CHAPITRE PREMIER
Du premier motif de la charité envers les âmes du purgatoire, qui est la grandeur des peines sensibles qu'elles souffrent.
1. — Tout le monde sait qu'il n'y a point d'éloquence plus propre à exciter la pitié , qu'une exposition simple et naturelle des maux que l'on souffre. C'est pour cela que je veux ici représenter comme en un tableau, naïvement et sans art, les peines horribles que les âmes des fidèles endurent dans le purgatoire.
Ces peines, selon la doctrine des Théologiens, sont de deux sortes. La première est celle du Sens, laquelle consiste en un sentiment très vif des douleurs épouvantables causées par le feu qui les brûle pour les purifier. La seconde est celle du Dam, qui est une espèce de douleur qu'on ne saurait exprimer et qui naît du souvenir
affligeant de la privation, quoique passagère, de la vue de Dieu. A ces deux sortes de peines on en peut joindre une troisième, et c'est la durée de l'une et de l'autre, qui va quelquefois jusqu'à des années entières et même à un grand nombre d'années. De là nous tirerons des motifs d'une tendre compassion pour les âmes de nos frères, et, pour peu que nous y pensions, quelque durs, quelque impitoyables que nous soyons, nous en serons vivement touchés.
2. — Le premier motif est donc la grandeur de cette peine du sens, incompréhensible à tout autre qu'à ceux qui l'éprouvent. Mais, avant que de l'expliquer, je dois avertir le lecteur qu'en tout ce discours je ne dirai rien de certaines peines plus supportables, que souffrent des âmes fort innocentes, qui n'ont commis que des fautes très légères et qui en ont même fait en cette vie une assez rude pénitence. Je ne parlerai que des tourments qu'endurent ceux qui ont vécu en ce monde de la manière que vivent la plupart des catholiques, c'est-à-dire qui. sans beaucoup de scrupule, ont fait quantité de péchés véniels, et qui en ont même fait de mortels; qui ont eu soin, à la vérité, de s'en confesser, mais qui, pour toute pénitence, se sont contentés de la satisfaction sacramentelle, dont ils ne pouvaient se dispenser, ou, s'ils y ont ajouté quelque peine volontaii-e, cela a été fort rarement, et bien peu de chose. Ce sont là les seuls dont je veux parler.
3. — Je dis donc premièrement que leurs peines surpassent de beaucoup toutes celles de cette vie, quelque rudes et insupportables qu'elles paraissent. Saint-Augustin (1) a été de cette opinion, et s'en explique en ces termes : « L'Apôtre dit : « Il sera sauvé, mais en passant par le feu (2). « Parce qu'il dit : Il sera sauvé, on ne craint « guère le feu. Qu'il se sauve, à la bonne heure, « en passant ainsi par le feu ; mais ce feu est un « tourment plus cruel que tous ceux de cette vie, « et vous savez à quels supplices on a condamné « les criminels, etc. » Il dit ailleurs la même chose en termes plus clairs. Yoici ses paroles : « Il faut que celui qui a remis à l'autre monde de « faire des fruits de pénitence, soit purifié par « le feu avant que d'aller au Ciel. Or, ce feu, quoi- « qu'il ne soit pas éternel, ne laisse pas d'être un « fort grand mal : car il est plus insupportable. « que tout ce qu'on a souffert jusqu'ici de plus « douloureux en ce monde. Jamais personne n'a '( senti de douleur pareille dans son corps, quoi- « que les Martyrs aient souffert d'étranges tourte ments. Que chacun donc tâche d'expier si bien « ses offenses, qu'après la mort il ne soit pas puni « d'une telle peine (3). » Il dit encore quelque chose d'aussi fort à un autre endroit : « Si nous « négligeons d'expier nos fautes par les bonnes « œuvres , nous brûlerons dans le purgatoire « jusqu'à ce que nos péchés, môme les moindres,
(l)Iu Psal. XXXVII. — (2) I Cor. m, 15. — (3) L. De vera et falsa pœnit.
