CHAPITRE X
Époque de l'enquête d'Édesse et derniers événements qui ont précédé le concile.
L'analyse succincte qu'on vient de lire porte avec elle la date de sa rédaction : les années, les mois, les jours y sont clairement indiqués. Cependant on a déjà cherché à ébranler tout ce système de chronologie, et on a même apporté des arguments qui ne sont pas, à quelques points de vue, sans valeur. Toutefois, plus on étudie le texte de nos Actes, plus on le compare avec les rensei-
gnements fournis par d'autres auteurs, et plus il paraît difficile de placer à une autre époque qu'au mois d'avril 449 la rédaction de toutes les pièces que nous venons de résumer.
Voici comment on a attaqué les diverses dates contenues dans les Actes du Brigandage d'Épkèse : on a rapporté au 12 avril 448 l'arrivée du comte Ghéréas à Édesse, le lendemain même du jour où Ibas avait tenu, à l'occasion de la fête de Pâques, le discours qui fut plus tard l'objet de tant d'accusations. L'arrivée du gouverneur ayant été accueillie par une véritable sédition populaire, Ghéréas fit là-dessus un premier rapport au gouvernement, lequel rapport fut suivi du départ des quatre prêtres Samuel, Maras, Euloge et Cyrus, qui allèrent accuser leur évêque auprès de Domnus, vers la fin de mai ou le commencement de juin 448.
On place ensuite successivement le voyage des clercs d'Osroène à Gônstantinople, l'arbitrage de Béryte et le second rapport de Ghéréas vers la fin de février ou le commencement de mars 449. Quant au troisième rapport, on le rapporte au mois de mai ou de juin de la même année 449.
M. Théod. Zahn, qui a soutenu ce système dans les Gœitingischegelehrte Anzeigen(\), s'appuie sur une confusion évidente entre le mois à' avril et le mois de mai, qui existe dans nos Actes, mais plus particulièrement sur ce que présente d'étrange l'envoi, à peu de jours d'intervalle, de trois ou quatre rapports relatifs à la même affaire. S'il fallait s'en tenir, en effet, à nos Actes, tous les événements qui se passèrent à Édesse s'accom-
(1) 8 avril 1874.
plirent entre le 12 et le 18 avril. Or, dit M. Zahn, Il paraît étrange qu*on soit revenu si souvent à la charge auprès du gouverneur dans l'espace de trois ou quatre jours, et il est plus étrange encore que le gouverneur ait consenti, soit à écouter toutes ces plaintes, soit à en transmettre le récit aux représentants du gouvernement impérial.
Pour démontrer que les deux premiers rapports* sont antérieurs aux jugements rendus en faveur d*Ibas, Tauteur de l'article, auquel nous faisons allusion, argue du silence que les deux premiers rapports gardent sur le jugement de Béryte, tandis que le troisième en parle expressément, et il s'appuie encore sur les acclamations du peuple en faveur de Domnus, trouvant que ces deux circonstances s'accorderaient mal avec les dates que supposent nos Actes du Brigandage d'Éphèse. En effet, dit-il, si le jugement de Béryte occasionna à Édesse le soulèvement populaire dont parlent les Actes, il paraît difficile de croire que la multitude n'ait point songé à protester contre une sentence qu'on voyait de si mauvais œil. En tout cas, on ne conçoit pas comment les Édessiens ont pu acclamer Domnus qui devait leur être suspect en qualité d'ami et de protecteur d'ibas.
Voilà, en peu de mots, tous les arguments qu'a fait valoir M. Th. Zahn pour soutenir son système. Présentés ainsi d'une manière générale et sans être rapprochés des textes ou des faits, certains de ces arguments peuvent faire impression ; mais quand on les rapproche du texte et des faits, toute leur force s'évanouit comme un vain mirage.
Gomment, en effet, supposer que le traducteur des Actes se soit trompé, non pas une, mais plusieurs fois,
dans les dates qui indiquent toutes Tannée 449? Il y a dans une pareille hypothèse quelque chose qui heurte le bon sens et qu'on ne peut admettre sans preuves plus concluantes. En outre, les personnages qui sont nommés et les charges qu'on leur attribue dans les acclamations se rapportent à la même note chronologique.
Protogènes était consul en 449 et Zenon maitre de la milice. ïl est bien vrai .qu'une fois le mois d'tor (mai) est mis à la place du mois de nisan (avril), ainsi que le contexte l'indique; mais ne vaut-il pas mieux admettre qu'il y a erreur dans ce cas que dans tous les autres, et une erreur n'esl-elle pas plus facile à expliquer qu'un grand nombre?
