CHAPITRE IV
De rautbeiitlcité des paroles et des écrits prêtés par nos JLetos h Ibas et àc Tkéodoret.
L'authenticité des Actes syriaques du Brigandage (FÉphèse étant pleinement démontrée, et les documents que nous avons cités ne laissant plus subsister l'ombre d'un doute, il reste une question plus importante à résoudre et plus difficile à vider, à savoir l'authenticité de quelques-uns des documents qui furent lus à Éphèse. Les deux questions, on le voit facilement, sont connexes, mais ne sont pas identiques. Le faux concile a très-bien pu prendre connçiissance de certaines pièces; il a pu même croire qu'elles étaient des auteurs auxquels nos Actes les attribuent, sans que la question de leur authenticité soit compl^^oie^t iclaireiâ. Siaous avions affaire à une assemblée régulière, ce serait assu-
réraent une présomption favorable à Tauthenticité de tous ces documents que leur insertion parmi les instruments d'un concile; mais ici ce n'est point le cas.
Nous avons devant nous un synode tumultueux, une réunion d'hommes violents ou faibles, dominés les uns par des passions sanguinaires, les autres par des terreurs trop légitimes; des hommes, par suite, qui ne prenaient pas grand soin d'examiner les chefs d'accusation qu'on leur proposait. Subjugués par la violence ou achetés par les faveurs d'un parti, ces hommes paraissent n'avoir eu qu'une seule préoccupation, celle de trouver des coupables ou de se procurer des prétextes pour assouvir leurs haines et leurs colères. Donnée une telle situation, loin de pouvoir nous appuyer sur l'opinion du faux synode d'Éphèse pour démontrer l'authenticité des pièces que les Actes prêtent à Théodoret, ou des paroles qu'ils attribuent à Ibas, c'est pour nous un motif de nous tenir en garde et d'examiner, avec la plus grande attention, si beaucoup de ces documents ne seraient pas apocryphes ou, à tout le moins, dénaturés, interpolés, falsifiés. Les passions sont capables de tout, et les passions religieuses plus encore que les autres. Elles ne pardonnent jamais; elles bravent le temps; elles défient les siècles; mais ce qui est vrai à toutes les époques l'est surtout à celle dont nous parlons en ce moment.
En effet, au milieu du V® siècle, la lutte était si vive, les antipathies si profondes, l'aveuglement si complet, qu'on se croyait facilement tout permis envers des hommes prétendus dangereux. Or, parmi les victimes du Brigandage d'Éphèse^ nous rencontrons deux personnages qui ont été l'objet de discussions sans fin
pendant leur vie, et autour desquels le silence ne s'est même pas fait quand la mort les a eu couchés, à leur tour, au fond de la tombe. Il faut lire les ouvrages théologiques, historiques ou liturgiqiies des Orientaux pour se faire une idée de l'acharnement avec lequel on a poursuivi la mémoire d'Ibas et de Théodoret, même après leur mort. Et ce n'est pas tout : nous avons des preuves à peu près certaines que quelques-uns de ces documents sont supposés. Telle est, par exemple, la lettre qu'on attribue à Théodoret, à propos de la mort de saint Cyrille ; telles encore certaines paroles prêtées à Ibas-: Ibas les a démenties au synode de Tyr, de Béryte et de Calcédoine; quanta Théodoret, il est certain qu'il n'a pas pu écrire la lettre à Jean d'Antioche, comme on le lit communément dans les auteurs, puisque Jean mourut avant saint Cyrille, et c'est pourquoi la plupart des critiques rejettent ce document comme apocryphe (1). N'est-ce pas un nouveau motif de soupçonner que plusieurs des témoignages, cités à diverses époques comme pièces à conviction, émanent de la même source? Ce point d'interrogation, il faut l'avouer, a bien sa raison d'être, et ce qui nous oblige à le poser plus que tout le reste, c'est premièrement le refus fait par le concile de Calcédoine de laisser lire toutes ces pièces accusatrices. Conçoit-on, en effet, qu'il eût passé sous silence tous ces documents, s'ils lui avaient paru authentiques? Croit-on qu'il n'aurait pas demandé quelques explications à Ibas et à Théodoret? Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de le soutenir. Nous ne trouvons cependant rien de semblable dans les actes du
(1) Tillemont, Mémoires, XIV, 784-7g6.
concile de Calcédoine; nous voyons bien qu'on y lut la lettre d'Ibas au Persan Maoris, qu'on obligea même Théodoret à anathématiser Nestorius (1), mais il tfest dit nulle part un mot des paroles attribaées à Ibas ou à Théodoret. Évidemment, un tel silence est significatif. Et ce qui nfe l'est pas moins, c'est que, de tous les auteurs qui nous ont conservé des extraits de Théodoret ou d'Ibas, de tous les écrivains qui se sont acharnés à recueillir les documents contre les Trois Chapitres, aucun ne rapporte les passages cités dans nos Actes, aucun n'y fait allusion, aucun n'a soupçonné leur existence. Il y a là cependant des textes bien plus concluant» que tous les autres. Ni Marins Mercator (2), ni Victor de Tunnones, ni Ubératus, ni Facundus d'Hermiane, ni Pro&per et Idatius, etc., aucun auteur, enfin, ne mentionne ces paroles et ces extraits.
