CHAPITRE XI
Des moyens que nous avons d'assister les âmes du purgatoire.
1. — Si, avecla grâce de Dieu, nos cœurs, plus durs que la pierre, se trouvent enfin amollis^ nous d'avons que faire de motifs nouveaux pour nous exciter à prendre pitié des âmes du purgatoire. Il nous suffit de savoir par quels moyens nous les pourrons soulager. C'est de quoi je veux instruire désormais ceux qui ont à cœur cette dévotion.
2. — La première chose qu'ils doivent faire, c'est de se mettre bien avec Dieu, et de tâcher d'être dans sa grâce, parce- qu'étant en péché mortel, ils ne feraient rien ni qui lui fût agréable, ni qui pût en aucune sorte satisfaire à sa justice, soit pour leurs propres péchés, soit pour les péchés d'autrui. Un membre mort est tout à fait inutile, et ni le corps dont il est membre, ni qui que ce soit, n'en peut tirer le moindre service. De là vient que saint Paul disait : Quand je dontieraistoui mon bien 'pour nourrir les pauvres, gvandje livrerais mon corps aux flammes pour être brûlé, si néaU' moins je n'' avais pas la charité, c'est-à-dire ici la
grâce, tout cela ne me servii-ait de rien (1). Quand j'emploierais toutes mes bonnes œuvres au soulagement des âmes qui brûlent dans le purgatoire, quand je m'offrirais à être brûlé en leur place, tout cela serait inutile, et pour elles et pour moi, si je n'étais pas en état de grâce.
A la vérité, les prières que les serviteurs de Dieu à qui je donne l'aumône font pour ces âmes, ne contribuent pas peu à leur délivrance; mais je n'ai aucun mérite à leur procurer ce secours, et je ne satisfais nullement par là pour mes offenses passées. Il faut pourtant confesser que, quand Dieu voit les pécheurs s'adonner aux œuvres de miséricorde, il les regarde avec des yeux de compassion, et les porte à changer de vie ; mais il est, toujours certain que par toutes les actions qui ont précédé leur pénitence, quelque bonnes qu'elles fussent d'elles-mêmes, ils n'ont pu ni expier leurs péchés ou ceux des autres, ni augmenter le moins du monde leur couronne dans le ciel. Il faut donc, avant toutes choses, rentrer en grâce auprès de Dieu, et puis on cherchera les moyens de soulager les âmes du purgatoire.
3. — Les moyens les plus ordinaires sont l'oraison, le jeûne et l'aumône, dont nous traiterons en ce chapitre; pour les autres, qui sont moins communs, nous en parlerons après. Commençons par l'oraison que l'Église a employée
(1)1. Cor. XIII, 3.
pour les morts depuis le temps des apôtres jusqu'aujourd'hui, dans toutes les parties du monde. C'est une coutume très louable et très ancienne, qu'à la fin des Heures canoniales, ceux qui les récitent chaque jour fassent cette courte prière : Qice les âmes des fidèles reposent en paix. Ainsi l'Église, qui a soin de tous ses enfants, oblige ceux qui vivent encore de se souvenir à toute heure de ceux qui sont morts.
Il n'est pas croyable avec combien de ferveur saint Augustin, ce docteur incomparable, pria pour l'âme de sainte Monique, sa mère. Non content de ses prières, quoique ferventes, il demande à Dieu que chaque fidèle y joigne les siennes. « Seigneur, dit-il, inspirez à vos service teurs qui sont mes frères, inspirez à ceux qui « liront ce que j'écris, de se souvenir à l'autel de « Monique, votre servante, afin qu'elle obtienne « mieux par les prières de plusieurs personnes « la dernière chose qu'elle m'a enjoint de vous '.< demander pour elle ( 1 ) . »
4. — C'est avec raison que de toutes les prières que saint Augustin souhaite qu'on fasse pour sa mère, il demande ijarticulièrement celles qu'on fait à l'autel. Car il n'y a rien de plus puissant pour apaiser la colère de Dieu que le sacrifice de la messe, où Jésus-Christ, qui s'est une fois immolé sur l'autel sanglant de la croix, s'immole
(.1) Gonfess. 1. 9, c. 12 et 13.
