SCIÈNE VI, FRANÇOIS I«', MARGUERITE
MARGUERITE, vivement.
Avant-hier!... Votre Majesté n'y avait pas touché!...
FRANÇOIS r»*.
C'est tout simple... un malade n'a pas faim... un captif encore moins... Il faut pour cela le grand air... l'air de la liberté... tandis que toi, ma mignonne, si jeune et si fraîche... et libre... Tiens, liens, voilà ton souper que l'on l'apporte... (Aux geôliers.) Bien ! bien!... maintenant, laissez-nous.
(Après la sortie des geôliers et de Henri, à qui Marguerite a fait signe de
s'éloigner.) Là, prôs de moi, que je le regarde!... que je ne le perde pas des yeux !...
MARGUERITE, s'os eyont à la table.
Ah! il m'eût élé plus agréable... de partager cette colla-
tion avec Votre Majesté... (vivement.) Je ne vous presse pas, sire... Dieu m'en préserve!... Mais quand je pense à nos repas en famille... Tenez, notre mère, qui depuis votre absence... veille à tout dans le royaume... qui a levé des troupes... garni nos places fortes...
En vérité!... elle ne s'est ni découragée?... ni effrayée?
MARGUERITE
Pas un instant. Tant que mon fils est vivant, me disaitelle, je ne crains rien. Son nom seul vaut une armée... tous les mauvais desseins sont comprimés dans le royaume devant la crainte continuelle de son retour.
FRANÇOIS r»*.
Ma mère a dit cela?...
MARGUERITE
Et il reviendra... continuait-elle... Dieu me le dit, j'en suis sûre... car je ne veux pas mourir sans le voir et sans l'embrasser.
ma mère... ô ma bonne môrel...
MARGUERITE
Que Dieu prolonge ses jours I (versant dans le verre qui est devnnt le roi.) A sa Sauté, mOU frÔrC ! (François I**' tressaille.) Rc-
fuserez-vous d'y boire avec moi?
Non, non, donne... donne... quelques gouttes... (Élevant son verre.) Ma mère I (n boit.) Ah! ce vin m'a ranimé...
MARGUERITE
Et votre fils, le dauphin, quoique enfant, si vous saviez comme il s'occupe de vous!... Ma tante Marguerite, me criait-il, au moment du départ, dites à mon père que je l'attends.
FRANÇOIS i*'.
Vraiment?
MARGUERITE
Pour apprendre de lui à manier mon épée et à monter mon premier cheval.
Mon fils!... mon fils!... il m'attend!...
MARGUERITE
Eh ! oui, sire... il vous attend! (Elle verse du vin à François l^,)
et il n'est pas le seul... bien d'autres encore... de jolies dames...
Hein I Que dis-tu?
MARGUERITE
Qui m'avaient chargée pour vous de tendres souvenirs.
En vérité!.*..
(n porte la tnain A son Terre.) MARGUERITE.
La belle duchesse de Chateaubriand... (Glissant un biscuit dans le verre du roi.) qui mourrait, je crois, si elle ne devait plus vous revoir.
La duchesse... elle pense encore à moi!
(il mnnge le biscuit.) MARGUERITE.
Elle?... dites donc toutes les femmes de la cour!
FRANÇOIS I»»*, avec plnisir.
Toutes les femmes!...
(il boit.) MARGUERITE.
Si vous saviez comme vous les avez rendues pieuses et
exactes à Téglisel... (Elle sert des conserves de fruits au roi.)
comme elles y venaient prier pour le roi... et quand on a su que je parlais vers vous, que de recommandations! (Riie
344 COMKDIES — DRAMES
glisse une cuiller au roi.) et des nœuds de rubans... des cheveux... des échappes.. .
FRANÇOIS leS virement.
Vraiment !
MARGUERITE
Et môme de petits billets bieç tendres.
FRANÇOIS I^"*, prenant, de lui-même un second biscuit.
Des billets... et de qui*?
