CHAPITRE IX
Qu'en offrant ses bonnes œuvres pour les morts, on doit avoir une espérance certaine qu'on sera exempt des peines du purgatoire, ou que, si on y est condamné, on en sera délivré bientôt.
1. — Tout ce qui a été dit dans les trois derniers chapitres prouve clairement la proposition qui est contenue dans le titre de celui-ci. Car, comme, en offrant nos bonnes œuvres pour les morts, nous faisons une action qui est tou ensemble et d'un grand mérite et d'une grande efficacité, soit pour obtenir des faveurs du Ciel, ou pour expier nos péchés, il y a raison de dire qu'un Dieu infiniment libéral accepte la satisfaction que nous lui faisons, comme ayant quelque proportion avec nos offenses.
D'ailleurs nous avons sujet de croire»qu'à la prière de ces âmes que nous assistons, il nous donnera une contrition si forte qu'elle suffira pour la rémission entière de nos péchés et de la peine qui leur est due. Peut-être qu'il disposera tellement les choses que nous gagnerons l'indulgence plénière à la mort. Peut-être aussi qu'il inspirera à plusieurs personnes la pensée et la volonté de nous secourir, et de faire plus pour nous que
nous n'aurions fait nous-mômes par nos bonnes œuvres. Nous avons encore d'autres raisons d'espérer, ou que nous serons tout à fait exempts des peines da purgatoire, ou que nous n'y demeurerons pas longtemps. Commençons par celles que l'on peut tirer des Ecritures.
2. — Dans l'un et dans l'autre Testament, le Saint-Esprit nous assure que la charité cache les péchés, qu'elle en cache une grande multitude, et qu'elle les cache même tous, de sorte qu'aux yeux de Dieu ils ne paraissent pas davantage que s'ils n'avaient jamais été. Or, nous avons vu dans le chapitre précédent qu'il n'y a point de charité, ou que du moins il n'y en a guère qui soit jjréférable à celle qu'on a pour les morts. Il faut donc qu'elle couvre et efface tous les péchés, de sorte qu'il n'en reste aucun à expier dans le purgatoire.
3. — On doit encore faire fonds sur ces passages que nous avons tant de fois cités : L'aumône délivre de tout péché et de la mort, et ne permet pas que l'âme descende dans les ténèbres; donnez Vaumône, et vous serez entièrement purifiés. Si donc l'aumône, quand on la fait libéralement (car, selon saint Chrysostome, faire l'aumône, ce n'est pas simplement donner, mais donner beaucoup), si, dis-je, l'aumône, qui n'est qu'une œuvre de miséricorde corporelle, a de si grands privilèges, que dirons-nous de la spirituelle, qui n'a pas
moins d'avantage sur la corporelle que l'esprit en a sur le corps? Quelle aumône est plus méritoire que celle qui est employée, non pas à remédier aux nécessités du corps, mais à délivrer les âmes des maux extrêmes qu'elles souffrent, et à leur procurer un bonheur qui Consiste, non pas en des biens créés et périssables, mais en des trésors immenses et éternels, en la possession de Dieu même, Créateur de toutes choses; tellement que sans cette charité ces âmes qui jouissent d'un bonheur parfait dans le ciel, gémiraient encore à présent dans les flammes du purgatoire?
Pourquoi dohc ne dirons-nous pas de cette espèce d'aumône, bien plus justement que de toute autre, qu'elle délivre de tout péché, et qu'elle ne permet pas que fdme séparée du corps descende dans les ténèbres de Vahîme, mais qu'elle fait que l'archange saint Michel la conduit incontinent dans la gloire pour y jouir de la lumière incréée? Que si vous craignez qu'il ne reste encore quelque chose qui souille votre conscience, et qui vous empêche d'entrer aussitôt que vous voudriez dans ce lieu saint où il n'entre rien d'impur, donnez V aumône de la manière que nous avons dit, et le Sauveur vous promet que vous serez purifié de toutes vos taches (1). Heureux, disait le Prophèteroit heureux est celui qui considère attentivement les nécessités du pauvre. Car, au mauvais jour, le Seigneur le délivrera (2). Le jour de la mort, qui
(l^l Apoc. XXI, 27. — (2) Psal. xl, 2.
