‹ Le purgatoireChapitre 12 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Que d'offrir nos bonnes œuvres pour les morts, ce n'est pas manquer d'amour pour nous-mêmes, et qu'au contraire c'est en manquer que de ne pas les offrir.

1. — Quoique ce titre semble contenir une nouvelle question, c'est néanmoins dans le fond la même que nous avons expliquée depuis le huitième chapitre jusqu'à celui-ci. J'ai cru cependant lui devoir donner un autre tour et une autre face, afin que l'on en comprenne mieux les difficultés, qui sont les plus grandes qui se rencontrent en cette matière.

Voici donc ce qu'on nous objecte, et ce qu'on ne cesse de nous répéter avec beaucoup d'exagération. Les tourments qu'on souffre dans le purgatoire sont épouvantables ; et, ce qu'il y a de plus rude, c'est d'utre privé de la vue de Dieu, dans le temps qu'on en devrait jouir, si, par une charité désordonnée, on n'eût eu bien plus soin de sauver les autres de tant de maux que de s'en sauver soi-même. Comme donc la charité bien réglée veut qu'avant d'aimer les autres on s'aime soi-mcmc, il n'est ni de la prudence, ni de la justice, ni de quelque autre vertu que ce soit, d'offrir ses œuvres satisfactoires pour le prochain

DU PURGATOIRE. — GHAP. X 103

l^liitùt que pour soi. Car personne n'est plus proche de soi que soi-même; et il n'est pas raisonnable de se jeter dans le feu pour en retirer un autre, puisque, tant qu'on y sera, non seulement on souffrira d'étranges douleurs, mais encore on se trouvera éloigné de Dieu et privé par conséquent du plus grand de tous les biens.

Ajoutez à tout cela qu'un homme qui aime Dieu semble être obligé de ne rien faire qui l'empêche de le voir et de jouir de lui, pas même un moment. C'est là l'objection la plus forte et presque la seule qu'un catholique peut faire contre la sainte coutume de prier et d'offrir ses bonnes œuvres pour les morts. Le lecteur ne trouvera donc pas mauvais que, pour y répondre nettement, nous ramassions en peu de mots beaucoup de raisons qui sont répandues dans les chapitres précédents, et qu'on n'a peut-être pas assez remarquées. J'espère que, pour peu qu'on les examine, on reconnaîtra combien l'objection qu'on nous fait est vaine et frivole.

2. — Première raison. Quand il serait vrai, comme je l'accorde, puisqu'on le veut, quoiqu'il soit très faux, ainsi qu'on l'a vu ailleurs ; quand il serait vrai que ceux qui, par leurs prières, par leurs jeûnes et par leurs aumônes délivrent les âmes des peines du purgatoire, y sont condamnés eux-mêmes et y demeurent longtemps privés de la vision béatifiquc, les avantages qu'ils en

tireraient d'ailleurs seraient si grands, qu'un mal passager, quoique violent, leur devrait sem- Ller tolérable. Car, de même qu'on mépriserait la douleur que peut causer une légère piqûre si, en la souffrant patiemment, on était sûr que l'on gagnerait un empire, ainsi l'on doit faire pen de cas de tous les tourments du purgatoire, fussent-ils mille fois plus insupportables qu'ils ne sont, s'ils peuvent servir à obtenir un plus haut degré de gloire dans le ciel.

Et en effet, on peut dire que de tous les bienheureux, il n'en est aucun qui ne crût avoir bien gagné, s'il avait souffert mille fois tous ces tourments, à condition qu'il serait éternellement plus élevé qu'il n'est, d'un seul degré dans la gloire. Or, on a fait valoir manifestement que ceux qui donnent aux morts le fruit de leurs bonnes œuvres, sont dans la gloire beaucoup au-dessus de ceux qui, parmi amour trop intéressé, retiennent tout pour eux-mêmes. Ainsi, durant tous les siècles, ils verront Dieu plus clairement, ils l'aimeront plus ardemment, ils le posséderont plus parfaitement qu'ils ne l'auraient vu, aimé, possédé, s'ils eussent été moins libéraux envers le prochain.

