CHAPITRE PREMIER
Première eeselon. — Entjehès absous et PlaYlen eottdanuié*
L'empereur Théodose II avait fixé l'ouverture du concile d'Éphèse au i^^ août 449 (1). Il paraîl cependant qu'il ne put pa» en être ainsi, et cela pour des causes qu'aucun écrivain de l'antiquité n'a pris soin de nous faire connaître. Les Actes mêmes de la première session ne disent rien sur ce point, de telle sorte qu'on en est réduit à de simples conjectures. Celle qui semble la plus vraisemblable, c'est que les membres du concile n'étaient pas arrivés en assez grand nombre. Peut-être même l'empereur avait*il donné contre-ordre et renvoyé l'ouverture à une date postérieure.
Il est certain, toutefois, que le synode s'ouvrit le 8 du mois d'août* Au moins les autorités sont plus nombreuses pour ce jour que pour tout autre, ^p^ I? t^^v
(1) Mansi, Condliorum omn. ampL coll., VI, 588-590.
ouyoÛTTwv -Ttriç sort xar' ««yuTrrtouç ^svopi te evStxreûvt TjOit>7 (1).
Quelques auteurs cependant parlent du iO. Tel, par exemple, Timothée iElure, qui s'exprime ainsi : « Après le œnsulat des illustres Zenon et Posthumien, le dix du mois d'aby qui est le quinze du mois de Mésori chez les Égyptiens^ Vindiction III^ durant encore^ le synode se rassembla à Éphèse (2). » Mais Terreur est manifeste, car le quinze du mois de Mésori, au lieu de correspondre au dixy correspond au huit. Il faut donc corriger ces auteurs et rétablir l'ancienne date. Cependant, leur témoignage ne doit pas être absolument négligé, car on ne conçoit pas comment plusieurs historiens auraient parlé du diXy si ce jour n'avait point fait époque dans le concile ; et, d'ailleurs, des écrivains comme Timothée sont en ce cas des autorités hors ligne, puisqu'ils assistaient à la célèbre assemblée. Si on ne veut donc pas rejeter la confusion des dates sur le traducteur ou sur le copiste, et le même dire se trouvant dans plusieurs auteurs prouve qu'il ne faut pas le faire; si on ne veut point, disons-nous, rejeter 1» confusion sur le traducteur ou sur le copiste, il reste à expliquer comment il se fait qu'on ait quelquefois renvoyé l'ouverture du faux
(2) Mansi, \I, 605 c.
(1) Manuscrit syriaque, 12156 du Musée Britannique, f» 51 6^ 2. 11 y a encore erreur, là aussi, dans Tindiction. Zenon et Posthumien étaient consuls en 448; Protogènes et Âstérius le furent en 449. On a remarqué depuis fort longtemps que la mention indiction iu« était fausse ; c'est indiction u« qu'il faut lire. L'indiction m« commença seulement au 1er septembre 449. (Voir Baronius, Annales, ad ann. 448, no 58. — Labbe et Gossartius, Sacro sancla concilia, m, col. 1472. — Mansi, Conciliorum omn, ampl. coll., VI, 605. — Cfr. de Rossi, Inscriptiones christianœ Urbis Romœ, DCII et CCCXXVl. — Chronicon Paschale. Palrologie grecque, XGII, col. 807.)
synode d'Éphèse au 10 août. Or, Topinion qui semble la plus probable, c'est que, le 8 et le 9 ayant été consacrés à quelques conférences particulières, à une espèce de reconnaissance des partis, ce fut seulement le 10 qu'on commença à discuter sérieusement les affaires qui avaient provoqué celte réunion.
Ainsi, le concile ouvert le lundi 8 août n'aurait commencé, dans cette hypothèse, que le mercredi 10 du même mois.
L'auteur du Breviculus historiœ Eutychianistarum^ qui écrivait en Occident vers la fin du V« siècle, dit expressénieiit qu'on passa « tout le premier jour, le 8 août, à lire les actes du premier synode d'Éphèse et la sentence de Flavien contre Eutychès (1). » Mais le témoignage d'un écrivain occidental, même d'un écrivain aussi ancien, ne paraît pas être d'un grand poids. En tout cas, il cède le pas à la déposition des actes du concile et de Timothée.
