agissements tortueux, ces plaintes réitérées, ces conseils intempestifs ou mal fondés ne contribuèrent pas peu à rompre la bonne harmonie qui s'était rétablie peu d'années auparavant. Les Orientaux sentirent qu'ils demeuraient toujours suspects aux chrétiens d'Alexandrie et à ceux de Constantinople dont la ligne de conduite était la même. Dès lors, Domnus, par suite de ce manque de caractère que nous avons constaté chez lui, Domnus chercha à s'appuyer davantage sur ses sulïragants ; il se lia plus intimement avec Théodoret, déjà très-influent sous son prédécesseur, et il ne lit plus rien sans prendre son avis. Il alla même plus loin : il accorda trop de faveur à des personnages que leur rôle, dans les luttes suscitées par le neslorianisme, aurait dû, ce semble, condamner à un silence éternel. Ce fut là, sans doute, ce qui occasionna, plus tard, cette recrudescence d'antipathie d'où sortirent bientôt l'eutychianisme et le brigandage d'Éphèse, c'est-à-dire le schisme et le déchirement de l'Orient chrétien.

(1) Mansi, Conciliortm omn, ampl. coll., VH, 326-354. — Héfélé, Histoire des conciles, 11, 492; III, 95-97.

Nous n'en sommes pas encore là, mais déjà on peut prévoir qu'on marche vers cette fatale issue. De grands événements viennent, en effet, de s'accomplir dans les deux églises d'Alexandrie et de Constanlinople : leur contre-coup ne tardera pas à se faire sentir dans le monde chrétien.

Page 1