encore tous les jours, mais sans effusion de sang, pour le salut de tous les pécheurs. « Nous offrons toujours, dit saint Ambroise (1), le même sacri- « fice. L'agneau que nous sacrifions aujourd'hui « n'est pas différent de celui que nous devons « sacrifier demain. Il n'y a pas deux sortes de « sacrifice. Jésus-Christ est partout le même. Et « là, et ici, il est tout entier. Lorsque nous offrons « le sacrifice, Jésus-Ghrist est avec nous, et c'est « lui-même qui est immolé (2). » Saint Augustin tient à peu près le même langage. « La chair, « dit-il, que nous offrons en sacrifice, est le corps « de notre Grand-Prêtre. Le sacrificateur et la « victime ne font qu'une même chose (3). » L'illustre martyr saint Hippolyte, qui florissait en l'an 220, et que Baronius nomme le plus docte des anciens théologiens, dans un excellent discours qu'il a composé de la fin du monde, représente Notre-Seigneur qui parle aux prêtres en ces termes : « Venez, prêtres, qui, avec une conte science pure, avez offert tous les jours le sacri- « fice de mon corps et de mon sang. »
5. — Au reste, qu'on ne craigne point de faire oiîrir ce sacrifice adorable, quand même on douterait si le prêtre qui le doit offrir est en bon état. Car il faut savoir que l'efî'et de cette grande action ne dépend point de' la bonne ou de la mauvaise disposition du prêtre. C'est ce que saint
(1) In c. 10, Ep. ad Hebr. - (2) L. 1 in Luc, c. 1. - (3)L. 4 de Trinit. c. 14.
Chrysostôme prouve admirablement bien, lorsqu'il dit : « Je veux ajouter ici quelque chose de « merveilleux ; mais n'en soyez point surpris ni « troublés. Qu'est-ce donc? C'est que cette hostie « sacrée, soit que Pierre, soit que Paul, soit qu'un « autre prêtre, bon ou méchant, lioffre à Dieu, « n'est point différente de celle que Jésus-Christ « .donna lui-môme à ses disciples, et que les « prêtres consacrent encore tous les jours. Celle-ci « n'a rien de moins que celle-là. Pourquoi? parce « que ce ne sont pas les hommes qui la sanc- '( tifient, mais Jésus-Christ, qui l'a consacrée le « premier ( 1 ) . »
Comme donc Jésus-Christ est tout ensemble, el la victime qui est immolée en ce divin sacrifice, et le principal sacrificateur qui l'offre à son Père par les mains des prêtres, qui ne sont que ses ministres, ce n'est pas merveille que nous croyions avec saint Cyrille de Jérusalem, « que les âmes « des défunts sont extrêmement soulagées par cet « auguste sacrifice qu'on offre pour elles sur « l'autel (2). » C'est ainsi qu'en écrivit ce saint docteur environ trois cents ans après le temps des axDôtres.
6. — On doit bien plus s'étonner de ce que les sacrifices de l'ancienne loi eurent tant de force pour délivrer les âmes du purgatoire, que, quel-
(1) Hom. 2. in Ep. 2 ad Tim. c. I. —(2) In fine Calh. Mystag.
ques soldats de l'armée du peuple de Dieu ayant été tués dans le combat, Judas Machahée, leur général, amassa douze mille drachmes d'argent, qu'il envoya à Jérusalem afin que l'on y offrît des victimes pour l'expiation de leurs péchés (1). Quelle vertu, quelle efficace doit donc avoir le sacrifice de la loi nouvelle, dans lequel on n'offre pas au Seigneur le sang des boucs et des taureaux, mais le précieux corps de Jésus-Christ, cet agneau sans tache, qui ôte les péchés du monde?
Saint Augustin loue avec raison sainte Monique sa mère, de ce que, « sentant la mort approcher, « il ne lui vint point en pensée d'ordonner qu'on « lui fît de magnifiques funérailles, ni qu'on « embaumât son corps, ni qu'on la mît dans un « tombeau particulier, ni même qu'on l'enterrât « dans son pays. La seule chose qu'elle demanda, « fut qu'on se souvînt d'elle à l'autel, où tous les « jours de sa vie elle n'avait point manqué d'as- «■ sister, et d'où elle savait qu'on distribue aux « fidèles l'hostie sainte, dont le sang a effacé nos « péchés (2). » Nous avons déjà remarqué que, par les soins de son fils, ce qu'elle avait uniquement désiré fut accompli, lorsqu'à l'autel on offrit pour elle le sacrifice de notre rédemption. Saint Augustin paiie-t-il moins en catholique romain que nous ne faisons aujourd'hui"?