Cet auteur anonyme écrivait peut-être de mémoire ou sur des pièces de seconde main; il n'avait assurément pas lu les documents officiels. Son sentiment n'a donc pas une grande valeur.
Et d'ailleurs, n'est-il pas infirmé par ce qu'il ajoute, à savoir que la principale cause se termina en une seule séance et en un seul jour? — On n'a jamais su, il est vrai, combien de temps dura le conciliabule. Jusqu'ici on a pensé que tout s'était terminé en un clin d'œil, comme si les évoques n'étaient venus au synode que pour être menacés, maltraités, et soumis forcément aux
(1) Patrologie latine de Migne, LVIU col. 929 d. — Héfélé, Histoire des conciles, II, 575.
eapricââ de Dioi^ore. Maiâ tout cela èst-il vraisemblable, et cette opinion n*est-elle pas démentie par les renseignements nouveaux que les Actes syriaques viennent de nous fournir?
Parlons d'abord de ces derniers renseignements* D'après les Actes des dernières séances du conciliabule retrouvés dans le manuscrit de Nitrîe, ces séances n'auraient eu lieu que le lundi 29 de mésori, c'est-à-dire le 22 août, car le 22 août 449 était à la fois et un lundi et le 25 du mois égyptien de mèsori, ,Cetle coïncidence entre les deux indications des Actes, à savoir entre ce fait que la seconde ou la troisième séance eut lieu un lundiy et que ce lundi était le S9 de mésori; cette coïncidence prouve que l* assertion de nos Actes est juste. Mais, s'il en est ainsi, si la seconde ou la troisième session du concile eut lieu le lundi 22 août, il faut que la première session, dans laquelle fut disculée Tafifaire d'Eutychès et de Flavien, ait duré quinze jours, deux semaines entières ou à peu près.
Il est vrai que ce temps semble un peu long et qu'on ne croît pas communément que les événements se soient succédés avec autant de lenteur. On se figure le plus souvent que tout fut décidé en un instant. Par cela seul que le conciliabule a été traité d'assemblée de brigands, on s'imagine que Dioscore n'eut qu'à menacer du bâton les èvêques rebelles ou difficiles pour leur extorquer leur signature. Dans ce cas, une journée même serait de trop; quelques heures auraient pu suffire.
Mais est-il vraisemblable que Dioscore et les délégués de Théodose aient recouru de suite aux moyens extrêmes, qu'ils aient employé immédiatement^ et sans aucune espèce de provocation, les procédés violents qu'on leur
prête*? Est-il vraisemblable que les légats du Pape soient tombés dans ce guet*apens sans qu'on ait cherché à les tromper? Est-il vraisemblable que Flavien, Eusèbe et tous les évoques aient laissé accomplir sous leurs yeux toutes ces iniquités sans lutter et sans essayer de faire entendre la voix de la raison et de la justice? Est»il vraisemblable, pour tout résumer en un seul mot, que Dioscore ait dit, de prime abord, â chacun des membres du concile : € Choisissez entre les deux : ou signez, ou préparez-vous â mourir ? »
Ouand on y réfléchit et qu'on examine les faits, on voit aisément qu*il ne dut pas en être ainsi et que les événements se succédèrent avec moins de précipitation. Les esprits étaient sans doute irrités, et la décision du parti eutychien était grande ; mais il avait aussi intérêt à ne pas commettre des excès, sans avoir reçu quelque apparence de provocation. D'abord, il Mut que l'assemblée se constituât, et peut-être employait-elle à ce travail tout une journée; ensuite elle commença à régler Tordre des affaires, puis elle engagea la discussion, et, en supposant qu'il y ait eu quelques jours de repos dans rîntervalle, on arrive facilement à comprendre que les événements de la première session demandèrent deu^ semaines pourVaccoraplir (1). ^
Il fallut d'abord lire les pièceB offlciellep, régler l'ordre de préséance, entendre les diverses demandes et protestations que tirent les légats du Pape^ soit pour récla*
(1) Un détail qui prouve, du reste, rexaclîtudé de noâ conjectures, ce sont les signatures mêmes des évêques. Elleâ sont plus nombreuses que là liste doiinèe aQ commênceiAent. C'est donc une preu^ que plusieurs évéquès eufeiit té temps dVrriver après Tôuverturè de l'assemblée.