« soient détruits et entièrement consumés. Mais, « dira quelqu'un, n'importe combien de temps je a serai dans le purgatoire, puisque je dois vivre « éternellement dans le Ciel ! Que nul ne parle de « la sorte, mes très chers frères; car tout ce qu'on « peut voir, ou imaginer, ou sentir de peines en « cette vie, est bien peu de chose en comparaison « des flammes du purgatoire. Que celui donc qui « n'ose mettre lin de ses doigts dans le feu, craigne « de brûler, même un peu de emps, dans celui « du purgatoire (1). »
4. — Les autres docteurs sont de môme sentiment, surtout saint Grégoire, lequel, expliquant ces paroles du troisième psaume de la Pénitence : « Seig7ieur, ne me reprenez pas clans votre fureur, et « 7ie me châtiez pas dans votre colère, « fait ainsi parler le prophète pénitent : « Je sais qu'au sortir « de ce monde les uns vont se purifier dans les « flammes du purgatoire, les autres sont condam- « nés au feu éternel. Mais quoique ces flammes « soient passagères, néanmoins, comme je les « crois idIus insupportables que tous les maux de '( cette vie, je ne désire pas seulement de n'être « point condamné aux supplices éternels par un « juge qui me reprenne dans sa fureur; je crains « même que ce juge dans sa colère ne me châtie « pour un temps, et ne me contraigne d'expier « ainsi mes offenses. » Le vénérable Cède, écri-
(1) Serm. 4î, de Sanctis, cire. med.
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vant sur ce même psaume, assure que ni les tourments des martyrs, ni les supplices des criminels n'ont rien qui approclie des peines du purgatoire.
5. — Quelques docteurs vont encore plus avant. Ils ne craignent point de dire que la moindre peine du purgatoire l'emporte sur la plus grande qu'on souffre en ce monde. Saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, était de cette opinion ; car, selon lui, la plus grande peine qui se puisse imaginer en cette vie, n'est pas si grande que la plus petite de l'autre (I). L'auteur, quel qu'il soit, qui, sous le nom de saint Cyrille, a composé une épître en forme d'éloge de saint Jérôme, laquelle se trouve parmi les œuvres de saint Augustin (2), cet auteur, dis-je, assure le môme, et en des termes encore plus forts. « Qaels pensez-vous, dit-il, que soient « les supplices non seulement des damnés, mais « môme des âmes du purgatoire? Si l'on pouvait « se représenter toutes les peines, toutes les croix « et toutes les afflictions du monde, ce ne seraient « que des douceurs en comparaison du moindre « tourment qu'on souffre dans le purgatoire ; et, « pour l'éviter, on endurerait volontiers tous les « maux que tous les hommes depuis Adam ont « soufferts jusqu'à cette heure. « Que peut-on dire ou imaginer de plus étonnant?
Mais voyons ce qu'il en faut croire selon les principes de la plus exacte théologie, et ce qu'en
(1) In Elucid. — (2) Toni. IF.
écrit l'Ange de l'École. Cet incomparable Docteur ne se contente pas de dire que les peines du purgatoire surpassent toutes celles de cette vie ( 1 ) ; mais il ajoute qu'on y endure deux sortes de peines, l'une du sens et l'autre du dmn, et qu'à l'égard de l'une et de l'autre, ce qu'il y a de moins affligeant, l'est davantage que tout ce qui nous arrive de plus fâcheux en ce monde (2). Voilà ce que dit saint Thomas, qui prouve ensuite assez au long sa proposition. Quelques-uns ne seront peut-être pas de même avis que tous les auteurs qu'on a cités là-dessus ; mais il est à craindre qu'en s'éloignant de leur sentiment, ils ne s'éloignent de la vérité.
6. — Car enfin c'est une opinion fort commune parmi les plus savants Théologiens, que les tourments du purgatoire, pour le temps qu'ils durent, ne cèdent point à ceux de l'enfer. Saint Thomas soutient cette vérité (3). « C'est le même feu, dit- « il, qui tourmente les damnés dans l'enfer et les « justes dans le purgatoire. « L'auteur de l'Epître qui passe sous le nom de saint Cyrille, et dont nous avons déjà parlé, dit la même chose. Car après avoir demandé quelle différence il y a entre les tourments du purgatoire et ceux de l'enfer, il répond qu'ils ne diffèrent en rien, et qu'ils sont égaux, excepté que ceux de l'enfer ne finiront
(1) In. 4 distinc. 21. q. 1. — (2j Ibid., 9. 3- — (3) Ia-4 distinc, 21. q. 1.
point, et que ceux du purgatoire ne dureront pas toujours. J'ai cru devoir rapporter ces opinions comme de simples opinions, et non comme des articles de foi, parce que du moins elles font voir la conformité des sentiments de tant de célèbres docteurs en cette matière.