7. — La coutume si ancienne qu'avaient les (1) Mach. ij, 12. — (î) Lili. ix, Confcs. c. 13.
premiers chrétiens, trordonner qu'on offrît le sacrifice adorable tant pour eux que pour leurs amis après leur mort, s'est conservée dans l'Église jusqu'à maintenant. Il est rapporté dans la vie de Marguerite d'Autriche, reine d'Espagne (1), qu'en un seul jour, qui fut celui de ses obsèques, dans la seule ville de Madrid, on dit près de onze cents messes pour le repos de son âme. Cette princesse n'en avait demandé que mille par son testament; mais le roi Philippe III en fit ajouter vingt mille. L'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, étant mort, la princesse Isabelle son épouse fit dire pour lui quarante mille messes et en entendit elle-même, un mois dui'ant, jusqu'à dix par jour, avec une dévotion incroyable.
8. — Parlons maintenant du jeûne et des autres austérités qui se pratiquent saintement pour les âmes du purgatoire. Nous lisons au premier Livre des Rois, que les habitants de Jabès de Galaad ayant appris la mort de Saiil et de ses trois fils, quelques-uns d'entre eux partirent incontinent, marchèrent toute la nuit, prirent les corps, et les ayant enterrés dans le bois de Jabès, jeûnèrent pendant sept jours (2). Cet exemple montre qu'il y a longtemps que les fidèles jeûnent pour les morts. Et bien que les hérétiques, qui n'aiment que la bonne chère, prétendent qu'une si sainte coutume est maintenant abolie, nous voyons pour-
(1) In ejus vita,c. 3 c. 3. — (2) Lib. I Reg. c. ultim.
tant, et nous le voyons avec joie, qu'elle est approuvée et suivie de tous les vrais catholiques.
Au reste, on comprend sous le nom de jeûne toutes sortes de pénitences extérieures, comme les cilices, les disciplines, les veilles, etc. Mais parce que la plupart des hommes sont si délicats que le seul nom de pénitence les effraie, et qu'ils ont toujours mille prétextes pour s'en dispenser, les uns s'excusant sur leur âge déjà avancé, les autres sur la faiblesse de leur complexion et sur leur peu de santé, j'ai cru devoir leur proposer certaines mortifications, que tous les hommes, et même toutes les femmes, peuvent exercer facilement, sans rien perdre de leurs forces et sans altérer leur santé.
Qu'ils s'abstiennent, par exemple, de quelques divertissements peu nécessaires, de telle conversation, de tel jeu, de tel spectacle; qu'ils s'en abstiennent, non pas toujours, ni même très souvent, mais de temps en temps; car je veux bien donner quelque chose à leur faiblesse et ne pas leur demander de rompre d'abord toute l'attache qu'ils ont au plaisir. S'ils ne renoncent pas tout à fait au plaisir, qu'ils en modèrent l'excès. Que dans leurs repas ils se retranchent quelque chose qui est plus à leur goût, mais qui n'est peut-être pas le meilleur pour leur santé, et qui en tout cas n'est bon qu'à entretenir leur délicatesse. Qu'ils donnent moins de liberté à leur langue, et qu'ils sachent que se taire à propos, et réprimer pour un temps la trop grande envie de parler,
c'est faire au SeictNeur, selon le langage de l'Écriture, un sacrifice de ses lèvres. Job avait faitpromettre à ses yeux qu'ils ne s'arrêteraient jamais sur un objet capable de souiller son âme : qu'ils conviennent avec les leurs, que, dans les rencontres, ils se fermeront pour ne pas voir beaucoup de choses vaines ou dangereuses. Qu'ils ne prêtent pas non plus indiscrètement l'oreille à toutes sortes de discours ; il y en a qu'on ne peut écouter sans crime.
Mais qu'ils se souviennent que dans ces espèces de mortifications, non moins utiles qu'aisées, plus ils se feront de violence, plus ils auront de mérite. Que s'ils en appliquent le fruit aux âmes du purgatoire, bien loin d'y perdre, ils y gagneront beaucoup.