est à tant d'autres un jour funeste, sera pour lui un jour de bonheur, parce que Dieu le délivrera des mêmes peines dont il aura délivré les autres. Salomon disait aussi que celui qui donne aux pauvres ne manquera jamais de rien ( 1 ). Comment donc peut-on penser que ceux qui ont secouru des pauvres dans la plus pressante nécessité, et qui leur ont procuré un bien aussi grand qu'est la possession de Dieu, que ceux-là soient jamais réduits à manquer de toutes choses et à être dénués de tout secours dans le purgatoire? 0 heureux celui qui s'arrête à considérer Vindicjencc et la misère du pauvre! Je suis sûr qu'au mauvais jour Dieu le délivrera de tout mal.
A. — J'en suis sûr, et ce n'est point présumer trop de la bonté de Notre-Seigneur, qui dit que tout le bien que nous faisons au moindre de ses frères, ait dernier des hommes, c'est à lui-même que nous le faisons (2). Car il regarde le dernier des hommes comme un de ses frères, et si délivrer cet homme des flammes du purgatoire, c'est lui faire autant de plaisir que si on l'en délivrait lui-même et qu'on lui ouvrît le ciel, est-il croyable qu'il ne fasse rien de particulier pour celui qu'il considère comme son libérateur? Y a-t-il 'sur la terre un homme, quoique infiniment éloigné de la douceur de Jésus-Christ, y a-t-il un homme assez barbare et assez ingrat pour laisser languir dans le feu
(1) Prov.xxYiii, 27. — (2) Matth. xxv, 40.
celui qui l'en a sauvé, sui'tout s'il lui est aussi facile de le secourir qu'il est facile à Jésus-Christ de tirer une âme du purgatoire, sans violer les droits de la justice divine? Car la justice divine ne peut être que pleinement satisfaite lorsqu'il lui ofïre pour la délivrance de cette âme tous les mérites de sa passion, et qu'il paye ainsi libéralement toutes les dettes dont elle est chargée et qu'elle ne peut acquitter. Certainement il n'y a rien en cela qui semble blesser davantage la justice de son Père, que quand celui qui tient sa place ici-bas, et qui est le dispensateur de ses trésors, donne aux fidèles en son nom une indulgence plénière. J'avoue que c'est une grâce qui n'est pas commune ; mais.il y a de grandes raisons de la faire à ceux qui lui en ont fait une semblable dans la personne de ses frères. Car qu'y a-t-il de plus raisonnable que ce que disait Abimélech à Abraham : Vous en userez envers moi comme fen ai usé envers vous; vous aurez pour moi la même bonté que jai eue pour vous? ( 1 )
5. — Mais voyons quelle est la règle que Dieu a coutume de garder dans la punition des pécheurs ? Voici ce qu'en dit l'Écriture : Par où chacun pèche, c'est par là qu'il est tourmenté (2). On le traitera de la manière dont il a traité les autres (3). Vie pour vie, œil pour œil (4), etc.
(1 ) Geii. XXI, 23. — (2) Sap. xi, 17. — (3) Levit. xxiv, 18. — (4) Exod. xxi,23
Comme donc il n'y a personne qui ne reconnaisse que Dieu est beaucoup plus libéral à récompenser que rigoureux à punir, il n'y a personne aussi qui ne doive confesser que la miséricorde de Dieu a infiniment plus d'étendue que sa justice. De là vient que, comme chacun est puni par les mêmes choses dans lesquelles il a péché, il arrive aussi pour l'ordinaire qu'on lui rend le bien qu'il a fait, et qu'on le traite de la même sorte qu'il a traité son prochain. Si vous offrez donc toutes vos peines et vos mortifications pour le repos des âmes du purgatoire, le Sauveur, qui prend sur lui ce bienfait, offrira pour le repos de votre âme tous les travaux de sa vie et toutes les douleurs de sa mort. Ainsi il rendra âme pour âme, selon que porte la loi. Et, de même que vous aurez eu compassion des autres, il aura compassion de vous, pour vérifier ce qu'il (iit dans l'Evangile, q^ïheureux sont les misé)'icorcUeux, parce qu'on leur fera miséricorde.