^ MARGUERITE
Je vous les donnerai... vous les Urez... Ah I je conçois votre désespoir d'être à Madrid ! on n'y trouve ni aussi jolies femmes... ni aventures aussi piquantes...
FRANÇOIS 1®', Tirement et posant son rerre.
Eh bien ! Marguerite, c'est ce qui le trompe.*
MARGUERITE
Que me dites-vous?
Qu'ici, dans ma captivité... il y a un mystère inouï... utt secret dont je ne pouvais parler... car celle à qui je dis ionU ma sœur, était loin de moi.
MARGUERITE, avec chaleur.
La voici de retour... ainsi que nos causeries du soir... nos petits soupers en tôte-à-tôte I
FRANÇOIS I^, se rfetournant vivement en face de Marguerite.
Comme à Ghenonceauxl Imagine-loi, ma mignonne...
MARGUERITE
Vous allez vous fatiguer.
Non, non, n'aie pas peur.
MARGUERITE
Et si vous ne prenez pas de forces pour votre récit ..
C'est inutile...
MARGUERITE
Non, non!... Vous mangerez d'abord... ou je n'écoute rien !
FRANÇOIS !«'■, riant.
Marguerite, tu es donc toujours despote?...
HARGUERiTE.
Plus que jamais!
Alors!... (il mange.) Imagino-toi, ma mignonne, qu'une nuit, pendant mon sommeil, il me semblait voir une femme jeune et belle se pencher vers moi !
MARGUERITE
Mon frère François a toujours eu de ces rôves-là.
FRANÇOIS l«"*.
Celait une réalité I... car au réveil, je trouvai près de moi un gant de femme... la main la plus jolie... la plus ravissante...
MARGUERITE
En fait de gants, Timaginalion fait tout.
(EUe frappe sur l'assiette du roi pour qu'il mange.) FRANÇOIS l«f.
Attends donc... (EUe continue à frapper, il mange.) Depuis CC
moment, il ne s'est pas écoulé de semaine qui ne m apportât quelques souvenirs mystérieux de la belle inconnue.
MARGUERITE
Elle a donc des intelligences avec les geôliers?...
Je n'en sais rien!., tantôt c'est une lettre qui me prodigue des consolations, tantôt des chants français que j'entends au pied de la tour, ou de l'autre côté du Mançan»rcs...
tantôt des fleurs... (Montrant la corbeille, à droite.) VOis plutôt'...
âi6 COMÉUIES — DKAUES
qui me vieniienl d'elle, j'en suis sûr, et qui embellissent ma prison.
MARGUERITE
Quel joli sujet de conte!... Mais entin... elle, l'inconnue ?...
Toujours invisible !... Une nuit seulement... il y a un mois, je me débattais contre la fièvre et le délire... quand tout à coup, en étendant mon bras hors du lit, je sens tomber sur ma main une larme... Je veux jeter un cri. v — Silence!... me dit-on à demi-voix... C'est moi! — Vous!... ma bienfaitrice? — Oui, pour vous soigner. — Mais, qui étes-vous? — Je ne puis le dire ni à vous ni à personne, sans me perdre!... Je suis... je suis la femme qui vous aime V.. Silence, et dormez. » Elle était comme toi, elle étai^ despote. Elle posa sa main sur mon front ; et soit influence de cette main, soit faiblesse, je m'endormis; et à mon réveil, tout avait disparu !
MARGUERITE
C'est étrange! Et elle était jeune et belle?
FRANÇOIS Vy avec chaleur.
Si elle était belle!... c'était une grâce, une démarche, et malgré le léger demi-masque qui couvrait ses traits, des yeux et des dents admirables !
MARGUERITE
Eh bien, quoique femme^ (Lerant «oa verre.) je bois à la belle inconnue... et à tous ses charmes I
FRANÇOIS Vf trinquant avec Marj^ucritc*
Vrai Dieu! ma mignonne !... nous pourrions boire long' temps !