mer la lecture des lettres de saint Léon, soit pour exiger la première place {\);\ï\ fallut organiser les bureaux, établir la série des questions qu'on devait traiter, et tout cela dut nécessairement entraîner des discussions longues, peut-être même orageuses. Nous ne possédons pas de compte-rendu détaillé sur ces incidents, mais les quelques mots qui y font allusion dans les anciens auteurs prouvent que tout ne se passa pas avec autant de calme qu'on le pense généralement. L'auteur du Breviculus historiœ Eutychianisiarum nous apprend qu'il ne fut pas permis de lire la lettre du pape saint Léon à Flavien, malgré les réclamations des légats romains. Libératus ajoute que, ces légats n'ayant pu obtenir ni la présidence, ni la permission de s'asseoir avec les évêques, ils prirent rang extra ordinem^ de manière à assister au faux synode plutôt en témoins qu'en juges et en acteurs (2). Or, croit-on que tout cela se soit fait en aussi peu de temps que les auteurs en mettent à le raconter?
Croit-on que les évêques n'aient pas échangé quelque
(1) On a accusé les légats de saint Léon de faiblesse, parce qu'ils avaient laissé Dioscore usurper la place qui leur revenait de droit, comme représentants du Pape. Mais, outre que cette faiblesse des légats du Pape ne prouverait rien contre le Saint-Siège, quand bien même elle serait réelle, il faut observer encore qu'on ne peut pas prouver que les légats aient failli à leur devoir. L'antiquité n'a pas apprécié ainsi leur conduite, ycomme on le voit par la lettre de Théodoret à Varchidiacre de Rome, (Épître cxviii de Théodoret. — Pairologie grecque de Migne, LXXXIll, col. 1327. —• Baronius, Annales, VI, 105, ad ann. 449.)
(2) c Ecclesiœ Romane legati, vices habentes papae Leonis, assidere non passi sunt, eo quod non fuerit data praecessio sanctae seà{ eorum. » (Libératus, Breviarium camœ Nestorianorum , etc , chap. XII. — Pairologie latine de Migne, LXVIII, col. 1004.)
parole violente? Nous ne le pensons pas, et cela n'est pas, en effet, dans Tordre des vraisemblances historiques. Nous ne possédons néanmoins aucun document là-dessus.
Arrivons maintenant à l'objet principal de la discussion, à l'affaire d'Eutychès et de Flavien. Il fallut l'introduire et déterminer l'ordre de la procédure. Sur ce point encore nous n'avons rien. Ensuite on lut les actes du concile de Gonstantinople qui avait duré du 8 au 22 novembre, la révision de ces actes faite en avril 449, laquelle avait duré plusieurs jours; cette lecture donna lieu à plusieurs discussions, qui sont plutôt indiquées que rapportées textuellement dans les actes du concile de Calcédoine; Eutychès et les évêques prirent ensuite la parole. Si on joint à tout cela les incidents qui durent se présenter et dont les minutes des Actes ne disent pas le moindre mot; si on se rappelle, en outre, qu'il fut discuté dans le même conciliabule plusieurs causes sur lesquelles aucun document ofliciel n'est parvenu jusqu'à nous ; si on songe enfin que les actes insérés dans la première session de Calcédoine ne sont que des fragments de cette première session, on n'aura pas de peine à comprendre qu'il ait fallu près de quinze jours pour vider à fond la difficulté qui faisait l'objet du débat. Il y a là une telle masse de documents qu'on ne conçoit pas comment on aurait pu, dans l'espace de quelques heures, les faire passer sous les yeux de l'assemblée.
Nous savons bien qu'on usa de violence et de supercherie, mais tout cela n'eut lieu qu'à la fin; c'est lorsque les eutycliiens virent qu'ils ne pouvaient venir à bout de la résistance des légats, des accusés et des éve-
ques qu'ils recoururent aux menaces et aux intimidations. Il suffit de lire, d'ailleurs, les récits incomplets que nous ont conservés les actes de Calcédoine pour s'assurer que le jugement de Flavien et l'absolution d'Eutychès exigèrent plusieurs jours, et qu'il y eut de fréquentes interruptions.
