‹ Le pseudo-synod connu dans l'histoire sous le nom de Brigandage d'EpheseChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

fitttnatloii de l'Orient chrétleii après le concile d'Éphèc Jean d*Anlloehe. — Cyrille. — Froclus.

Peu d'époques sont fécondes en surprises comme les vingt ans qui séparent les deux grands conciles d'Éphèse (431) et de Calcédoine (451). L'Empire romain était alors dans toute sa force ; l'Église dominait partout en souveraine ; de grands hommes et de grands saints leur prêtaient, à tous les deux, l'éclat de leurs vertus et l'appui de leurs œuvres; et cependant, peu de périodes attristent autant que l'histoire de ces vingt années de luttes et de déchirements. A chaque pas on se heurte à quelque nouveau scandale, on va de surprise en . surprise, on aperçoit partout des germes de dissolution et de décadence, on sent que la vie politique et l'unité religieuse s'effrondrent; et si, un instant, ce coup de tonnerre, qui s'appelle le Brigandage d'Éphèse, semble réveiller le monde en sursaut, imposer silence aux passions qui le minent, recueillir toutes les âmes dans une

même pensée; si les divisions paraissrat s'évanouir et se fondre dans cette grande assemblée de Calcédoine, la plus nombreuse et la plus belle que l'univers ait vue jusqu'à nous, il n'est pas difficile néanmoins d'entrevoir, à travers cette unité apparente, des divisions qui déchireront encore l'univers et compromettront l'avenir. Le mal eist profond et la décadence se manifeste partout, excepté sur un seul point du globe, Rome : Rome est toujours Rome; à elle de sauver la civilisation en sauvant le christianisme ! Quand on se trouve en présence de cette assemblée composée des princes de l'Église, et que l'histoire, depuis le jour où elle eut lieu, ne cesse de flétrir du nom de Brigandage, on se demande comment on a pu réunir ensemble cent quarante évêques chez lesquels le respect d'eux-mêmes et l'amour des âmes fussent assez éteints pour ne lés arrêter devant aucun crime. L'âme chrétienne s'étonne, s'indigne et proteste, lorsqu'elle ne tombe point dans le doute et l'incertitude. Elle ne comprend pas un mystère d'iniquité pareil; elle l'aurait à peine cru possible.

C'est là assurément un des plus grands scandales de ► l'histoire, et il est heureux pour l'Église qu'on n'en ait pas souvent vu de pareils. Néanmoins, lorsqu'on étudie les années qui précèdent et qu'on examine attentivement ce qui se passe dans le monde, on arrive à comprendre par quel enchaînement de faits on aboutit à cette impasse dont l'Église a flétri le triste souvenir par le terme énergique de Brigandage, X>j<rT/>Me^ <yuvo8of. Le sens chrétien s'était aflaibli dans le clergé et parmi les peuples fidèles ; la société chrétienne était devenue mondaine. Le pouvoir et l'opulence avaient altéré sa pureté native; elle n'était plus l'ancienne Église des persécu-

lions : zélée, vaillante, invincible ; ses prêtres partageaient les idées du monde, et ses évêques n'étaient trop souvent que des courtisans travestis. Aussi, avec la disparition ou ramoindrissement des anciennes vertus, on avait vu s'évanouir les anciennes mœurs, le respect de l'autorité, l'esprit de subordination, l'amour de la discipline, l'obéissance aux lois. Tout le monde voulait discuter les questions les plus ardues, et personne ne consentait à admettre de contrôle. Les pouvoirs publics eux-mêmes donnaient l'exemple des errements dont le monde était épris, de telle sorte que le désordre apparaissait partout et le remède nulle part.

