‹ Le pseudo-synod connu dans l'histoire sous le nom de Brigandage d'EpheseChapitre 16 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Synodes de Constantinople (novembre 448) et de Béryte (février 449).

Le 8 novembre 448, Flavien de Constantinople rassemblait un concile nombreux, pourjuger un différend survenu entre le métropolitain de Sardes et deux de ses suflragants, différend, ce semble, de peu d'importance, puisque les actes du synode n'en ont conservé aucun souvenir. Cette affaire fut bientôt réglée, et c'est alors qu'on en vit soudainement apparaître une autre, qui a rendu ce concile immortel. On entrevoit déjà que nous allons parler d'Eutychès.

A peine avait-on, en efifet, terminé le différend pour lequel le concile s'était réuni, qu'Eusèbe de Dorylée, si célèbre déjà dans Thistoire du nestorianisme, s'avançant au milieu de l'assemblée, présenta un acte d'accusation contre Eutychès, son ancien ami, et le dénonça comme entaché d'une hérésie contraire à celle de Nestorius.

Flavien parut étonné de cette accusation, et, pour éviter de nouveaux malheurs, il conseilla à Eusèbe de s'aboucher avec l'accusé, afin de le ramener à de meilleurs sentiments. Cet étonnement du patriarche de Constantinople est pour nous une cause de surprise, ainsi que nous l'avons déjà dit, car il ne pouvait ignorer les agissements de l'hérésiarque, puisqu'ils étaient déjà assez publics pour être connus, nous dirions presque du monde enlier(l). Le pape saint Léon avait déjà conçu quelques doutes sur la pureté de la foi de cet archimandrite (2) ; Doranus l'avait dénoncé à Théodose, et Théodoret l'avait probablement en vue, quand il parlait de ceux qui cherchaient à renouveler l'hérésie de de Valentin et d'Appollinaire. Peut-être même est-ce contre lui qu'il écrivait alors, ou peu auparavant, son livre de dialogues, intitulé VEraniste (3). Comment Flavien peut-il donc s'étonner qu'Eutychés soit imbu de sentiments hérétiques? — Ce n'est pas évidemment qu'il n'eût conçu quelques soupçons; mais se sachant attaqué, en secret, par la cabale dont l'archimandrite était le chef et l'instigateur, il voulut éviter de fournir aucune prise à la malveillance ; et c'est pourquoi il laissa à d'autres le soin de démasquer le venin que l'hérésiarque avait dans le cœur.

(1) Voir plus haut, p. 78-80.

(2) Épîlres xx et xxxv.

(3) Tillemont, Mémoires, XV, 268-273.

Quoi qu'il en soit, cette affaire, qui paraissait surgir devant le concile d'une manière si imprévue, n'en fut pas moins la plus importante qu'il eut à traiter, et c'est cette cause qui a immortalisé son souvenir. A la suite des débats que nous n'avons pas à raconter ici, Eutychès fut condamné, et condamné comme cherchant à renouveler les hérésies de Valentin et d'Apollinaire (1). Flavien fit connaîtra la sentence rendue contre Eutychès à tous les évêques du monde; Sabas, évéque de Paltus, en Syrie, lui donna le conseil d'envoyer les actes du synode aux évêques d'Asie, pour qu'ils y apposassent leurs signatures. C'est ce qui fut fait ; Domnus déclara plus tard les avoir signés (2).

Eutychès, de son côté, ne se tint pas pour battu : il feignit d'appeler de la sentence du synode à celle des principaux évêques du monde, mais on remarque qu'il omet de mentionner le patriarche d'Antioche (3), et c'est là une preuve nouvelle de l'inimitié qu'il nourrissait contre Domnus. Cependant, sa condamnation tomba comme un coup de foudre sur le parti monophysite et y jeta pour quelque temps la consternation. Le faisceau que formaient les principoux chefs se détendit ou se rompit ; ceux qui s'étaient engagés dans le camp cherchèrent à en sortir ; quant aux indécis, ils recouvrèrent un peu leur équilibre. Les orthodoxes, au contraire, reprirent courage, ainsi qu'on le voit par diver-

(1) Mansi, Conciliorum omn. ampl, coll., Vl, 747-748 (8-2S novembre 448). Gfr. épttre m de taint Flavien à saint Léon {PatrO' loffie latine de Migne, LIY, col. 750), et épître xxii de saint Léon {ibid., col. 725). Flavien dit d'Eutychès: t Antiqua impii Valentini et Apollinaris mala dogmata renovans. »

(2) Mansi, VL693et836.

(3) Voir plus haut, p. 79, note 1.

ses lettres deThéodoret (1), et c'est probablement alors que les Orientaux crurent devoir envoyer à Constantin nople une députation plus nombreuse que les précé-* dentés, pour dissiper les soupçons qu'on avait conçus sur leur compte. Les évéques qui en faisaient partie se mirent en route au milieu de l'hiver, malgré la mauvaise saison, et il semble probable qu'ils n'arrivèrent à Constantinople qu'au commencement de l'an 449 (2).