Que si on étudie encore les faits, il est impossible de placer le premier rapport et la première sédition populaire en l'an 448 : d'abord, parce que le discours d'Ibas, objet de tant de récriminations, n'est pas de cette année ; ensuite parce que déjà, au 12 avril, les accusateurs d'Ibas se trouvaient à Antioche en instance auprès de Domnus; encore, parce qu'Ibas était cette année-là à Édesse, tandis qu'en 449 il paraît avoir été absent; enfin, parce que à plusieurs reprises, soit le comte Chéréas, soit ses interlocuteurs, supposent que tous les rapports ont été faits à peu de jours d'intervalle. Ainsi, les premiers événements sont rapportés à la veillé ou à Tavani-veille du jour où fut rédigé le troisième compterendu. Ce sont là des détails trop précis et trop nombreux pour qu'on puisse s'inscrire en faux contre toutes ceis diverses indications. Jamais on ne pourra soutenir la chronologie de M. Zahn sans bouleverser toute l'histoire de l'époque, telle qu'elle nous est connue par une multitude de documents émanés de sources très-différentes.
Quant au prétendu argument qu*on veut tirer des acclamations en faveur du patriarche Domnus, elles ne prouvent absolument rien. Elles étaient, en quelque façon, officielles et obligées : il n'y a qu'à lire les Actes du Brigandage d'Éphèse pour y trouver des paroles analogues et bien plus étranges. Conçoit-on, par exemple, qu'on traite de vénérable, de religieux, etc., des personnages qu'on regarde comme coupables, criminels, indignes du . titre d'évêques et même du nom de chrétiens, des personnages qu'on va condamner ou qu'on a déposés? — Evidemment cela sort un peu de nos mœurs ; et cependant c'est ce que nous rencontrons partout dans les actes du faux synode d'Éphèse. — Est-il probable, d'ailleurs, que les habitants d'Édesse, qui étaient en ce moment le jouet d'une poignée d'intrigants et de meneurs, connussent aussi bien qu'on veut le dire les sentiments de Domnus ? Nous ne le pensons pas, et nous croyons, en tout cas, qu'il était adroit de leur part de donner le change et de montrer, en acclamant Domnus, que tout le monde était opposé à Ibas.
Ajouterons-nous enfin que l'antiquité a pensé ainsi ? Ce serait peut-étire aller un peu loin, puisque nous n'avons de témoignage un peu explicite que celui de Sabas; mais si ce témoignage suffit pour nous indiquer ce qu'on pensait généralement au VI® siècle, on voit bien qu'on n'a pas soupçonné alors le système que M. Th. Zahn vient de développer (1).
C'est donc au mois d'avril 449, du 12 au 18, que nous plaçons les événements racontés dans les procédures faites* à Édesse; elles nous donnent déjà une idée de
(1) Voir plus haut, p. 24-30.
ce dont le parti eutychien était capable et du degré d'exaltation où en étaient les esprits. Évidemment le der-^ nier combat ne pouvait tarder à se livrer, et l'issue de la lutte n'était pas douteuse pour le moment. Tous les actes impériaux qui suivirent la convocation des moines orientaux au synode et la dernière lettre adressée par l'empereur Théodôse au futur concile, à la veille de son ouverture, montrent suffisamment ce qu'on pouvait attendre d'une pareille assemblée. L'incarcération d'Ibas, qui eut lieu sur ces entrefaites et probablement à la demande des Édessiens, dut convaincre tous ceux qui se faisaient encore quelques illusions que ce n'était pas un concile qu'on allait tenir, mais un brigandage qu'on allait commettre, ainsi que saint Léon le dit bientôt (1). Du reste, peu de personnes semblent avoir espéré quelque chose de bon de cette réunion, même avant sa tenue. Il n'y a qu'à lire les lettres deThéodoret, de Fiavien et de saint Léon, pour comprendre toutes les appréhensions qui s'étaient emparées des âmes les plus fortes et des natures les plus viriles. Voici ce que l'évêque de Cyr écrivait sur ces entrefaites au patriarche d'Antioche, Domnus : < A la vue de tout de qui se passe, mon âme attristée soupire et se lamente, n'attendant rien d'utile de l'assemblée qui se prépare. Dans les autres diocèses, on ne connaît pas le venin déposé dans les XII chapitres; on ne fait attention qu'à la célébrité de leur auteur, et on ne craint rien de mal. Le succès-
(1) c Quam contraria tune his monitis atque obsecrationibus meis acta suut, multum est explicare, nec opus est epistolari pagina comprehendi quidquid in illo Epitesino non judicio, sed latrocinio potuU perpetrarû » (S. Leonis, 0pp., epist. xiv. — Patrologie latine de Migne, LIV, col. 943.)