9. — Il nous reste encore un acte de vertu, qui est si facile à pratiquer, que tout homme, quoique infirme, le peut faire sans s'incommoder, et qui d'autre part est si héroïque, qu'un homme, quelque fort qu'il soit, ne peut rien faire de plus glorieux. Vous avez reçu un affront? Oubliez l'injure qu'on vous a faite, et donnez à Jésus crucifié vos ressentiments. Si vous le faites de bon cœur, ce vous sera un puissant moyen de satisfaire à la justice de Dieu, tant pour vos péchés que pour ceux d'autrui. Si vous ne m'en croyez pas, croyez-en saint Augustin : « Il faut, dit ce Père, '< travailler incessamment à expier nos péchés i( par des prières continuelles, par des jeûnes
c( fréquents et par de grandes aumônes, mais " surtout par une grande facilité à pardonner les '( injures. Car il faut que tous les péchés que « nous n'aurons pas achevé d'expier soient « consumés par le feu du purgatoire. » Il ajoute « que ceux qui veulent effacer entièrement leurs « péchés, et se garantir des peines du purga- « toire, feront l'un et l'autre en donnant heau- « coup d'aumônes, et, surtout en pardonnant à « leurs ennemis (1). »
Vous voyez que, lorsqu'il s'agit de la satisfaction de nos péchés, ce saint docteur préfère l'oubli des injures aux prières, aux jeûnes et aux aumônes. Mais nous avons là-dessus quelque chose de plus fort, c'est l'autorité de Jésus-Christ meme^ qui donne une indulgence plénière et une espèce- de Jubilé, à ceux qui pardonnent à leurs ennemis. Pardonnez, dit-il, et on vous pardonnera. Si vous pardonnez aux hommes les fautes quHls commettent contre vous^votre Père qui est dans le ciel vous pardonnera aussi celles que vous commettez contre lui (2). Cette sorte d'indulgence se peut appliquer aux âmes du purgatoire, très utilement, et pour elles et pour nous.
10. — Afin de vous en convaincre pleinement, voici un exemple mémorable, rapporté par un auteur très digne de foi (3). Une veuve de qualité
( 1 ) Serm. 42, de sanctis. — (2) Luc. vi, 37; Math, vi, 14. — (3)Osorius, in auctiore eclitione Goncionum, Fer. vi post Cineres,
n'avait qu'un fils, qui fut tué malheureusement par son ennemi. Le meurtrier, craignant d'être pris, se cacha ; mais, bien qu'il se crût en sûreté, on sut néanmoins où il était; et non seulement la veuve, mais le juge en fut averti. Déjà les archers étaient en campagne pour le prendre, lorsque cette femme généreuse, étouffant tout sentiment de vengeance, lui envoya dire qu'il se sauvât au plus tôt. Et pour lui en faciliter le moyen, elle lui fit donner de l'argent, et le cheval même de son fils, qu'il avait si cruellement assassiné. Après cela, elle se mit à prier pour l'âme de ce cher fils, dont le salut était alors tout ce qui lui tenait au cœur. A peine avait-elle commencé son oraison, qu'il lui apparut tout resplendissant de gloire, et l'assura qu'en récompense de la charité qu'elle venait d'exercer. Dieu l'avait incontinent délivré des flammes du purgatoire, où il avait été condamné pour plusieurs années. Jugez de là combien un seul acte d'une charité héroïque a de pouvoir auprès de Dieu, et de quelle efficace il est pour apaiser sa colère.
11. — Ce n'est pas en pratiquant seulement des actions de piété et des mortifications extérieures ou intérieures que nous soulageons les âmes du purgatoire : nous pouvons encore les aider beaucoup en souffrant avec patience les maux que Dieu nous envoie. Car il ne nous arrive rien de fâcheux en cette vie qui ne serve à la
satisfaction de nos péchés, ou de ceux de nos frères, si nous le recevons de la main de Dieu avec joie, ou du moins sans plainte et sans chagrin. Si Dieu veut donc que nous soyons affligés, ou par quelque longue maladie, ou par une perte imprévue, soit de nos biens, soit de notre honneur, soit de nos parents ; s'il permet que nos ennemis nous persécutent, ou que nos amis nous abandonnent, embrassons ces croix de tout notre cœur, et gardons-nous bien d'en murmurer. Nous en tirerons de grands trésors de mérites, pour assister dans le besoin ces âmes souffrantes, qui nous conjurent d'avoir pitié d'elles. « S'il nous « arrive, dit saint Augustin, quelque adversité; « si un mari, ou une femme, ou un enfant K vient à mourir ; si on nous ravit nos biens ; « rendons-en des actions de grâces, comme « doivent faire des enfants soumis à leur père. « Nous expions tellement, par là, nos péchés « en cette vie, que le feu du purgatoire ne « trouve plus ou presque plus de matière en « l'autre (1). »
Ces paroles nous font voir combien les tribulations servent à l'homme pour se garantir des peines de l'autre vie, quand il les reçoit comme des faveurs du Ciel. J'ajoute qu'elles ne sont pas peu méritoires, lors même qu'on les endure, non pas avec joie, mais du moins sans impatience. Car ce n'est pas peu, comme remarque saint Ber-
( 1 ) Loco supra citato.