Le gouvernement impérial, qui aurait pu étouffer le mal dans son germe, en s'abstenant de toute immixtion maladroite dans les affaires qui n'étaient pas de son ressort, et en laissant à l'Église la liberté absolue de régler les questions qui ne sortaient pas du domaine spirituel, le gouvernement impérial assuma, au contraire, volontiers le rôle de protecteur et ne fit qu'aggraver la situation. D'abord, il voulut couvrir Nestorius et son parti de sa protection ; il alla même jusqu'à sévir rigoureusement contre ceux qui représentaient, dans cette grande controverse, l'Église, le droit, la vérité ; et puis cependant, par un de ces revirements qui, étant la maladie de l'époque, sont aussi un des caractères du temps, il menaça ceux qu'il avait encouragés, proscrivit, frappa, punit, exila ceux qu'il avait soutenus.

Le trouble était donc profond dans les âmes, et les cœurs aigris par les passions voyaient s'amonceler insensiblement en eux des orages qui ne demandaient qu'à éclater dès qu'une occasion propice se présenterait.

On essaya bien, sans doute, de paciiier le monde oriental, et la cour s'entremit avec assez de zèle pour obtenir ce grand résultat. Théodose II réussit même au-delà de ses espérances, et, quand son tribun Aristolaûs eut, en se rendant de Constantinople à Antioche et d'Antioche à Alexandrie, rétabli la bonne harmonie entre Jean d'Antioche et saint Cyrille (433), Théodose crut peut-être que tout était fini et que désormais ses sujets, retrouvant leur unité de croyance, retrouveraient aussi leur unité d'action contre les ennemis de l'empire. Il se trompait : l'accord conclu entre Paul d'Émèse agissant au nom des Orientaux, et saint Cyrille représentant le monde occidental, l'accord de 433 devait traverser bien des tempêtes et finir par être rompu, au grand détriment de la religion et de l'empire. Sans doute, si des hommes comme Jean d' Antioche, saint Cyrille, saint Proclus et saint Célestin eussent toujours vécu, peut-être que cette paix aurait fini par se consolider, et que, les esprits recouvrant à la longue le calme et la possession d'eux-mêmes, la paix serait rentrée dans l'Église. De tels hommes auraient arrêté les fauteurs de désordres, nombreux en tout temps, mais plus nombreux dans les époques troublées comme celles dont nous parlons; ils auraient écarté les causes de dissension par leur sage conduite, et quand la génération qui avait lutté à Éphèse aurait disparu, le monde chrétien aurait été bien près de se voir uni dans une seule et même foi.

Malheureusement, il n'en fut pas ainsi; tous ces grands personnages quittèrent la scène avant que l'apaisement fût complet; saint Célestin ne fit qu'entrevoir la réunion des divers partis créés par le concile

d'Éphèse. Il mourut le 6 avril 432. Les autres personnages lui survécurent plusieurs années, mais ils le suivirent dans la tombe avant que leur tâche eût été remplie : Jean d'Ântioche mourut en 441 ou 442 ; saint Cyrille ne tarda pas à l'accompagner (27 juin 444), et saint Proclus finit lui-même par les rejoindre tous (24 octobre 447). Cette dernière date mérite d'être retenue, car les troubles étaient déjà bien près de recommencer.

L'accord, conclu en 433 par Paul d'Émèse, avait couru,' en effet, bien des risques, pendant les quatorze ans qui avaient suivi, et, sans la sagesse des personnages que nous venons de nommer, sans leur autorité morale, sans leur zèle éclairé, sans leur dévoûment à toute épreuve, sans leurs efforts incessants enfin, il eût été souvent rompu, car la division était presque partout. Il y avait, en beaucoup d'endroits, des partisans déclarés de Nestorius ou d'Apollinaire, et ceux qui ne partageaient aucune idée hérétique avaient de la peine à se garantir contre les soupçons et la malveillance générale : les partisans de Cyrille accusaient leurs adversaires de nestorianisme, tandis que ceux-ci rejetaient sur ceux-là le reproche d'apoUinarisme ou de docétisme. La défiance couvait au fond des cœurs; la confiance n'existait qu'à la surface. Le plus léger événement pouvait donc provoquer un éclat retentissant. Plusieurs fois, en effet, la paix faillit se rompre, et la guerre aurait, saris doute, recommencé à propos des écrits de Diodore de Tarse et de Théodore de Mopsueste, qu'on propageait en Âiménie, en Syrie et en Perse, au grand scandale des partisans de Cyrille et au détriment de la foi, si Proclus, Jean et Cyrille n'avaient étouffé cette

querelle dans son germe. Ils arrivèrent à assoupir les dissentiments tant qu'ils vécurent, parce qu'ils joignaient à leur sagesse une grande influence personnelle ; ce ne fut pas cependant sans éprouver bien des difficultés, et, s'ils avaient eu moins de prudence, ils auraient échoué dans leurs efforts.

