‹ Le pseudo-synod connu dans l'histoire sous le nom de Brigandage d'EpheseChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

¥aleiir des Actes réeemiiieiit retrouvés an point de Yae de rUstoIre.

Il ne suffit pas, en effet, qu'une pièce émane en réalité de Fauteur dont elle porte le nom, pour mériter d'être acceptée sans aucune réserve; il faut tenir compte encore de la faillibilité inhérente à la nature humaine, de la mauvaise foi, des passions, de l'esprit de parti, de tout ce qui, enfin, peut faire dévier l'homme du chemin de la vérité. Que devons-nous donc penser des Actes du Brigandage d'Éphèse, tels qu'on vient de les retrouver?

Il est d'abord un fait incontestable : c'est qu'ils sont incomplets, non pas seulement parce que le temps a arraché quelques feuilles au manuscrit qui les contenait, mais parce qu'on ne les lui a point confiés tout entiers.

Ainsi, de toute la première session, la seule vraiment orageuse, celle où . furent jugés Flavien, Eusèbe de Dorylée et Eutychès, il n'y a pas un mot, pas même une allusion; c'est cependant cette session qui a tristement immortalisé le conciliabule d'Éphèse. Est-ce par mauvaise foi que le compilateur de nos Actes passe tous ces faits sous silence, et veut-il donner le change à l'opinion publique en commençant sa compilation par la procédure d'Ibas? A-t-il eu, enfm^ Tintention de tromper la

postérité en cherchant à taire des souvenirs qu'il reconnaissait être compromettants pour son parti?

Cette hypothèse serait, à la rigueur, possible, et on pourrait voir dans la rédaction de nos Actes une apologie du monophysisme, tentée sous le couvert de l'histoire. Cependant, nous ne croyons pas que telle soit la véritable explication du silence que garde le compilateur de notre collection. Tous* ceux qui s'occupent de l'antiquité savent combien il est rnre de trouver dans les manuscrits les actes des divers conciles reproduits d'une façon intégrale. Le plus souvent, on ne les y rencontre que par fragments ; ce sont les modernes seuls qui ont eu l'idée et le pouvoir de réaliser ces collections monumentales où toutes les reliques <lu passé se juxtaposent et s'enchaînent dans leur ordre logique. Autrefois, chaque auteur ou chaque Église extrayait de l'ensemble la portion qui semblait l'intéresser plus particulièrement, et négligeait tout le reste. C'est pourquoi, en examinant attentivement la rédaction de nos Actes, nous croyons reconnaître que leur compilateur s'est proposé avant tout de choisir, parmi les procédures du conciliabule d'Éphèse, celles qui intéressaient spécialement les églises d'Asie, en particulier les Églises syriennes. La première séance où avait été discutée la cause d'Eutychès et de Flavien était donc un hors -d'oeuvre, et voilà, sans doute, la raison qui la lui a fait omettre tout entière.. Dans nos Actes,, il n'y est pas fait une seule allusion. On pourrait dire encore que le compilateur a craint de paraître approuver Eutychès en insérant dans sa collection la sentence qui l'avait absous, et qu'il n'a pas voulu courir les risques d'une confusion entre la cause de cet hérésiarque et celle du monophysisme.

Nous savons aujourd'hui, en effet, que les menophysites ne tardèrent pas longtemps à frapper d'un seul et même anathème Nestorius et Eutyehès. La justice divine attei* gnit, dès ce monde, le principal auteur des crimes d'Éphèse, et, pour le punir de son audace, elle ât de son nom un objet de réprobation pour tous les peuples. Eutyehès est peut-être plus exécré des chrétiens d'Asie que des chrétiens d'Europe.

Quelle que soit la manière dont on expUque le silence et l'omission dont nous parlons, il nous paraît impossible de conclure de ;là à la mauvaise foi du compilateur. Il eût été, sans doute, du plus grand intérêt pour nous de posséder la première session du conciliabule d'Éphèse, car, en la comparant au texte authentique inséré dans le concile de Calcédoine, nous aurions pu porter un jugement plus motivé sur l'exactitude du traducteur syrien. Nous aurions vu de quelle façon il abordait, tournait ou résolvait les parties scabreuses de sa tâche, et ce n'eût pas été sortir des limites d'une légitime induction que de conclure du particulier au général.