iiard, de ne se point laisser abattre quand on tombe dans l'adversité. En effet, l'expérience journalière ne nous fait que trop sentir qu'il est difîicile de recevoir une injure et de ne pas se A-enger, de souffrir beaucoup et de souffrir patiemment (1).
12. — Le dernier moyen de tirer les âmes du purgatoire, c'est l'aumône, qu'on peut compter entre les œuvres les plus propres pour satisfaire à la justice divine. Un ange, venu du ciel, disait autrefois que Vamiiône sauve de la mort, que c'est elle qui efface les péchés, et que par elle on trouve grâce devant Dieu (2). Le Saint-Esprit confirme l'oracle de l'ange, en disant que, comme l'eau éteint le feu le plus ardent, ainsi l'aumône détruit les péchés (3). Faire donc l'aumône, c'est verser de l'eau dans ce feu qui brûle les âmes. Car l'aumône a une vertu singulière pour expier, non seulement nos péchés, mais encore ceux d'autrui, soit qu'elle se fasse aux pauvres que l'extrême nécessité contraint de chercher leur vie, ou aux pauvres volontaires et à tant de saints religieux, qui ont tout quitté dans le seul dessein de suivre Notre-Seigneur.
La charité qu'on leur fait contribue en deux manières au soulagement des âmes. Elle y contribue premièrement par elle-même et par sa propre vertu, puisque c'est de l'eau qui éteint le
(l) Vide Conc. Trid. sess. 11, c. 9. — (2) Tob. xu, 9, — (3) Eccli. III, 33.
feu; secondement par les mérites de ces fervents serviteurs de Dieu qu'elle entretient, et qui, étant pour la plupart d'une vertu non commune, obtiennent par conséquent tout ce qu'ils veulent du Ciel Xîar leurs prières, par leurs jeûnes, par leurs pénitences, par la pratique continuelle de toutes sortes de bonnes œuvres, et par le sacrifice de la messe, qu'ils offrent à Dieu tous les jours.
Il est même à remarquer que si celui qui donne l'aumône n'est pas en état de grâce, son aumône à la vérité n'aura la même valeur ni pour lui ni pour les autres ; mais si les pauvres, à qui il la donne, sont amis de Dieu, les prières et les œuvres saintes qu'ils font, et qu'ils ne pourraient pas faire si on ne leur donnait de quoi vivre, soulagent beaucoup les morts. Il y a même lieu d'espérer qu'en leur considération, et surtout à la prière de ces âmes à qui l'aumône procure du soulagement, le Père des miséricordes fera tant de grâces à ce pécheur aumônier, qu'il le portera enfin à se convertir. Mais voyons en particulier comment on peut réduire en pratique ce que nous disons de l'aumône.
13. — Il vous est mort un fils unique, ou un fils que vous aimiez uniquement. Vous demandez ce que vous avez à faire pour le salut de son âme : écoutez la sage réponse que saint Ambroisc vous fait, a Voulez-vous, dit-il, être utile à votre « héritier? assistez son cohéritier. Donnez aux « pauvres ce que vous aviez résolu de donner à
« Yotre héritier (I). » Vous vouliez laisser de grands biens à votre fils, comme à votre unique ou à votre principal héritier. Vous croyez peutêtre qu'étant mort il ne saurait être votre héritier; c'est une erreur dont je suis bien aise de vous détromper. Il profitera de vos biens, si vous les donnez libéralement aux pauvres, qui sont enfants de Dieu comme lui, et par conséquent ses cohéritiers. Peut-être qu'en ce moment il souffre d'horribles douleurs dans le purgatoire, et vous l'en délivrerez par là. Montrez maintenant que, comme vous avez aimé son corps, vous aimez son âme. Souvenez-vous que s'il eût vécu plus longtemps, vous n'eussiez rien épargné pour son entretien, ni même pour ses délices; et que, quand il n'aurait eu qu'un léger accès de fièvre, vous auriez incontinent couru aux remèdes. Ayez donc soin aujourd'hui que rien ne lui manque pour aller jouir au plus tôt d'un bonheur éternel, et n'oubliez rien pour le soulager, non dans la chaleur d'une fièvre, mais dans l'ardeur excessive des flammes qui le dévorent. Vous le pouvez faire aisément, en donnant aux pauvres, selon le conseil de saint Ambroise, « ce que vous aviez « résolu de laissera votre héritier. Car faites état « que vous n'avez point perdu votre fils qui devait « être votre héritier, si vous assistez son cohéri- « tier, qui estle pauvre. Mais songez plutôt, comme « dit le môme Père, qu'au lieu de quelques biens
( 1 ) In Orat. de fide Resurrect.