7. — Mais voici une raison convaincante etfon dée sur les principes de la foi, qui montre la rigueur extrême des peines du purgatoire, c'est que, pour parler avec l'Apôtre, ceux que Dieu y a condamnés, seront sauvés, mais en passant par le feu (1). Or il est certain, et l'expérience le montre, qu'il n'y a point de douleur égale à celle que cause le feu : de sorte que si un homme était enfermé dans une fournaise ardente, et que par miracle il pût vivre au milieu des flammes sans pouvoir mourir, il est à croire qu'il souffrirait davantage par ce seul tourment, que par tous les autres, quels qu'ils fussent, qu'on pourrait lui faire souffrir. Car ces flammes dévorantes, après avoir pénétré sa peau et sa chair, entreraient jusque danssonsein et dans ses entrailles; ses os embrasés n'auraient plus la forme que d'un fer rouge qui sort du fourneau ; ses côtes en feu jetteraient de toutes parts de terribles étincelles ; son sang plus ardent que le plomb fondu et l'huile bouillante répandrait dans tout son corps une excessive chaleur, et porterait l'embrasement jusque dans ses moelles; sa tète, sa bouche, ses dents, ses
(1) Cor. III, 15.
pieds transformés comme en autant de charbons, brûleraient toujours sans se consumer. Je demande donc s'il y a au monde un tourment pareil à celui du feu.
Mais, hélas, qu'il y a à dire entre notre feu et celui du purgatoire! Notre feu a été fait pour nous servir et non pour nous tourmenter; mais Dieu a fait celui du purgatoire dans la seule vue de punir sévèrement les âmes coupables. Notre feu perd extrêmement de son ardeur, tant parce qu'il est hors de sa sphère, que parce qu'il est mêlé d'autres éléments grossiers et de qualités contraires, et que, quand il serait pur, il trouve toujours de la résistance dans la matière dont il a besoin pour s'entretenir ; mais celui du purgatoire est libre de tous ces empêchements, et rienne peut diminuer son activité, ni arrêter sa violence. Enfin, notre feu, comparé à celui du purgatoire, n'est, à proprement parler, qu'un feu en peinture. Le célèbre chancelier, le glorieux martyr d'Angleterre, Thomas Morus, dans un opuscule qui a pour titre Requête cViuie âme, dit ces paroles : « Le feu du purgatoire surpasse « autant en chaleur le feu le plus ardent qu'on « ait jamais vu sur la terre, que celui-ci surpasse « le feu d'un embrasement peint sur la muraille. »
8. — Il y a encore une raison que saint Thomas estime beaucoup, et qu'il explique en cette manière : « La douleur n'est pas le coup ou la « plaie que l'on reçoit, mais le sentime doulou
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« reux de ce coup ou de cette plaie ; plus on a de « vivacité dans le sens, plus on est susceptible de « la douleur. C'est pourquoi tout ce qui blesse les <( parties les plus délicates et les plus sensibles, « est ce qui cause le plus de douleur. Comme donc « tout le sentiment qui est dans le corps, vient de « l'âme, il s'ensuit que si quelque chose donne « atteinte à l'âme, elle le sent vivement. Or le « feu du purgatoire brùk Tâme, et par conséquent « il lui cause une douleur qui passe toutes les « douleurs du corps (1). « Ce raisonnement fait voir pourquoi de toutes les peines temporelles il n'y en a point de semblables à celles de l'autre vie. Considérons donc en premier lieu que le feu du purgatoire étant de même nature que celui de l'enfer, ilne peutêtre que très âpre et très violent. Considérons en second lieu que la douleur se fait sentir immédiatement dans l'âme et dans ses puissances spirituelles, d'une manière beaucoup plus vive que si elle était dans les sens du corps, qui d'eux-mêmes sont stupides et grossiers.
Ces sortes de considérations et d'autres semblables touchaient le cœur de saint Bernard, et lui faisaient dire, les larmes aux yeux : « Toutes les « fautes que nous négligeons maintenant, que « nous excusons, que nous nous cachons à nous- <' mêmes, seront punies rigoureusement par le feu « qu'un Dieu vengeur a allumé pour les consumer. « Plût à Dieu que maintenant on donnât de l'eau
(1) Loco citato, num., 5.