Les meneurs de l'intrigue, Dioscore, Juvénal, Thalassius, Eustathe et Basile, se réunissaient fréquemment, dit, dans sa déposition, Théodore de Claudiopolis, pour concerter entre eux la ligne de conduite qu'il fallait tenir et les moyens qu'il fallait adopter. Etienne d'Éphèse dit encore, en parlant des signatures extorquées par Dioscore : « Le jour où on fit V examen, nous souscrivîmes un papier, et les évêques qui n'avaient point souscrit le firent le lendemain sur ma parole (1). t> Ce n'est donc pas dans une seule et même journée qu'eurent lieu tous ces faits. Si on suppose maintenant qu'il y eut quelques jours de repos, comme cela s*est vu dans la plupart des conciles, on arrive facilement à s'expliquer pourquoi il fallut une dizaine de jours pour expédier la principale question dans laquelle étaient, d'ailleurs, plus ou moins comprises toutes les autres.
Le procès de Flavien se termina le jeudi 18 ou le vendredi 19 août au plus tard, peut-être même quelques jours plus tôt, car le concile fit un rapport à l'empereur qui nous a été conservé dans une traduction syriaque du livre de Timothée ^Elure contre le concile de Calcédoine. Il semble donc probable qu'on attendit la réponse de Tempereur Théodose avant de passer outre et qu'on prit deux ou trois jours de repos avant de recommencer
(1) Mansi, Conciliorum omn. ampl colL, Vl^ col. 623-624.
Toîuvre interrompue. Celait, du reste, un repos bien mérité ! Après avair commis toutes les horreurs racontées par les Actes, le parti eutychien avait besoin de respirer et de prendre haleine. Il avait montré assez de zèle, il s'était suffisamment épuisé pour avoir le droit de refaire ses forces, avant de continuer son œuvre. C'est pourquoi on comprend qu'à la reprise des séances du conciliabule, le samedi 20 août, ont ait considéré les nouvelles délibérations comme le point de départ d'une seconde phase dans le procès et que le primicier des notaires ait pu, dîre"^en parlant de ce jour : « Le premier jour, quand votre saint et nombreux concile fut réuni, ceux qui tiennent la place du religieux et pieux Léon, archevêque de l'église de Rome, ne s'y rendirent pas, ni non plus Domnus, évêque de l'église d'Antioche (i). »
11 ne s'agit pas ici évidemment de la première session; le contexte le montre clairement, puisque les légats de saint Léon refusent de se rendre au concile, sous prétexte que les lettres du Pape portent uniquement « qu'ils y assisteront tant qu'on y traitera l'affaire du pieux prêtre et archimandrite Eutychés (2). » La première session était donc finie, et la seconde avait été commencée le samedi 20 août ; mais, les délégués du Pape et Domnus refusant de s'y rendre, elle avait été suspendue ou plutôt renvoyée au lundi 29 de mésori, c'està-dire au 22 août. Ce fut peut-être le samedi 20 août qu'on examina quelques-unes de ces questions dont il n'est resté aucune trace dans nos Actes, mais dont nous
(1) Actes du Brigandage d*Éphèse, p. 8*
(2) Ibid., p. 10.
connaissons l'objet par les allusions des auteurs anciens. Elles auraient été alors discutées et tranchées extra-conciliairement en quelque sorte, et voilà pourquoi il n'en a été conservé aucun document officiel, ni dans les actes du concile de Calcédoine, ni dans ceux que nous retrouvons aujourd'hui. Cette réunion pourrait même être considérée comme une seconde session.
On a porté à trois cent soixante le nombre des pères présents au concile (i), mais des renseignements plus exacts émanant de personnages qui assistaient à l'assemblée, joints aux listes de souscription, montrent que c'est là un chiffre erroné. 11 n'y eut jamais plus de cent trente-cinq pères présents : il faut même comprendre dans ce nombre les représentants de plusieurs évêques absents. Après la première session, plusieurs durent repartir, et c'est pourquoi la liste conservée par le syriaque est beaucoup plus courte que celle des actes grecs. Il y eut aussi, dans les dernières sessions, quelques nouveaux venus, mais en très-petit nombre.
