‹ Le pseudo-synod connu dans l'histoire sous le nom de Brigandage d'EpheseChapitre 2 sur 27 · CHAPITRE FRB.VIIEK · texte numérisé non relu

CHAPITRE FRB.VIIEK

Doulr» pofMiiblrs sur rautheatieité des Ac«e« dv Brigandage d'Épbène.

La mauvaise foi, Fesprit de parti, la vanité personnelle jouent un si grand rôle dans l'histoire du monde, qu'on n'ouvre pas, sans une certaine défiance, un volume plein, en apparence, d'étranges révélations. Il n'a jamais manqué, en effet, en ce monde, de personnalités bruyantes, qui ont cherché à se faire un nom au détriment de la réputation des autres, ou qui ont espéré immortaliser leurs œuvres en les plaçant sous le patronage des noms les plus illustres. Aussi, l'antiquité nous a-t-elle légué un nombre incalculable de pièces préten-

dues historiques, dont l'existence est due seulement aux causes énumérées plus haut. Certains esprits ont cherché dans ce genre de travaux un agréable passe-temps ; d'autres ont poursuivi des rêves d'amour-propre et de vanité littéraire ; plusieurs se sont fait de ces procédés une arme de guerre, pour défendre leur propre mémoire ou pour attaquer celle de leurs adversaires. Rien n'est donc moins rare, en histoire, que de se heurter à des pièces d'une origine . suspecte et d'une authenticité douteuse.

N'avons-nous pas à craindre quelque mystification dans le cas présent?

Les Actes du Brigandage d*Éphèse, que nous publions aujourd'hui, ne seraient-ils pas l'œuvre de quelqu'un des héros de ces luttes religieuses que le V® siècle vit éclore? Au lieu d'un recueil historique dont la découverte serait inestimable, n'aurions-nous pas entre les mains un ensemble de documents falsifiés et sans valeur?

,Ce qui rend, au premier abord, ces doutes légitimes, c'est que les partis religieux, dont les dissensions et les violences tourmentèrent le V® et le VI® siècle, recoururent souvent à l'emploi de ces armes déloyales (1). Ils ne craignirent pas de porter sur les documents de l'antiquité chrétienne une main sacrilège, et ils allèrent même souvent jusqu'à fabriquer, de toutes pièces, des documents destinés à favoriser le succès de leur cause : « Ne vous étonnez pas, écrivait saint Cyrille à Jean d'Antioche, de voir des hommes, habitués dès longtemps

(1) Évagre {Histoire ecclésiastique, III, 31 ; Patrologie grecque de Migne, LXXXVI, col. 2663) dit : c Libros sanctorum patrum sœpe numéro corruperunt. Multos quoque Apollinaris libros Àthanasio et Gregorio Thaumaturgo et Julio falso ascripserunt. »

à pervertir tout ce qui est honnête, détourner mon langage de son sens naturel, pour y découvrir leurs propres idées. Votre Sainteté sait que, sous prétexte de chercher dans la divine Écriture des fondements pour leur hérésie, les hérétiques ne craignent pas de dépraver le langage correct de l'esprit de Dieu, au risque d'attirer sur leur tête des flammes inextinguibles. C'est pourquoi, ayant appris que certaines personnes faisaient circuler, avec des altérations et des falsifications, la lettre orthodoxe que notre très-illustre père Athanase écrivit à Épictète, et sachant que beaucoup de chrétiens prennent de là occasion de se scandaliser, nous avons cru faire une chose utile, sinon nécessaire, en vous envoyant une des copies que nous avons fait faire sur l'original conservé chez nous à l'abri de toute altération (1). »

Saint Cyrille ne se trompait pas, et il agissait sagement en envoyant aux Orientaux une copie de la lettre d' Athanase à Épictète (2), car Paul d'Émèse n'eut pas plus tôt confronté avec l'original l'exemplaire qu'il portait avec lui, qu'il y constata de nombreux et de notables changements. Nous pourrions citer encore d'autres exemples, car l'époque fut féconde en falsifications, et les pièces fausses relatives aux premières controverses monophysites abondent dans l'histoire. Tout le monde connaît les lettres qu'on attribue à Théodoret, à propos de la mort de saint Cyrille (3), et tout le monde sait

(!) Mansi, CondUorum omnium amplissima collectio^ V, 309, a-b; cf. 326, c, et Héfélé, Histoire des conciles, II, 450-451.

(2) Voir Patrologie grecque de Migne, XXVI, col. 1047 et suiv.

(3) Tillemont, Mémoires pour servir à Vhistoire ecclésiastique, XIV, 784, 786.

aussi qu'on les considère généralement aujourd'hui comme dépourvues d'authenticité (1). Ce sont là quelques-uns des faits que nous pourrions rapporter comme exemples; si nous nous bornons à ceux-là, c'est parce qu'ils ont des rapports intimes avec des questions que nous serons obligé d'aborder.