seur de Cyrille fera tout son possible pour les faire confirmer dans ce nouveau synode. Une fois élu président, que ne fera-t-il point, lui qui naguère osait nous écrire d'une façon si impérieuse et dire anathème à ceux qui refusent de recevoir les ^ii chapitres (1)? Saint Flavien de Constantinople et saint Léon manifestent les mêmes craintes que Théodoret, non pas, sans doute, à propos des xu chapitres, mais à propos du résultat final du concile. Us n'en espèrent rien de sérieux , mais ils se mettent en mesure de soutenir courageusement la foi en péril, saint Flavien en se préparant à mourir pour elle, et saint Léon en faisant tout ce qui lui était possible, humainement parlant, pour prévenir un schisme ou une hérésie.
En effet, dès qu'il eut reçu l'invitation de se rendre au synode (J3 mai 449), saint Léon, ne pouvant y aller lui-même, à cause de la situation où se trouvait Tltalie, employa le peu de temps qui lui restait avant Touver* ture de rassemblée à préparer tout ce qui pouvait assurer le triomphe de l'orthodoxie. Il exposa la foi catholique dans une lettre qui a eu un retentissement sans égal dans le monde, et il adressa cette lettre à Flavien (2), Il écrivit aussi à Théodose (3), à Pulchérie(4), à JuUen de Cos, son représentant en Orient (5), au futur concile (6), aux moines de Constantinople (7) ; il
(1) Épître cxn de Théodoret. — Patrologie grecque de Migne, LXXXIII, col. 1301 a.
(2) Patrologie latine de Migne, LIV.— Épîtres xxviii, xxxvi, xxxviii.
(3) Épîlres xxm. xxix, xxxvu,
(4) Id., XXX et xxxu
(5) Id,^ XXXIV et XXXV.
(6) Jd., xxxiu.
(7) Jd., xxxii.
fit enfin jouer tous les ressorts et mit à profit toutes les influences, pour détourner les malheurs qu'il prévoyait devoir fondre sur VÉglise. Il choisit trois légats pour aller tenir sa place au synode, et il leur confia des instructions très-étendues. C'étaient Jules de Pouzzoles, René, prêtre du titre de saint Clément, le diacre Hilaire et le notaire, Dulcitius.
Entre les diverses questions auxquelles les noms de ces légats ont donné lieu, il en est une qui concerne Jules de Pouzzoles, et à laquelle nous pouvons répondre aujourd'hui plus clairement qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour. Le silence que gardent les anciens auteurs sur ce personnage, joint aux variantes des manuscrits, qui portent plus souvent Julien que Jules, a fait demander si ce Jules de Pouzzoles ne serait point mort avant le concile et si Julien de Cos ne l'aurait point remplacé comme légat (1). Quesnel a soutenu cette opinion et l'a étayée d'arguments qui n'étaient pas dénués de toute valeur ; mais toutes ces conjectures tombent devant le témoignage positif d'un auteur qui assista au faux synode et qui y joua même un rôle important, quoique secondaire : nous voulons parler de Timothée iElure, compagnon et plus tard successeur de Dioscore. Dans son livre contré le concile de Calcédoine, Timothée cite les actes du faux synode d'Éphèse, rapporte les sentiments de quelques évêques et distingue bien Jules de Pouzzoles de Julien
(1) Voir les note» de Tbistoire d'Évagre. -- Patrologie gr0cque de Migne, LXXXVl, col. 2U6-2U7. — Surtout les notes de Quesnel, dans la Patrologie latine de Migne, LIV, col, 1359-1369. — On trouve, au même endroit, la réfutation de Ballérini, Leur argumentation est bien supérieure à celle de Quesnel; ils sont dans le vrai.
de Cos. En parlant de Jules, il ne fait pas connaître son diocèse; mais il indique qu'il tenait la place de Léon : « Jules, dit-il, Jules, qui tenait la place du saint évêque de réglise de Rome, Léon, dit en se servant de Florentins, évêque de Sardes, en Lydie, pour interprète, etc. (1).. » Et un peu plus loin il cite Tavis de « Julien, évêque de Gos (2).» Il n'y aura donc plus désormais de motif de les confondre Tun avec l'autre. D'ailleurs le silence des anciens, et notamment de saint Léon, au sujet de Jules de Pouzzoles, est-il bien tel qu'on a voulu le dire? Nous ne le" croyons pas, car saint Léon, écrivant à Théodose, lui dit avoir appris ce qui s'est passé au conciliabule d'Éphèse, non point par de faux rapports, mais par le récit que lui ont fait « ses envoyés, le trèsreligieux évêque et le très- fidèle diacre Hilaire (3). » Or, ces envoyés du Pape n'étaient autres que Jules de PouzzoUes et Hilaire. Il faut donc que saint Léon ait revu son légat-évêque, ou qu'il. ait au moins reçu son rapport comme celui du diacre Hilaire. Ainsi s'écroulent toutes les conjectures de Quesnel.