Nous n'avons pas à raconter en détail les procédés iniques et les mesures violentes qui firent donner plus tard aux faux synode d'Éphèse le surnom de Brigandage. Il y a longtemps déjà que la manière dont Eutychès fut absous et saint Flavien condamné est connue par les actes du concile de Calcédoine. On la trouve dans toutes les hisloires ; nous n'avons pas à y revenir. Un point cependant sur lequel nous devons appeler l'attention, parce qu'il n'a pas été remarqué jusqu'ici, à cause du manque de documents, c'est la perfidie extrême
(1) Breviculvs causœ Eutychianistarum, {Patrologie latine de Mignc, LVIII, col. 929-93J.) - Héfélé, Histoire des conciles, II, 559-560; III. 18.
avec laquelle le parti eulychien avait monté le coup. Se doutant bien que ni Thistoire, ni TÉglise n'accepteraient le verdict qu'ils allaient rendre, les meneurs de l'intrièue s'efforcèrent de diviser la responsabilité, en prenant tour à tour la présidence, de fait, sinon de droit.
Les lettres de convocation avaient été adressées à Juvénal de Jérusalem et à Thalassfus de Cesarée comme à Dioscore, et elles leurs conféraient, à tous, une espèce de présidence commune, quoique, en réalité, le patriarche d'Alexandrie demeurât le véritable chef; mais ce n'était là qu'une ruse de guerre. On voulait empêcher les accusations de se produire et se donner les apparences d'une certaine impartialité, en montrant au public que le conciliabule n'avait pas été entraîné, par l'influence d'un président quelconque, puisqu'il était demeuré toujours fidèle à ses opinions sous les divers présideiits qu'on lui avait donnés.
Ce n'était pas sans intention que Théodose avait rédigé ses lettres de la façon que nous venons de dire, et on exécuta plus tard, avec une grande exactitude, ce plan machiavélique. Ce ne fut pas toujours Dioscore qui dirigea la discussion ; ce furent tantôt Juvénal, tantôt Thalassius de Césarée, tantôt Eusèbe d'Ancyre, tantôt Eustathe de Béryte, et c'est pourquoi le concile de Calcédoine crut devoir, à un moment donné, renvoyer tous ces personnages aux bancs des accusés (1). Néanmoins, on sent partout, même lorsque d'autres prennent la direction des débats, que Dioscore est l'âme du complot, le ressort principal de toute cette machi-
(1) Héfôlé, Histoire des conciles, III, 29-30. — Mansi, Conciliorum omn. nova et ampL coll., VI, 935 bc.
nation infernale, le véritable initiateur de cette sacrilège tragédie. La postérité ne s'y est jamais trompée : elle a sans doute flétri la mémoire de tous ceux qui prirent une part quelconque aux fameux débats d'Éphèse ; elle a stigmatisé au front les Thalassius, les Juvénali les Eusèbe, les Eustatbe et les Basile ; mais il est un coupable sur la tête duquel elle a déchargé spécialement les foudres de sa réprobation, et ce coupable, c'est Dioscore. Les personnages que nous venons de nommer se sont réhabilités en partie devant la postérité. Quant à Dioscore, il ne s'est pas relevé du coup qui Ta atteint, et son nom maudit passe à travers les siècles, comme la personnification des plus honteuses passions qui peuvent ravager une âme de chrétien et souiller une conscience d'évêque.
Le récit des événements qui eurent lieu dans la première session et Tanalyse des pièces qu'on y, lut se trouvant dans tous les historiens, il est inutile de nous appesantir davantage sur des faits qui sont connus de tout le monde. Nous ne pouvons toutefois passer sous silence un document auquel les actes du concile de Calcédoine font peut-être allusion, quand ils nous disent que certains êvêques furent obligés de souscrire des papiers en blanc (i), 11 n'est pas probable, en effet, qu'il s'agisse ici des actes conciliaires, puisque la plupart des pères avaient donné leur avis dans un sens favorable au parti monopbysite. H est sans doute question de quelque autre pièce demeurée inconnue jusqu'à ce jour. Nous reconnaîtrions volontiers dans les papiers
(1) Héfélé, Histoire des conciles, III, 17^18. - Mansi, VI, 60i- 606, 623-630.