Avant donc d'ouvrir les Actes du Brigandage d*Éphèse, ou tout au moins avant de les introduire dans l'histoire, il y a lieu de se poser cette question : Ces actes émanentils réellement de l'assemblée dont ils prétendent reproduire les idées et le langage?

Et ce qui rend encore cette question plus opportune, c'est le petit nombre d'exemplaires qu'il y eut, dès le principe, de ces Actes conciliaires. On sait, en effet, par des témoignages contemporains, notamment par les dépositions de plusieurs évêques au concile de Calcédoine, que les Actes du conciliabule furent recueillis par quatre ou cinq notaires seulement. Plusieurs des principaux métropolitains n'en eurent jamais à leur disposition; beaucoup ne purent jamais les lire, et c'est à peine si, moins de trois ans plus tard, quelques évêques savaient exactement ce qui s'était passé au Brigandage d'Éphèse (2). A Calcédoine, il fut clairement établi que quatre ou cinq copies, au plus, avaient été prises : l'une pour Juvénal, de Jérusalem; l'autre pour Thalassius, de

(1) On trouve, dans plusieurs manuscrits syriaques du Musée Britannique (notamment dans les manuscrits 12155, fo 50 6, 1 ; — 12156, 67 a, 67 6; — 14602, 97 a, 2; 97 6), des lettres que Théodorel aurait écrites, dit-on, à Nestorius, dans son exil. Ces lettres différent les unes des autres, et leur authenticité est fort suspecte.

(2) Mansi, Conciliorum omn. ampl. coll., VI, 623-624. — Flcury, Hisloire ecclésiastique, XXVllI, 4, 5, 6. — Uéfélé, Histoire des conciles, III, 19-25.

Césarée ; une troisième pour Tévêque de Corînthe, et enfin une dernière pour Dioscore, d'Alexandrie (1). On ne voulut pas, en effet, laisser les notaires des autres évêques recueillir les notes nécessaires à la confection des Actes.

11 suffit de songer à ce fait pour comprendre comment les Actes du Brigandage d'Éphèse se sont si rapidement perdus.

Mais rien ne contribua à les faire disparaître comme la réprobation universelle qui frappa la fameuse et criminelle assemblée. Elle ne fut pas plutôt dissoute qu'on entendit éclater de toutes parts des cris d'étonnement et d'indignation. Tant d'iniquité paraissait impossible. On se refusait à croire qu'une réunion de prêtres et d'évêques eût prévariqué à ce point. Aussi, l'univers chrétien poussa-t-il des protestations presques unanimes. Chose même étrange! les catholiques ne furent pas les seuls à manifester la douleur et la honte que leur inspiraient les crimes d'Éphèse ; la stupeur et l'effroi se répandirent rapidement dans le monde, et ceux même qui avaient pris part à la sinistre tragédie en vinrent bientôt à se demander s'ils n'étaient point victimes de quelque hallucination. Ils furent pris de remords, et ils laissèrent tomber à leur tour sur le conciliabule un cordial anathème. Les monophysites ne tardèrent pas, en effet, à condamner le concile où leurs idées avaient été solennellement affirmées pour la première fois (2).

(1) Mansî, Conciliorum omn. ampL coll., VI, 623-624. — Fleury, Histoire ecclésiastique, XXVllI, 4, 5, 6. — Héfélé, Histoire des conciles, 111, 19-25.

(2) 11 n'est presque pas un monophysite qui ose défendre Eutychès. Cet hérésiarque est anathémafisé par tous les écrivains du V« et du

On trouve bien parmi eux quelques voix discordantes; mais elles sont rares et n'obtiennent point d'écho.

C'est en vain qu'elles essaient de lutter contre la flétrissure que le concile de Calcédoine, réuni pour remédier aux maux causés par celui d'Éphèse, a imprimée aux partisans de Dioscore. On a si bien senti l'inutilité de tout efibrt en ce sens, qu'on a laissé tomber le synode d'Éphèse dans un oubli presque complet. Les monophysites ont même secondé en ceci les pères de Calcédoine : ces derniers avaient demandé à l'empereur Marcien de faire détruire les pièces qui se rattachaient au malheureux conventicule (1), et les monophysites, répudiant leur berceau ou n'ayant pas la hardiesse de le défendre ouvertement, assurèrent le succès des mesures prises par le gouvernement impérial. Dès le commencement du VI® siècle, ils 'n'osaient déjà plus parler du Brigandage d'Éphèse ; ils éprouvaient quelque honte à invoquer l'autorité de Dioscore; quant à Eutychès, il leur était devenu tellement odieux, qu'ils ne prononçaient jamais son nom sans l'anathématiser (2).

VI« siècle, par Timothée ^lure, par Philoxène, par Jacques de Saroug, etc. Il faudrait citer ici des témoignages innombrables. Pour ce qui regarde Dioscore et le conciliabule d'Éphèse, les témoignages sont moins unanimes. Les monophysites ont défendu longtemps révêque d'Alexandrie et le .synode. On connaît ce qui arriva à Gonstantinople, dans les conférences qui eurent lieu entre les catholiques et les monophysites. — Voir là-dessus Héfélé, Histoire des conciles, III, 352-353.