Tous les éléments de contrôle nous faisant à peu près défaut, que faut-il donc penser de la véracité de^ nos Actes, et jusqu'à quel point faut-il les considérer comme l'expression rigoureuse des idées et du langage de l'assemblée d'Éphèse?

Avant de répondre, rappelons d'abord que les comptes-rendus anciens ne ressemblent nullement à la sténographie moderne, qui est comme la photographie de la parole. Dans les assemblées ecclésiastiques des premiers temps, des notaires recueillaient des notes au fur et à mesure que les orateurs parlaient; ensuite ils rédigeaient à loisir le compte-r^du de ce qu'ils

avaient recueilli, puis ils soumettaient leur rédaction au contrôle de l'assemblée dans les séances postérieures, et, quand leur récit avait subi cette contreépreuve, il devenait enfin texte officiel. Or, nous savons qu'au Brigandage (TÉphèse on n'observa aucune de ces formalités : ainsi, pour ce qui concerne la première séance, les notaires de Dioscore ou les notaires dévoués au parti monophysite eurent seuls la permission de recueillir des notes. Tous les autres, quand ils tentèrent de remplir leurs fonctions, en furent empêchés par la violence la plus indigne d'une assemblée ecclésiastique. On leur enleva leurs papiers, on leur prit leurs écritoires, on brûla leurs notes, et quelques-uns faillirent même perdre la vie dans la lutle. C'est le concile de Calcédoine qui nous apprend ces tristes détails (1). Évidemment, ce n'était pas pour reproduire fidèlement les incidents et les discours qui se tiendraient à Éphèse que Dioscore avait donné cette consigne à ses séides et à ses notaires. Ces procédés violents trahissaient des préoccupations ultérieures, quand ils se produisaient dans le synode; il suffit de les connaître pour nous tenir en garde contre la teneur des Actes qui nous sont parvenus.

De fait et pour ce qui regarde la première session, la seule dont le compte-rendu ait été soumis à l'épreuve d'une lecture publique, nous voyons, par les rectifications qu'on y fit, que les notaires de Dioscore s'étaient •conduits d'une façon très-arbitraire. D'abord, on avait obligé les évêques de souscrire des papiers blancs ; ensuite on leur prêtait à tous des paroles qu'ils n'avaient

(1) Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. XXVI II, ch. \i. — Mansi, Canciliorùm omn. ampL colh, VI, 622-630.

pas dites ou que quelques-uns seulement avaient prononcées ; enfin, on passait sous silence beaucoup d'incidents ou de discours qui étaient de la plus haute importance pour le concile et pour son histoire. On adressa tous ces reproches à Dioscore, et on prouva devant lui tous ces faits illégaux, injurieux ou violents. Lui-même fut obligé de convenir, sur certains points, d'avoir manqué au premier devoir du président d'une assemblée délibérante, et pour ce qui est du reste, il se retrancha dans des dénégations trop intéressées pour qu'elles soient de quelque poids devant la postérité.

Faut-il supposer que les mêmes procédés furent employés dans toutes les sessions du synode? On le pourrait sans doute, et cela semblerait même de prime abord fort naturel. Cependant, nous ne croyons pas que la partie des Actes récemment découverte doive nous être aussi suspecte que celle déjà connue depuis longtemps par le concile de Calcédoine ; il est facile d'en voir la raison.

La première session fut, en effet, véritablement orageuse ; le parti de Dioscore avait devant lui des hommes de cœur, d'esprit, de caractère; il n'était pas possible de les condamner, sans qu'ils fissent entendre des protestations. On avait eu soin, il est vrai, de choisir des hommes dociles et dévoués au parti ; mais, en dépit de tout ce qu'on avait pu faire pour éclaircir les rangs de l'opposition, il y avait au moins une quarantaine d'évêques qui n'étaient pas disposés à céder sans combattre. Il fallait venir à bout de ces adversaires, avant d'exécuter les mesures arrêtées par la cour ou par le parti eutychien. Pour triompher, Dioscore était donc condamné à fouler aux pieds toutes les convenances, à