blancs dont parlent les pères de Calcédoine les feuilles sur lesquelles on rédigea la lettre que le concile d'Éphèse écrivit à l'empereur Théodose, à la fin de la première session, lettre qui n'existe point dans les actes grecs, mais que Timothée Mlure nous a conservée dans son livre contre le concile de Calcédoine. En voici la teneur (1):
« Ce n'est point manquer à la vérité que d'appeler votre pur et pieux règne la source de la crainte de Dieu, de la foi et de la confession sans tache. On est suffisamment excusé si on loue sans mesure l'amour de Dieu dont vous faites preuve, ô prince victorieux et digne d'éloge, car tous les jours vous dispensez à ceux qui se trouvent sous votre domination les ondes pures de la véritable crainte de Dieu. Puisse votre sérénité ne jamais cesser de répandre sur toute la terre ces flots spirituels et vivifiants! Puisse-t-elle encore posséder toujours la puissance impériale! Comme cette puissance se soutient moins par les armes que par le service de Dieu, vous avez été et vous serez toujours fort contre vos ennemis; car, en récompense de votre dévoûment à la foi orthodoxe, le Roi des rois ne manquera point d'opposer à vos adversaires les armées célestes et invisibles. Une telle protection est certes suffisante pour défendre
(i) Nous la donnons d'après la traduction allemande de M. Hoffmann, Verhandlungen der Kirchenversammlung, etc., p. 8t»83, M. S.-G.-F. Perry en publiera le texte syriaque. Ce texte se trouve dans le manuscrit 12156 du Musée Britannique, f» 58 b, 1—61. — Cfr. Wright, Catalogue of the Syriac manuscripts in the British Muséum, II, 639. ^ Timothée Mlure cite quelques fragments de la première session (fo 51 b, 61 a, 3), après quoi il cyoute : < Quand tout cela fut arrivé^ tout le synode écrivit en commun à l'empereur Théodose. »
votre sceplre impérial contre les accidents et pour le rendre redoutable à ceux qui s'élèvent contre vous. Vous devez, prince, vous devez non seulement protéger rhumanité contre les barbares, vous devez veiller encore h la mettre à l'abri de ces hérétiques nouveautés de langage qui frappent comme un trait mortel et impriment aux âmes des ignorants des commotions dangereuses. Ces commotions n'atteignent pas le corps, mais elles n'en jettent pas moins les âmes dans la mort éternelle. Or, il est connu que votre religion a toujours montré, autrefois comme aujourd'hui, un zèle ardent et pieux pour le Seigneur, et que, suivant l'expression du prophète, prenant les armes et le bouclier spirituel, elle a combattu pour notre foi orthodoxe et immaculée. Récemment, d'ailleurs, elle a pris, sur le fait, des hommes qui cherchaient à la troubler, et, les démasquant, elle a montré qu'ils tenaient des doctrines inconnues aux vrais disciples de Jésus-Christ et qu'ils prêchaient de grosses erreurs.
« C'est pourquoi votre piété nous a fait écrire de nous rassembler dans la ville d'Éphèse et d'accourir auprès des restes de Jean le théologien, de ce Jean dont le secours aida jadis les Pères à couper, avec l'épée spirirituelle et sous la conduite du bienheureux Cyrille, la langue à Nèstorius, qui s'était armé contre la gloire du Christ. Les lettres de votre sérénité, semblables à une trompette fidèle et retentissante, nous ont excités à combattre pour la foi. Nous sommes donc tous accourus, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, celui-ci de loin, celuilà de plus près, cet autre du milieu ; nous nous sommes rendus, chacun de notre côté, à la ville de Jean et de Timothée, et nous réunissant tous dans le temple
qui porte le nom de Sainte-Marie, nous avons appliqué notre esprit à l'examen de la question qui allait nous être soumise, voulant que le lieu lui-même déposât en faveur de la vraie foi.