Les esprits trop zélés, comme il y en a eu et comme il y en aura toujours, ne se résignaient pas aux demimesures et supportaient avec peine des maux que le temps et le silence pouvaient seuls guérir radicalement. Les évoques du patriarcat d'Orient surtout étaient en butte à la calomnie ; comme ils ne voulaient pas anathématiser Diodore et Théodore, qui étaient tombés dans plus d'uue erreur, mais qui étaient morts dans la communion de l'ÉgUse, on les accusait, fréquemment d'in» cliner vers les idées et vers les opinions nestoriennes. Ils furent obligés de se défendre, et ils écrivirent souvent à ce propos à saint Cyrille et à saint Proclus, mais sans parvenir à convaincre tous leurs adversaires.

Jean d'Antioche avait beau dire : « Tous les évêques d'Orient, comme ceux de tout le reste du monde, ont reconnu et condamné l'erreur de Nestorius et approuvé sa déposition. Nous sommes tous d'avis de ne rien ôter ni ajouter au symbole de Nicée. Nous l'entendons comme les saints évêques nos prédécesseurs : en Occident, Damase, Innocent, Ambroise; en. Grèce et en lUyrie, Méthodius; en Afrique, Cyprien; à Alexandrie, Athanase, Théophile, etc.

<r Nous vous mandons ceci pour satisfaire ceux qui ont besoin de l'être; car, pour nous, nous avons fait et dit tout ce qu'il fallait, il y a quatre ans, au retour du bienheureux Paul. Mais je ne sais d'où vient ce fâcheux

retour sur nous el sur toutes nos Églises; tous les évoques de la côte marilime ont consenti et souscrit ; ceux de la seconde Phénicie, les Ciliciens, dès Tannée passée; les Arabes par Antiochus leur métropolitain ; la Mésopotamie, rOsroène, TEuphratésie et la seconde Syrie ont approuvé tout ce que nous avons fait; vous avez reçu, il y a longtemps, la réponse des Isaures ; tous ceux de la première Syrie ont souscrit avec nous. Vous pourrez apprendre du tribun Aristolaiis comment notre clergé a reçu ceci et a loué vos soins. Faites donc cesser désormais tout ce tumulte, afin que, respirant des maux que nous avons soufferts à cause du maudit Nestorius, nous puissions résister aux païens de Phénicie, de Palestine et d'Arabie, aux Juifs principalement de Laodicée, et aux Nestoriens révoltés de Cilicie (1). »

Cette lettre, écrite Tan 437, ne peint que d'une manière très- imparfaite l'état de l'Orient à cette époque. Les esprits étaient extrêmement divisés ; chaque diocèse contenait deux partis enclins à s'anathématiser mutuellement, et on rencontrait partout, sur les chemins de Constantinoplé et d'Alexandrie, des moines ou des clercs passionnés pour ou contre les précurseurs de Nestorius, Diodore et Théodore. Néanmoins, la bonne harmonie qui régnait entre Jean d'Antioche, Cyrille et Proclus empêcha tout éclat, et les mesures sagement combinées qu'ils adoptèrent, d'un commun accord, rétablirent peu à peu le calme dans le patriarcal d'Orient (2). Vers Mi ou

(i) Fleury, Histoire ecclésiastique , XXVI, 35. — Cfr. Synodicon adversus tragœdiam Irenœi, chap. CXCVJI; dans Mansi, Conciliorum omn, ampl. coll., V, 972^74.

(2) Labbe, Sacro sancta concilia, III, col. 1205-1210. On peut

442 (1), au moment où Jean descendait dans la tombe, la controverse était déjà en voie de s'assoupir.

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