« temporels que vous lui vouliez donner, vous le « mettez en possession des biens éternels. Voilà « de quelle manière vous pouvez secourir ceux <c que vous avez le plus aimés en ce monde. »
Mais il faut étendre votre charité plus loin : il faut que toutes les âmes qui sont dans le purgatoire en ressentent les effets; et voici comment. Un savant et pieux auteur vous donne pour cela un fort bon conseil ; et plût à Dieu que les fidèles, principalement les riches, le voulussent suivre ! Il faudrait, toutes les fois qu'un pauvre mourant de faim frappe à votre porte, ou vous tend la main dans les rues, vous représenter que c'est quelqu'une de ces âmes qui s'adresse à vous, pour vous supplier humblement d'avoir pitié d'elle dans l'affliction où elle est. Cette pensée est capable de toucher et d'attendrir les cœurs les plus durs.
14. — Saint Chrysostôme vous suggère une autre pratique de charité, qui regarde en général tous les pauvres, mais qu'on peut accommoder à notre sujet. Je conjure par les entrailles de Jésus-Ghrist tous les gens de bien de ne la pas négliger, surtout s'ils sont riches, et qu'ils aient quelque sentiment de tendresse pour les âmes qui implorent leur secours. Ayez une boîte au chevet de votre lit, et tous les soirs, avant que de vous coucher, souvenez-vous d'y mettre un sou, ou quelque autre pièce de monnaie. Mais ce que vous y aurez mis, gardez-vous bien de le
détourner à votre usage, de peur de commettre en cela une espèce de larcin et de sacrilège. Donnez-le aux pauvres, dans la vue de délivrer par cette action de charité quelque âme du purgatoire. Vous pourrez faire votre aumône, ou le dimanche, quand vous irez à l'église, ou quelque autre jour; mais après avoir une fois fixé le temps, prenez garde de ne le pas changer jamais.
C'est ici, chrétiens, qui que vous soyez, une œuvre de miséricorde Lien digne de vous ; c'est un exercice de pénitence très salutaire, qui vous servira extrêmement à expier les fautes commises durant la journée, à acquitter de grandes dettes sans qu'il vous en coûte beaucoup, à vous faire avec votre argent des amis qui, après la mort, selon la promesse du Fils de Dieu, vous recevront dans les tabernacles éternels (1). Si vous aimez donc vos frères, si vous aimez Jésus-Christ, si vous vous aimez vous-mêmes, ne manquez jamais tous les soirs, après avoir fait votre examen de conscience, de mettre ainsi une aumône à part ; imposez-vous cette pénitence ; faites-vous-en une loi ; et que ce soit au profit des âmes du purgatoire. Vous ne pouvez mieux placer votre argent, ni le faire davantage profiter que par cette voie. C'est ce genre d'usure innocente, dont parle saint Augustin, quand il dit : « Voulez-vous apprendre à bien « trafiquer et à tirer de gros intérêts de votre
(1) Luc. XVI, 9.
« argent? Donnez ce que vous no pouvez conser- « ver, afin d'obtenir ce que vous ne pourrez « perdre. »
Plût à Dieu que ceux qui font de si excessives dépenses, non seulement à entretenir un train magnifique, mais même à nourrir des chiens et des chevaux, et qui dans un divertissement, dans un festin, dans un hal, en perdent davantage qu'il n'en faudrait pour délivrer plusieurs âmes du purgatoire, plût à Dieu qu'ils suivissent de si saints avis, et qu'ils consacrassent au soulagement des morts la centième, ou même la millième partie de leurs revenus ! Quel profit, quel avantage ne leur en reviendrait-il pas !