a: L'honorable archimandrite Eutychès s'est rendu alors au milieu de nous et nous a présenté une supplique où, après avoir pris le Christ à témoin de ses pensées et de ses discours, il disait : « Dès ma jeunesse j'ai (L appris le symbole des Pères de Nicée, et je l'ai gardé « intact jusques à maintenant, sans jamais toucher à au- (f cune des propositions qui y sont contenues. J'ai de « même observé les définitions et les canons qui ont été « rendus ici pour la foi orthodoxe par le saint synode qui « se rassembla jadis dans la ville d'Éphèse (1). >
« Après que le prêtre (Eutychès) a eu ainsi parlé, en la présence de ceux-là même qui l'avaient jugé dans la ville impériale, voulant suivra en tout les ordres de votre majesté et de votre puissance amie du Christ, nous avons naturellement fait une enquête sur ce qui s'était passé. Les actes du concile de Constantinople nous ont été apportés, et nous avons procédé à leur lecture sans rien omettre de ce qu'ils contenaient, afin que, par là, la vérité pût se manifester dans tout son éclat. Quelques-uns de nos collègues qui s'étaient trouvés à Constantinople ont cherché à excuser des sentences que les actes leur attribuaient à eux personnellement, et à montrer que c'étaient là de fausses allégations, allant même jusqu'à les traiter d'extravagances. D'autres, au contraire, ont répondu que leurs dires n'étaient pas
(1) Voir celte profession de foi dans Mansi, Conciliorum ùmn., VI, 630. - Héfélé, Hutoire des conciles, II, 563.
exacts. C'est pourquoi nous omettons le récit de ces incidents et nous abrégeons tous les détails, afin de ne pas devenir fatigants.
€ Ayant donc vu, soit par le libelle que l'archimandrite Eutychès lut au concile de Constantinople, quand il y comparut en personne après y avoir été appelé trois fois, soit par celui qu'il nous a présenté ; ayant vu, disons-nous, que l'archimandrite Eutychès adhérait fermement au symbole orthodoxe, et qu'il n'introduisait aucune nouveauté dans les définitions des Pères de Nicée et d'Éphèse, nous avons d'abord rendu témoignage à sa foi orthodoxe et décidé qu'il pouvait jouir du sacerdoce, ainsi qu'il l'avait fait jusqu'alors; ensuite nous avons versé des larmes, non pas tant sur celui qui a été condamné que sur ceux qui ont rendu cette injuste sentence, nous voulons dire sur l'accusateur impudent et sur le juge inique (1) ; car cet accusateur et ce juge n'ont pas commis une simple erreur; — celte erreur, il eût été facile de la corriger, et elle l'est déjà; — mais ils ont osé répandre une doctrine erronée, laissé franchir les barrières de la crainte de Dieu et tenté d'introduire une seconde fois, comme si on était au commencement de la controverse, les dogmes impurs de Nestorius, ces dogmes qu'avaient anéantis vos lois fidèles, de concert avec-le bienheureux synode rassemblé jadis à Éphèse.
« Ce n'était donc point sans le secours des lumières de l'Esprit saint que ce dernier synode avait défini « qu'il « ne serait plus permis désormais à personne de com- « poser, de commenter, de renouveler un symbole après e celui composé par les Pères de Nicée, ou de chercher
(I) Mol à mot : étrange.
« à ébranler, n'importe comment, ce qui ne croule jamais. c< Ceux qui agiraient d'une autre manière devraient être « chassés, les évêques de l'épiscopat, les clercs de la cléce ricature, les laïques de la participation aux saints c< mystères (1). i>
« Le synode, en effet, parlant sous l'inspiration de^ r Esprit saint et étant plein d'hommes irréprochables dans leur doctrine, était fermement convaincu « que les « disputes inutiles ne tournent qu'au trouble des audi- « teurs (2), » ainsi que s'exprime le sage Paul, lequel ajoute encore : « Évite les entretiens des hommes prod fanes et vains, car ils profitent beaucoup à l'impiété, et « leur discours gagne comme le cancer (3). > De ce nombre sont Flavien et Eusèbe (4), lesquels, après avoir quitté la voie de la vérité, ont été déposés du sacerdoce, déclarés indignes de l'honneur de l'épiscopat, proclamés coupables par une seule voix et condamnés par nous tous, comme si nous n'eussions eu qu'une voix et qu'une langue. On a reconnu, en effet, qu'ils violaient les décrets d'Éphèse, qu'ils inventaient et enseignaient
(1) t His igitur perlectis, statuit sancta synodus, alteram fidem nemini licere proferre, aut comcribere aut comporter e, prœter definilam a sanctis patribus, qvi in Nicœâ cum Spirilu sancta congregali fuerunt. Qui vero ausi fuerint aut componere fidem alteram, aut pro ferre, vel offerre converti volentibus ad agnitiomm veri" tatiSy sive ex gentilibus, sive ex judaismo, $ive eoc qualicumque hœresi; hos quidem^ si simt episcopi, aut clerici^ alienos esse épiscopos ab episcopatu, et clericos a clericatu decrevit : Si vero laici fuerint anathemati subjici, » (Mansî, Conciliorum omnium, IV, col. 1362-1363.)