Cette députation n'eut pas tous les bons résultats qu'on en avait attendus. L'empereur Théodose s'était tellement livré à Chrysaphius, et, par lui, à Eutychès, qu'au lieu de se rallier publiquement à la cause de l'orthodoxie, il se borna tout simplement à attendre les événements. Lui aussi fut étonné par l'issue inattendue dû concile de Constantinople. C'était le moment de se rapprocher de Flavien et de se soustraire à la déplorable influence qui menait l'empire à sa ruine. Malheureuse* ment ce prince n'avait ni assez de grandeur d'âme, ni assez de force de caractère pour revenir sur ses pas après s'être tant avancé. Il portait le nom qu'il avait hérité de son aïeul ; mais il n'en avait pas les mâles vertus. Il se renferma donc dans l'inaction et le silence, et rien ne l'en fit sortir, pas même les touchantes exhortations du grand pape saint Léon. C[est ainsi que se

^ (1) € Dominus ipse de cœlo prospexit et ealumniœ auctorum calumniam redarguU atque impiam Ulorummentem patefecU. Isti et Alexandriam contra nos concitarunt, omnium auribus per dignos ipsis ministros ingerentes nos pro uno duos filios praedicare. » (Theodoreti, Epist. Lxxxii, Eusebio episcopo Ancyrœ, LXXXHI, col. 263.) (2) Voir épitres xai-ci de Théodoret.

passèrent les derniers mois de Tan 448 et les premiers de Fan 449. Le gouvernement impérial se sentait atteint par la sentence du synode de Constantinople ; il n'osait * ni avancer ni reculer ; il n'avait pas le courage du repentir, et il avait la peur de l'impénitence. Il hésitait entre des torts qu'il aurait dû réparer et entre des fautes qu'il se préparait à commettre. Triste situation qui ne se prolonge jamais impunément pour les âmes, mêmes les plus nobles et les plus élevées, et qui se dénoue presque toujours par le crime et par la persécution !

C'est probablement à cet état moral de l'empereur Théodose qu'il faut attribuer le calme relatif et les espérances des évéques orthodoxes, pendant les trois ou quatre mois qui suivirent le concile de Constantinople, et c'est aussi à la même cause qu'il faut encore rapporter l'étrange issue qu'eut la commission donnée au tribun Damascius. Il est probable, en effet, qu'lbas ne fût point sorti absous de son procès, s'il eût comparu quelques mois plus tôt, et avant la condamnation d'Eutychès, devant les* trois évêques qui devaient le juger. Mais, malheureusement pour lui, le concile de Constantinople avait tout changé.

Liés comme ils l'étaient au parti monophysite, les juges avaient peur de se compromettre en affichant leurs opinions ; Eutychès, leur appui et leur inspirafteur, était frappé; le gouvernement était indécis, le parti orthodoxe semblait reconquérir la prépondérance ; il fallait donc se ménager une issue propre à se concilier les bonnes grâces du vainqueur, quel qu'il fût, tant que la victoire demeurerait indécise. Les procédures de Tyr et de Béryte, l'impartialité avec laquelle les débats furent

conduits, et le dénouement que reçut le procès, tout justifie absolument notre manière de voir. La condamnation d'Eutychès fit le triomphe d'Ibas, et le triomphe d'Ibas releva la cause presque perdue d'Eutychès.

En effet, tandis que le parti monophyte, humilié par la condamnation de son chef, cherchait à se relever de ce coup et à reconquérir les bonnes grâces de la cour, les afiaires avançaient en Orient Le tribun Damascius avait convoqué les accusés ; ils comparurent dans les premiers mois de Tan 449 devant Photius, Eustathe et Uranius.

On savait avant ce jour, par les neuvième et dixième sessions du concile de Calcédoine, que l'affaire dlbas avait été examinée à Tyr et à Béryte ; seulement les altérations du titre des Actes et l'absence de tout moyen de contrôle avaient induit plusieurs habiles chronologues en erreur (1). Ainsi, quelques-uns, faisant plus de cas de la date relative au jour que de celle relative à Fannée, plaçaient la réunion de Tyr en février, et celle de Béryte en septembre 448. D'autres, au contraire, ne croyant pas qu'on puisse interpréter ces mots : « Post consulatum Flavii Zenonis et Posthumiani, > comme s'il y avait dans le texte : < sub œnsulatu Flavii Zenonis et Posthumiani (2), » renvoyaient les dedx assemblées

(1) « Post consulatum Flavii Zenonis et Posthumiani venerandorum virorum consulum, sub die quinto kalendarum Martiarum, in colonia Tiro clarissima roetropoli consulari, anno quingentesimo septuagesimo quarto, mensis Perithu die décima, secundum Romanos autem februarii quinta et vicesima, indictione prima. » (Mansi, Condliorum omn. ampL coll., VII, 198.)