6. — Mais il dit une autre chose sur laquelle il est bon de faire une plus longue réflexion, parce qu'on «e peut rien dire de plus exprès ni de plus fort. Donnes, c'est ainsi qu'il parle, donnez et on vous donnera ( 1 ) . Mais de quelle mesure se servirat-on? d'une mesure bonne, pressée et surabondante. Pour bien entendre ces paroles, il faut commencer par examiner de quelle mesure nous nous servons
( I ) Luc. VI, 38.
à l'égard des autres; car par là nous jugerons combien grande doit être celle dont on usera h notre égard. Je suppose que la mesure dont nous nous servons pour les âmes de nos frères est bonne et surabondante. Car, ou nous leur donnons, comme font les plus libéraux, tout le fruit de nos œuvres satisfactoires, ou nous n'en réservons pour nous que la moindre partie. Si donc elles nous sont redevables de leur délivrance, le moins que nous devions espérer est qu'on nous rendra la pareille, et que l'on fera pour nous ce que nous avons fait pour elles.
Cela supposé, il faut que le Fils de Dieu donne pour payer nos dettes du moins autant que nous avons donné pour payer les leurs. Et quand il ne donnerait pas davantage, il serait toujours certain que pour leur avoir cédé tout le fruit de nos œuvres satisfactoires, nous n'en serions pas plus mal, puisque le Sauveur nous doit donner pour le moins autant que nous leur avons donné. Mais sa charité est trop grande pour se renfermer dans des bornes si étroites. Car, comme il ne se contente pas de dire que la mesure dont nous nous servons pour les autres est celle que l'on emploiera pour nous, mais qu'il ajoute que cette mesure sera si pleine qu'elle se rêpandi-ajjar-dessus, nous avons lieu d'espérer qu'il n'usera pas envers nous d'une libéralité médiocre, mais qu'il ouvrira ses trésors et nous communiquera tellement ses satisfactions infinies, que tout ce que nous devons à la justice de son Père sera j^âjé jusqu'à la dcr-
nière obole. Et ainsi n'y ayant rien qui nous arrête dans le purgatoire, toutes nos dettes étant acquittées et la justice divine entièrement satisfaite, pourquoi n'espèrerions-nous pas d'aller droit au ciel?
7. — Outre ces raisons très solides et qui sont tirées de l'Écriture, n'est-ce pas pour nous un grand sujet de confiance que la faveur de ces âmes que nous assistons dans le besoin, et ne devons-nous pas croire qu'étant dans la gloire, elles se tiendront obligées d'employer toutjeur crédit auprès de Dieu pour nous obtenir un prompt secours, si elles nous voient un jour dans la même nécessité, d'où nos jeûnes, nos aumônes et nos prières les ont tirées? Sans doute qu'elles viendront nous assister à la mort et qu'elles amèneront leurs anges gardiens, leurs saints patrons et les autres saints qui ont eu en cette vie quelque liaison avec elles. Elles ne manqueront pas de faire valoir les bons offices que nous leur rendons ; et comme les bienheureux sont infiniment libéraux et reconnaissants, il n'y aura rien qu'ils ne fassent pour récompenser notre charité.