<( à ma tête, et que de mes yeux on fit des sources « de larmes ! Car peut-être, que cette eau ayant « effacé mes crimes, ce feu si ardent n'aurait « plus rien à brûler en moi (1). »
9. — J'ajoute à tout ce qui a été dit deux autres considérations qui montrent que les peines du purgatoire sont excessives. La première est que Dieu veut que le pécheur lui fasse par là une juste satisfaction pour tous ses péchés; car, encore que ses péchés ne soient pas mortels, ce sont pourtant des péchés et par [conséquent des offenses d'un Dieu infiniment grand. Or, il n'y a point d'offense de la majesté divine que l'on ne doive éviter quand il s'agirait de sauver dix mille mondes, et d'empccher tous les maux imaginables. Car cet Être souverain est tellement audessus de toutes les choses créées, qu'on ne doit ni violer ses commandements, ni lui manquer de respect en nulle manière, soit pour faire jouir d'un bien, ou pour délivrer d'un mal quelque créature que ce jouisse être. De là vient que le moindre mépris de Dieu, fait par des hommes vils et abjects, par des vers de terre, qui de propos délibéré pèchent véniellement tous les jours et à toute heure; ce mépris, dis-je, quoique léger en apparence, ne peut être expié que par un supplice d'un ordre supérieur à tous ceux que l'imagination se peut figurer.
Aussi est-ce pour ce sujet que plusieurs docteurs
(1) Serm. de eo quodiegiturin Job, in-6, tribulat, etc
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également saints et savants, qui avaient conçu une très haute idée de la grandeur infinie de Dieu, ne croyaient pas qu'on pût exprimer les peines que méritent ceux qui offensent volontairement et sans scrupule cette suprême Majesté. C'est encore pour cette raison que le vulgaire ignorant, et qui ne sait ce que c'est que Dieu, a tant de peine à concevoir et appréhende si peu la rigueur de ces peines épouvantables.
10. — La dernière preuve que nous avons de l'extrême sévérité dont Dieu use envers les justes condamnés auxflammes du purgatoire, est que le moment qui termine notre vie, termine le temps des grâces et du mérite ; qu'ainsi la miséricorde faisant place à la justice d'un père irrité, il ne faut plus en attendre que des châtiments. Le juge, dit le Sauveur, vous fera mettre en prison^ et vous n'en sortirez point que vous n'ayez payé jusqu' à la dernière ohole (1). Cette pensée est terrible pour ceux qui connaissent les grandes dettes dont ils sont chargés. Ce que j'en dirai dans le chapitre troisième leur aidera à les bien connaître. On remarquera seulement ici que tout cequi a été dit jusqu'à présent, ne doit point choquer les calvinistes. Car comme ils nient qu'il y ait en l'autre monde dès peines pour les seuls péchés véniels, il faut, selon leurs principes, que les fautes légères qui, comme nous avons vu, sont punies
(1) Matth. V, 25, Î6.
très sévèrement dans le purgatoire, soient xmnies encore plus sévèrement dans l'enfer.
11 . — Mais finissons ce chapitre par une récapitulation de tout ce qui y est contenu. Souvenezvous donc que les peines de cette vie, quelles qu'elles soient, ne peuvent entrer en comparaison avec celles du purgatoire, et que même le moindre tourment du purgatoire surpasse le plus grand de cette vie. Songez, déplus, que le feu qui brûle les justes dans le purgatoire est de môme espèce que celui qui brûle les réprouvés dans l'enfer. Enfin mettez-vous bien dans l'esprit que ces âmes qui gémissent dans les feux du purgatoire, sont les âmes de vos frères ; qu'elles sont filles du Père éternel, sœurs du Fils de Dieu, épouses du Saint- Esprit. Qui pourrait voir une bète dans le feu, et ne pas tâcher de l'en retirer? Qui serait donc si inhumain que de ne pas écouter ;les cris déchirants de ces âmes affligées qui, du fond de leur prison, où elles brûlent jour et nuit, implorent son assistance? Oh! si vous étiez en leur place, et que tout le monde eût pour vous aussi peu de charité que vous en avez pour elles, quelles plaintes ne feriez-vous pas d'une telle cruauté? Vous conjureriez tous les hommes de se souvenir de cette maxime si connue, et par la lumière naturelle et par celle de la foi, qu'il faut faire pour les autres ce que nous souhaiterions que l'on fît pour nous. Traitez donc vos frères de la manière que vous voudriez qu'ils vous traitassent.
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12.— DenysleChartreux,clansundialoguesurle jugement particulier, rapporte ce que disait un ancien religieux anglais, à qui Dieu avait fait voir ce qu'on souffre dans le purgatoire. « Dieu « m'est témoin, disait-il, que si je connaissais « un homme qui m'eût fait tous les outrages « imaginables, qui eût maltraité ou môme tué « mes meilleurs amis, et que je susse qu'il « fût condamné aux tourments que j'ai vus en « ces lieux affreux, je souffrirais trois mille fois « la mort pour l'en délivrer, tant ce que j'ai vu « passe la mesure des douleurs, des croix et des « afflictions présentes (1). » Ce sont là des sentiments que produit une vive représentation des peines du purgatoire.
(1) Art. 33.