(2) c Ppst consulatum Flavii Zenonis et Posthumiani virorum cla* rissimorum, kalendis septembris, indictione secunda, in colonia Christi amica Beryto... in novo episcopio Beryti... > (Ibid., 211.)

à l'année 449. Quelques-uns, enfin, allaient plus loin : comprenant qu'après le Brigandage d'Éphèse une réunion à Béryte n'avait plus de raison d'être, et tenant, dès lors, pour fausse l'indication chronologique kalmdis septenibriSy ils lisaient, au lieu de kalendis septcmbris, kalendiê februariiSj et plaçaient les deux assemblées en février 449. Aujourd'hui, il est évident que Tillemont, Pagi et Walch ont eu raison de soutenir ce dernier sentiment. Les preuves qu'ils faisaient valoir n'étaient pas tQutes assez fortes pour entraîner l'assentiment des esprits réfléchis, mais l'exposé que nous venons de faire prouve clairement que cette opinion est la seule vraie. Ce n'est pas en février 448 qu'Ibas a pu être jugé à Béryte par Photius, puisque d'abord Photius n'était pas entore évêque de Tyr, et qu'Ibas lui-même n'était pas accusé auprès de Domnus. Tous les événements qui ont quelque rapport avec le Brigandage d'Éphèse se placent entre le mois de février 448 et le mois d'avril 449. — N'aurions-nous qu'une date certaine, elle suffirait pour déterminer la suite des faits ; mais, au lieu d'une date certaine, nous en avons un grand nombre. C'est donc en 449 que Photius, Ëustathe et Uranius eurent à juger Ibas, Daniel et Jean, conformément à la commission donnée au tfibun Damascius, le 36 octobre de l'année précédente, c'est-à-dire le 26 octobre 448 (1). Mais où commença, où finit le jugement? — Ici encore, les critiques ont été partagés à cause des difficultés que

(1) Il est elair que la conférence de Tyr et de Béryte avait eu lieu quand se tint le Brigandage d'Épbèse. Par conséquent, la date des conférences de Béryte (Manii, VU, 211) est faune. -7- Il n'y a ' qu'un seul arbitrage, lequel, commencé à Tyr, s'est continué à Bé* ryte et est revenu se terminer à Tyr, le 25 février 448. (Voir Pagi,

nous venons de signaler. Aujourd'hui, il ne semble plus possible d'hésiter. Les réunions de Tyr et de Béryte se confondent et se continuent. Ce ne sont pas deux jugements rendus à quelques jours de distance ; c'est une seule et même procédure ; l'instruction a lieu surtout à Béryte, et la conclusion se fait à Tyr. Il paraît même qu'on s'était d'abord réuni dans le palais épiscopal de Photius, à Tyr; mais les moines et les prêtres d'Édesse firent tant de vacarme que la ville en fut extrêmement scandalisée (1) ; c'est pourquoi les évêques délégués à la connaissance de cette cause se transportèrent au palais épiscopal de Béryte. On y discuta toutes les accusations intentées à Ibas et aux autres évêques ; seulement il ne nous est rien resté des procédures relatives à Daniel de Carrhes et à Jean de Théodosiopolis. 11 est même probable que nous n'avons pas tout ce qui concerne l'évêque d'Édesse. Ce qui est certain, c'est que l'arbitrage fut conclu à Tyr. Au lieu de se poser en juges, les commissaires impériaux, Uranius excepté, se posèrent en arbitres. Ne pouvant vérifier toutes les charges qu'on faisait peser sur Ibas, tenant compte, en outre, d'une pétition du clergé d'Édesse qui demandait le retour de son évêque, à cause de la proximité de la fête de

dans Mand, Canciiionm omn. ampl coli, VI, 499. -<- TiUemont, Mémoire$pouriérviràl'hitL eccléi., XV, 474,578, et note 13" wir saint Léon, p. 897. *- Gfr. Héféié, Hiitovre dct concUes, IIv p. 499- 502. — Aeta ianetorum, au 2 avril, p. 93, vie de saint Abundioi. — Patrologie grecqM de Nigne, LXXXVI, col. 2448, nota 41.)

(1) c Nos tanquam mediatores, et pro mole blasphenûarom et pro importunitatê numachorum et preêbyterorum, jussimus egredi eo6 à Tyro.|ScandaIizabatur enim civitas, qnm nunquam taie aliquid vel cogitaverat vel audierat. » <Ijd>be, Sacro iimcta condUa, i. IV, p. 636.)

Pâques (1), ils amenèrent les partis à conclure un arrangement à l'amiable. Ibas promit de faire administrer les biens ecclésiastiques comme on le faisait à Antioche, de traiter ses accusateurs en amis, et, au cas où il aurait avec eux de nouveaux différends, de déférer leur cause à Domnus (2). L'acte de cette convention fut rédigé et signé à Tyr, le 20 du mois de périthoUy c'està-dire le 25 février 449. Uranius seul refusa d'apposer sa -signature (3).

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