Que s'il est vrai, comme saint Augustin l'assure, que tous les saints s'aiment autant les uns les autres qu'ils s'aiment eux-mêmes, il s'ensuit de là que tous les saints doivent avoir autant d'affection pour nous que les âmes mômes qui sans nous brûleraient encore dans le purgatoire, et qui par notre moyen sont allées au ciel, où
elles brillent comme des astres en la présence de Dieu. Tenons donc pour assuré qu'il n'y a personne dans le ciel qui ne croie devoir nous secourir dans le besoin, et que le Sauveur qui regarde comme fait à sa personne tout le bien que nous faisons à ses frères, et qui d'ailleurs est très porté à nous en marquer son contentement, que le Sauveur, dis-je, offrira pour nous à son Père ses satisfactions et celles des saints nos intercesseurs, et qu'il sera infailliblement exaucé, parce qu'il ne demandera rien qui ne soit dû à ses mérites. Avec de si grands secours et de si puissantes intercessions, n'appréhendons point de brûler longtemps dans le purgatoire.
8. — Mais il y a encore quelque chose de plus. J'ai dit qu'ayant des Patrons d'un si grand crédit auprès de Dieu, on peut avec leurs secours s'exempter des peines du purgatoire : je dis maintenant qu'on évite quelquefois les peines mêmes de l'enfer. Car il se peut faire qu'en leur considération Dieu donne aux personnes charitables certaines grâces sans lesquelles elles tomberaient en de grands désordres, ou ne feraient pas pénitence de ceux dont elles sont coupables. D'où il s'ensuivrait qu'elles seraient exclues pour jamais du ciel, si elles n'y avaient envoyé devant elles des amis fidèles et puissants, pour les recevoir, comme parle le Sauveur, dans les tabernacles éternels (1). C'est une chose constante que la faveur
( 1 ) Matth. XVI, 9.
de ces amis si fidèles contribue beaucoup à assurer notre salut. Or, le salut éternel est un si grand bien, qu'afin d'en avoir quelque sorte d'assurance, il n'y a point de tourment dans le purgatoire qu'on ne dût souffrir avec joie. Mais tant s'en faut que le purgatoire soit plus long et plus rude à ceux qui donnent aux morts tout le fruit de leurs bonnes œuvres, que c'est au contraire un moyen d'aller droit au ciel.
9. — Cependant, pour nous ôter tout sujet de crainte, le Fils de Dieu a bien voulu confirmer de sa propre bouche tout ce que nous venons de dire. Denys le Chartreux rapporte que sainte Gertrude, entre autres pratiques de piété, avait cou-tume d'offrir à Notre-Seigneur toutes ses mortifications et ses pénitences pour les âmes du purgatoire. Étant donc proche de la mort, et d'une part considérant, comme font les saints, avec beaucoup de douleur, le grand nombre de ses péchés, de l'autre se ressouvenant que toutes ses œuvres satisfactoires avaient été employées à l'expiation des péchés d' autrui et non pas des siens, elle commença à s'affliger et à craindre qu'ayant tout donné aux autres, et ne s'étant rien réservé, son âme, au sortir du corps, ne fût condamnée à d'horribles peines. Dans le fort de son inquiétude, le Sauveur lui apparut et la consola, en lui disant : Pour vous montrer combien j'ai agréé votre charité à l'égard des morts, dès maintenant je vous remets toute la peine que
VOUS anriez à souffrir en l'autre vie ; et comme je rends cent pour un, je vous donnerai des marques insignes de ma Kbéralité et vous comblerai de gloire.
10. — Ce n'est donc pas renverser l'ordre delà charité que de se sacrifier soi-même en quelque manière pour les âmes des défunts. Car, encore que le bien qu'on fait n'aille pas directement à la satisfaction des péchés dont on est coupable, on fait néanmoins une chose qui aide beaucoup à en éviter toute la peine. Suivez donc le sage conseil qu'un homme très saint et très charitable vous donne dans l'Ecriture : Soyez miséricordieux, vous dit-il, autant que vous pouvez l'être. Car vous amassez par là un trésor de mérites pour le temps de la nécessité (1). Que ceux, au contraire, qui méprisent cette dévotion, comme n'étant propre qu'aux femmes et aux esprits faibles, que ceux-là craignent d'entendre à la mort ces paroles foudroyantes : Celui qui n'a j^oint pratiqué lamiséricorde sera jugé sans miséricorde (2).
(1) Tob. lY, 8, 10. — (2) Jac. ii, 13.