(i) Labbe, Sacro sancta concilia, IV, 673.

(2) Dans le manuscrit syriaque 12155 du Musée Britannique (fo 162 a, 2, et 163 a, 1), on affirme que Dioscore lui-même anathématisa Eutychès, du fond de son exil, quand il eut reconnu qu'il s'était trompé. — Cf. W. Wright, Catalogue ofsyriac manmcripis acquired since the year^ 1838, III, p. 945, <îo1. 1, n<» xiv.

Aussi) les Actes du Brigandage d'Éphèse tombèrentils rapidement dans l'oubli ; c'est à peine si on rencontre, au V« et au VI® siècle, dans l'Église occidentale, des témoignages assez formels pour prouver qu'ils existent encore. Il faut sortir de l'Église latine et de l'Église grecque pour trouver des auteurs qui attestent que ces documents n'ont pas complètement disparu.

Un fait qui, du reste, prouve combien cette disparition s'opéra rapidement, c'est le profond silence que le cinquième concile œcuménique garde sur le faux synode d'Éphèse. Si les actes de cette fameuse assemblée eussent été encore connus du vulgaire, concevrait-on qu'on ne les eût jamais cités durant la longue controverse que les écrits de Théodore de Mopsueste, de Théodoret et d'Ibas provoquèrent au sein de l'Église orientale? N'aurait-on pas allégué quelquefois le témoignage du Brigandage, et, si on n'eût pas osé se couvrir de l'autorité de cette assemblée, ne lui aurait-on pas, du moins, emprunté quelques documents compromettants pour la mémoire des trois personnages tristement immortalisés par lacontroverse des trois chapitres?

Pendant plus d'un siècle (449-553) les noms de Théodore, d'Ibas et de Théodoret revinrent presque constamment dans la polémique chrétienne, et jamais, cependant, on ne fit usage contre eux des témoignages accumulés dans nos actes synodaux. Est-ce parce que le protocole de ces actes n'existait pour ainsi dire plus ? Est-ce parce qu'on n'y attachait aucune confiance?

Alors même qu'on adopterait la seconde de ces deux opinions, il faudrait encore avouer que l'oubli se fit bientét sur le Brigandage d'Éphèse, car on ne trouve presque aucun auteur qui les ait lus, au V« siècle.

dans rÉglise grecque ou dans l'Église latine. C'est au point que, peu d'années plus tard, les historiens ne savaient plus exactement ce qui s'était passé à Éphèse. On ne citait jamais les Actes pour les attaquer ou pour les défendre. Ceux même qui auraient eu intérêt à en réfuter les accusations ou à en redresser les mensonges ne croyaient pas devoir s'abaisser jusque-là ; Théodoret nous apprend qu'il en avait lu au moins une partie, mais il ne les cite jamais dans ses lettres; c'est cependant, de toutes les victimes de Dioscore, celle .qui se défendit avec le plus de ténacité. Ibas d'Edesse protesta contre l'injustice qu'on lui avait faite; il demanda et obtint sa réintégration sur le siège épiscopal, mais il ne réclama jamais en particulier contre les dépositions consignées dans les actes du conciliabule. Au concile de Calcédoine on lut, presque en entier, les procédures de Tyr et de Béryte ; les commissaires impériaux voulaient même qu'on prît connaissance de celles d'Éphèse : « Rien ne doit manquer, disaient-ils, à ceux qui doivent juger avec équité. C'est pourquoi nous voulons qu'on relise, avant de finir, ce qui s'est fait à Éphèse au sujet du très-révérend évêquelbas (1); » mais leur proposition fut repoussée par un vote presque unanime. Les légats du Pape s'opposèrent, au nom de toute l'assemblée, à ce qu'on lût « les actes d'un synode où on avait discuté des accusations aussi infâmes, et demandèrent à l'empereur Marcien une loi pour qu'on ne (ït plus même mention du trop célèbre conciliabule (2). »

(1) « Ut autem nibil desit juste judicare debentibus, relegantur quae in Ëphcso ad ultimuni de Iba reverendissimo episcopo gesta sunt. > (Labbe, Sacro sancta concilia, t. IV, col. 673.)

(2) « Paschasinus et Lucenlius et Julianus reyerendissimi episcopi

Il n'y avait pas encore trois ans que le Brigandage iVÉphèse avait eu lieu, que déjà l'oubli se faisait sur son compte.

De cette assemblée, rien ne devait survivre en dehors du souvenir de ses crimes; le jugement de saint Léon devançait celui du monde tout entier, et le nom de Brigandage, qui s'accolait à celui d'Éphèse, imprimait une flétrissure éternelle au front desévêques prévaricateurs.

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