D'où il s'ensuit : 1° qu'on ne pèche point en cela contre la loi de la charité qu'il faut avoir pour soi-même ; 2° qu'on ne manque point non plus à l'amour qui est dû à Dieu ; 3'^ que ceux qui craignent de faire cet acte de charité n'aiment ni Dieu ni eux-mêmes. Ils ne s'aiment pas eux-

mêmes, puisqu'ils perdent autant de gloire qu'ils négligent de faire d'actes de charité, et que la perte qu'ils font est irréparable. Ils n'aiment pas Dieu non plus, puisqu'ils s'ôtent le moyen de le glorifier davantage dans tous les siècles. Certainement il vaut mieux être quelque temps sans voir Dieu, sans l'aimer, sans le posséder, de la manière qu'on le voit, qu'on l'aime, qu'on le possède dans le paradis, que de faire toutes ces choses avec moins de perfection durant toute l'éternité.

3. — Seconde raison. On peut éviter les peines du purgatoire par le moyen des indulgences, et les éviter même toutes, si les indulgences sont plénières. Or, personne n'est mieux disposé pour les gagner que ceux qui ont de la charité pour leurs frères.

4. — Troisième raison. Nous avons prouvé fort au long qu'en offrant à Dieu nos prières, nos jeûnes et nos aumônes pour les âmes des défunts, nous gagnons plus que nous ne perdons, et que c'est une excellente manière de satisfaire pour nos péchés à la justice divine; de sorte que nous avons un juste sujet d'espérer, ou que nous serons tout à fait exempts des peines du purgatoire, ou que, si nous y sommes condamnés, ce ne sera pas pour longtemps : bonheur que nous n'aurions point, si nous nous réservions à nous seuls tout le fruit de nos bonnes œuvres.

Ne craignons donc pas de tomber dans les flammes du purgatoire, lorsque nous tâchons d'en tirer les autres. Croyons plutôt qu'il n'y a point de moyen plus sûr pour empêcher que nous n'y tombions; et que, bien loin que nous demeurions pour cela privés plus longtemps de la vue de Dieu, nous en serons au contraire beaucoup plus libres pour aller incontinent jouir de lui au ciel. Persuadons-nous que la charité dont nous usons envers les morts est si excellente et d'un si grand mérite, que non seulement elle nous aplanit le chemin du ciel, mais qu'elle nous élève à un haut degré de gloire, où dans tous les siècles nous verrons Dieu plus clairement, nous l'aimerons plus ardemment, et nous le posséderons plus parfaitement.

J'ajoute que beaucoup de gens doivent leur salut éternel aux prières et aux mérites de ces âmes; qu'ils se seraient perdus sans ressource si, par un juste sentiment de reconnaissance, elles ne leur avaient obtenu des grâces pour vaincre les tentations, ou pour faire pénitence de leurs péchés, et d'autres semblables secours nécessaires pour bien vivre et pour bien mourir.

5. — Enfin je dis pour conclusion, et je le dis avec assurance, que ce n'est point se. haïr soimême, mais s'aimer véritablement, que de faire la charité aux morts, et d'engager tout son fonds pour payer leurs dettes, puisqu'une crainte excessive de se dépouiller pour donner aux autres est

cause souvent qu'on demeure davantage dans le purgatoire, qu'on est plus longtemps sans voir Dieu, et qu'on ne le voit peut-être jamais; qu'enfln on possède Dieu moins parfaitement, et qu'ainsi on est moins capable de le glorifier dans toute l'éternité.

Je ne dis rien des maux extrêmes où ces âmes sont plongées, et où jour et nuit elles gémissent, sans qu'on soit touché de leurs plaintes. Je ne dis rien non plus des biens infinis qu'elles voient de loin, et dont elles ne peuvent jouir, manque de secours. Je ne parle point de la joie dont leurs bons anges, leurs saints patrons, tous les esprits bienheureux, et Jésus-Christ même, sont privés par notre faute. J'omets enfin ce qu'on pourrait dire de la gloire que nous dérobons à Dieu, lorsque, pouvant sans beaucoup de peine envoyer au ciel des âmes capables de le louer et de le bénir, nous n'y pensons point. Je dis seulement, et je le dirai mille fois, que quiconque, nonobstant toutes ces raisons, n'est pas encore attendri sur les souffrances de ses frères^ n'a d'amour ni pour son prochain, ni pour Dieu, ni pour lui-même.

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