violer toutes les lois, même à recourir aux menaces et à l'emploi des armes. Il était obligé d'étouffer toutes les protestations, de terroriser tous ceux qui voudraient faire du bruit et d'empêcher au dehors tous les éclats capables de nuire au parti. De là ces agissements, ces menaces, ces coups, ces mauvais traitements, qui furent plus tard dévoilés au concile de Calcédoine. Mais, une fois ces adversaires terrassés, une fois les légats du Pape partis, une fois Flavien et Eusèbe expulsés, le parti orthodoxe, qui jouait alors le rôle de l'opposition, fut si diminué ou si abattu, que les menaces devinrent inutiles. Les évoques qui restaient encore étaient vendus à Dioscore, ou les tourments endurés les premiers jours les avaient tellement effrayés, qu'ils n'osaient plus élever la voix autrement que pour applaudir. La violence devenait inutile; les notaires pouvaient donc prendre impunément des notes. Il n'y avait rien à taire, puisque tous les évêques présents étaient unanimes. D'autre part, les adversaires qu'on avait l'intention de juger étant absents^ il n'y avait plus à craindre ni réplique, ni opposition de leur part; personne ne devait prendre leur défense; les choses allaient suivre leur cours naturel.

Il n'y a donc pas lieu, suivant nous, de suspecter l'exactitude de la seconde partie des Actes du Brigandage d*Éphèse, celle qu'on vient de retrouver. Elle doit reproduire assez fidèlement la vraie physionomie de l'assemblée si tristement célèbre.

De quoi se composent d'ailleurs nos Actes? On peut les diviser en trois parties : la première comprend toutes les pièces officielles, lettres, rapports judiciaires, dépositions recueillies devant les tribunaux, etc. ; la seconde

contient les sentences des évêques ; la troisième renferme les exclamations attribuées au conciliabule tout entier. S'il y avait évidemment lieu de soupçonner, quelque part, de la fraude, ce serait dans les deux dernières parties; car, pour ce qui est de la première, bien qu'on pût présenter les documents officiels dans un ordre ou sous un côté qui les rendait défavorables aux accusés, il était difficile de les altérer substantiellement, sans s'exposer à de graves reproches. Du reste, il suffit de comparer les pièces que nous possédons en grec pour s'apercevoir immédiatement qu'il n'y a pas eu là de falsifications ou de suppressions. Pour ce qui concerne les deux dernières parties, la mauvaise foi n'était guère possible; elle n'avait aucun intérêt à dénaturer des sentences qui étaient assurées au parti eutychien. Tout au plus, pourrait-on se défier des exclamations qu'on prêle souvent à l'assemblée tout entière, et ne voir là-dedans que des cris échappés à quelques personnes. Mais, quand on compare ces textes à ceux des anciens conciles, l'étonnement qui saisit de prime abord un lecteur moderne cesse aussitôt.

Nous ne sommes plus habitués à ces manifestations bruyantes de la pensée chrétienne, et nous serions grandement scandalisés, aujourd'hui, d'entendre une assemblée d'évéques proférer des cris comme nous en trouvons dans les conciles d'Éphèse, de Calcédoine ou de Constantinople. Les temps sont changés, les mœurs sont devenues plus sévères, et, tout en ne valant peutêtre pas mieux que les Byzantins, le décorum nous interdit le langage qu'ils se croyaient amplement permis. On aurait donc tort, suivant nous, de suspecter l'exactitude de la partie des Actes du Brigandage d'Éphèse

qu'on vient de retrouver et dont nous publions aujourd'hui la traduction française. C/est à la fois et une pièce des plus authentiques et une pièce des plus véridiques qu'on ait recueillies, dans ces derniers temps, à travers les épaves du passé. Elle nous vient incontestablement du funeste conciliabule, et elle traduit avec vérité les pensées, les préoccupations, le mouvement d'idées de l'époque et du parti dont elle prétend nous faire connaître l'histoire. Elle ne dit pas tout; elle contient des lacunes; mais ces lacunes, qu'elles proviennent du hasard ou de la volonté du compilateur, ne nous paraissent pas devoir faire mettre en doute son honnêteté.

Du reste, pour qu'on puisse mieux juger de l'importance de la découverte, nous allons énumérer rapidement les lacunes que des témoignages positifs nous permettent de constater dans les Actes tels qu'on les a retrouvés.

Page 1