Quant à René, que l'auteur du Breviculus fait mourir dans l'île de Délos, pendant qu'il allait à Éphèse, et auquel cependant Théodoret écrivit après le faux synode, il est bien .probable qu'il ne vit pas la tumultueuse assemblée, puisque les Actes n'en parlent jamais. C'est par erreur que Théodoret lui écrivit sa lettre H 6«. L'évêque de Cyr avait sans doute entendu louer la conduite des représentants de saint Léon, et la rumeur publique lui
(1) Manuscrit syriaque 12156 du Musée Britannique, fo bî b, i, — Cfr. Héfélé, Histoire des conciles, II, 577-579.
(2) Ibid,, fo 56 a, 3.
(3) Épître XLiii de saint Léon.
apportant le nom de René à la place de celui de Jules ou d'Hilaire, il crut devoir le féliciter de sa courageuse conduite.
Pendant que le pape saint Léon prenait toutes les précautions que lui conseillait la prudence pour assurer le triomphe de Torthodoxie, le parti eutychien ne demeurait pas oisif. Depuis qu'il s'était décidé à convoquer un concile, Théodose adoptait des mesures violentes, afin d'en finir une fois pour toutes avec les partisans ile Nestorius. Il disposa donc toutes choses de manière à assurer à la coterie eutychienne le moyen d'imposer ses idées et d'obtenir l'adhésion des évêques ^ui devaient assister au synode. 0e la liberté du concile, de l'indépendance des jugements, de l'impartialité de l'enquête, de la dignité des délibérations conciliaires, il n'en fut même pas question dans les conseils impériaux. Il fallait, bon gré mal gré, que les évêques nestoriens fussent battus, et quiconque ne pensait pas comme Dioscore, Eutychés ou Théodose était nestorien.
Non seulement les évêques, appelés éf délibérer sur les graves affaires qui divisaient les esprits, furent choisis; non seulement les évêques qui auraient pu devenir chefs de l'opposition furent écartés violemment ou sans bruit; non seulement Flavien et les Pères du synode de Constantinople furent privés de toute voix délibérative, mais la force militaire fut encore mise à la disposition du comte Elpidius et du tribun Eulogius, chargés de veiller au bon ordre. On pourvut soigneusement à ce que la peur fît faire aux membres de l'assemblée ce que la conscience leur défendait d'accomplir. Flavien fut présenté au concile comme un oppresseur et Eutychés comme une victime. Tout fut enfin organisé
de façon à ce qu'on vît que, pour plaire au gouvernement impérial, il n'y avait qu'une chose & faire et qu'un parti à prendre. Et quand FOrient tout entier eut ainsi été soumis par la terreur ou par la corruption ; quand les défenseurs de la foi eurent été bannis ou désarmés ; quand la peur des uns, la bassesse des autres, la faiblesse de tous ; quand la perfidie d'une poignée de conspirateurs jointe à l'entêtement d'un prince imbécille eut préparé le triomphe de Tiniquité sur la justice, le jour où le conciliabule devait s'ouvrir arriva. Le complot était mûr; chacun des conjurés savait son rôle, tout le monde était à son poste ; il ne restait plus qu'à réaliser le plan soigneusement élaboré et habilement conçu. C'est ce qu'on ne tarda pas à tenter, et, pour la malheur de l'Église orientale, l'erreur ne réussit que trop à supplanter un moment chez elle la vérité. Ce fut un jour néfaste que celui où s'ouvrit, dans l'église Sainte- Marie, le synode dont le retentissement a été si grand dans le monde, sous le nom de Brigandage d'Éphèse. La foi reçut en Orient un échec dont elle ne s'est pas complètement relevée depuis, et l'Église vit se séparer d'elle des peuples qui ne lui sont pas revenus et qui ne lui reviendront peut-être jamais.
Nous avons esquissé à grands traits la préparation de cette assemblée de sinistre mémoire. Il nous reste à résumer sommairement l'histoire de ses délibérations. Gomme nous en publions les Actes, peu de pages nous suffiront pour accomplir la dernière partie de notre tâche.