(2) lie à Timothée, lî, 14.
(3) Ibid.,iQ,Al.
(4) Allusion évidente à ces mots de saint Paul : Exquibus estHymenœut et Philetus,
de pures subtilités. Au lieu de paître sagement les àmes^ ils ont soulevé contre l'Église une violente tempête, et jeté dans le cœur des fidèles le trouble et l'inquiétude. C'est pourquoi on pourrait bien leur dire : « Marchez € à votre propre lumière., et allez aux flammes qui sont € allumées pour vous. » Qu'ils mangent donc le fruit de leurs propres œuvres, et qu'ils se rassasient de leur impiété! Quant à nous, dans ce qui regarde notre foi sainte et orthodoxe, nous avons décrété de nous en tenir à ce qui a été défini jadis par les Pères de Nicée et récemment par ceux d'Éphèse. — Tel est, en effet, l'enseignement que nous donne la divine Écriture quand elle dit : c N'arrache point les bornes qu'ont plantées € tes pères (1). » — Personne ne doit rien y ajouter ni rien y retrancher.
€ Nous prions, en outre, votre puissance invincible de vouloir compatir à ceux d'entre nous qui, déjà avancés en âge et fatigués par leurs longs voyages sur terre ou par les tempêtes qu'ils ont essuyées sur mer, sont ici souffrants et abattus par le mauvais air d'Éphèse. Veuillez donc, [prince], donner des ordres pour que nous quittions promptement un lieu où nous perdons notre temps, afin que chacun de nous, rendu à son église, oflre à Dieu ses prières pour votre règne pur et ami du Christ. > — Timothée iElure ajoute que t(ms les Pères souscrivirent cette pièce (2).
Ne serait-ce point là l'instrument sur lequel on contraignit plusieurs évêqiies d'apposer leurs signatures, avant même qu'il fût rédigé, ainsi qu'ils s'en plaigni-
(1) Proverbes, XXII, 26.
(2) Manuscrit syriaque 12156 du Musée Britannique, f> 59 b, 2.
rent plus tard à Calcédoine? — Nous le croirions volontiers, car il était important que les Pères du concile signassent cette espèce de compte-rendu de la première session, afin que la vue de toutes ces signatures fit impression sur le faible empereur Théodose. C'était probablement le document qu'on devait mettre sous ses yeux : les Actes, il ne devait jamais les voir, et, d'iailleurs, les sentences émises par chaque évêque auraient facilement tenu la place des signatures au cas où le Ihéologastre couronné se fut donné la peine de les parcourir. Il importait de lui faire illusion et de le confirmer, de plus en plus, dans les résolutions qu'il avait prises. Cette pièce était habilement rédigée, et elle conduisait trèsbien au but que se proposaient ceux qui l'avaient conçue. Du reste, l'événement répondit à leurs espérances : ils ne réussirent malheureusement que trop dans leurs projets : les intrigues du parti eutychien eurent un plein succès. Cette lettre fut expédiée à Constantinople le 48 ou le 49, c'est-à-dire le jeudi ou le vendredi de la troisième semaine du mois d'août, moins de quinze jours après l'ouverture du conciliabule. En attendant la réponse du prince, on procéda à l'examen des causes qui étaient encore déférées à l'assemblée, afin d'être prêt à partir aussitôt que le synode aurait reçu de l'empereur la permission de se dissoudre. C'est pourquoi les séances recommencèrent le samedi 20 août, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Le terrain était déblayé de tous ses obstacles; le crime triomphait; l'innocence était proscrite; Flavien partait mourant pour l'exil; ses partisans dispersés prenaient la fuite; Eutychès absous entrait au conciliabule ou regagnait la cité impériale comme un triomphateur. Désormais, le mot de Théo-
doret se réalisant à la lettre, le synodp ne fut plus qu'un massacre d'évêques, naiMTthidcx. (T^ay-h. Les actes mêmes des sessions suivantes vont le montrer.