Que penser d'un tel silence? Que penser en particulier du cinquième concile œcuménique qui examina la question à fond et qui dut se prononcer sur l'orthodoxie des écrits de Théodoret et d'Ibas? Toutes les œuvres de ces hommes fameux furent évidemment parcourues ; on pouvait alors se les procurer sans peine; en tous cas, les Actes du Brigandage d^Éphèse n'étaient pas inconnus des Orientaux. Comment se fait-il donc que Théodore Âskidas et ses partisans, qui étaient d'Asie, qui àivaient des intelligences dans toute la Syrie, qui remuaient ciel et terre pour faire condamner leâ Trois Chapitres, et qui n'ignoraient pas, évidertiment, les raisons sur lesquelles s'étaient appuyés les brigands
(1) Mansi, Conciliorum omn, ampl. coll., Vil, 185-194. — Héfélé, Histoire des conciles, III, 71-72.
(2) Patrologie latine de «EgAe, XLVIII, col. 1067-14)84.
d'Éphèse pour Ciétrîr Ibas et Théodovet^ comment se fait-ily dison&-nous, que oes eftnemis adiarnés des deux évéques orientaux n'aient rapporté aucun des textes ou des mots que nous lisons ici?
Il est certain que tous ces faits combinés ensemble inspirent des doutes^ fort légitimes sur V authenticité des fragments que nos actes attribuent à Tbéodoret, ou des paroles qu'ils mettent dans la bouche d'Ibas, Ne faudraitil pas chercher ailleurs' la cause de ce silence, et ne doit-on pas expliquer par d'autres moyens l'existence de ces écrits calomniateurs? Le caractère des peuples orientaux, la vivacité des passions, la haine des partis, l'exaltation religieuse, le fanatisme enfin n' auraient-ils pas quelque part dans la composition de documents mensongers ? Les Orientaux sont doués d'une imagination très-vive, tout le monde le sait ; ils sont, en outre, accessibles à des passions très-violentes; il pourrait donc bira se faire, suivant nous, que l'imagination et les passions aidant, ils eussent inventé ces émts tout d'une pièce, ou qu'ils les eussent admis sur l'autorité de témoins peu véridiques. Il est impossible de se prononcer dans rétat actuel de nos connaissances, et peut-être même le problème d^oaeurera-t-il éternellement insoluble. Le genre, la tournure d'idées, la manière babituieUe de raisonner, un certain nombre de comparaisons, quel^ ques formules origmales, tout cela est bien imité de Théodoret et d'Ibas ; mais quant à aller jusqu'à dire que ces auteurs sont réellement responsables des paroles qu'on leur prête, nous ne l'osons pas. On leur a attribué tant de crimes, on a passé sur leur compte tant de faux écrits, on a poursuivi leur mémoire avec tant d'acharnement, que le doute, dans ce cas, nous semble permis.
Nous regrettons de ne pas pouvoir aller plus loin, dans un sens ou dans un autre, mais aucun document ne nous y autorise. Tout ce que nous pouvons faire, en livrant ces documents nouveaux au public, c'est de le tenir en garde contre un jugement précipité, c'est de lui manifester les doutes que tout un ensemble de faits nous inspire, c'est de l'inviter enfin à réfléchir avant de se prononcer. Voilà un de nos premiers devoirs envers deux mémoires que nous ne' pouvons absoudre, mais que nous ne voulons pas davantage condamner plus sévèrement que ne l'a fait l'Église. Ce devoir, nous croyons l'avoir rempli avec impartialité pour les accjisés et pour les accusateurs. La mémoire des uns et des autres est assez chargée pour que nous veillons à ne pas augmenter la responsabilité qui pèse sur chacun d'eux. Théodoret et Ibas furent, sans doute, imprudents, mais ieurs ennemis se montrèrent aussi extrêmement passionnés; ils accueillirent peut-être beaucoup trop facilement les plaintes qu'on élevait contre eux; en tous cas^ s'ils ne se trompèrent point sur l'authenticité des pièces qu'on leur soumit, ils se trompèrent, au moins, sur le jugement qu'ils rendirent, ou on chercha à tromper en leur nom. C'est pourquoi, après avoir examiné la question d'authenticité, il faut étudier encore . celle de la véracité. C'est ce que nous allons faire dans le chapitre suivant.