‹ Le purgatoireChapitre 3 sur 48 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Du second motif de la charité envers les âmes du purgatoire, qui est la peine que leur cause la privation de la vue de Dieu.

1. — Il est impossible de concevoir en ce monde quel mal c'est que d'être privé, même pour un temps, delà vuedeDiEU.Onneleconnaît que quand on entre dans le ciel, où l'on commence à sentir quel bonheur c'est que de voir et posséder Celui qui est le souverain bien, ou pour mieux dire, tout bien. Néanmoins, comme il est bon de s'en former quelque idée grossière, on peut se servir des considérations suivantes.

2. — Première considération. S"il était possible qu'un seulliommejouîtde tousles biens, de tous les plaisirs et de tous les honneurs de ce monde, ou, si vous voulez, de mille mondes cent fois plus beaux et plus riches que celui-ci, et que de plus son bonheur fût éternel ; qu'enfin cette éternité de bonheur se pût ramasser tout entière dans un seul point ; cependant un bonheur si grand n'égalerait pas la moindre partie de celui qu'il y aurait à jouir un moment de la vision béatifique. Comme donc une âme dégagée des liens du corps se trouve dans un état où elle est capable de voir son Dieu, où elle le verrait effectivement si ses

péchés ne l'en éloignaient, il s'ensuit que la privation d'un bien infini comme celui-là lui est un tourment plus insupportable que ne serait à cet homme, dont nous venons de parler, la perte entière de son bonheur, quelque grand qu'il soit en idée. Quelle est donc l'affliction de l'âme ainsi séparée de Dieu? Quels sont ses regrets, quelle est sa tristesse lorsqu'elle pense que c'est par sa faute qu'elle a perdu, sinon pour toujours, du moins pour un temps, les biens du Ciel, et que la possession de Dieu, dont elle est privée, est un bien plus estimable sans comparaison que celle de tous les biens créés, fùt-elle éternelle ?

3. — Seconde considération. Tout homme sage avouera que pour mériter de voir Dieu, même en passant, il faudrait souffrir de bon cœur toas les maux de cette vie, quand ils seraient mille fois plus douloureux qu'ils ne sont. Car c'est un si grand bonheur de jouir de Dieu, même un seul moment, qu'afin de s'en rendre digne on devrait compterpour rien tous les maux présents, puisque tous ces maux, quelque rudes et fâcheux qu'ils soient, sont toujours d'un ordre inférieur au souverain Bien. De là vient aussi que le triste souvenir d'un Bien immense, que l'on pouvait mériter, et qu'on a perdu pour un temps, est un mal que l'esprit humain ne saurait comprendre. Qu'y a-t-il de plus évident que cette vérité ? Et néanmoins où sont ceux d'entre les chrétiens qui la conçoivent ? où sont ceux qui en soient touchés ?

4. — Troisième considération. Les âmes dans cet exil pensent continuellement aux maux qu'elles souffrent et cette pensée leur occupe tellement l'esprit qu'elles ne peuvent s'en défaire, pas même un moment. Or il n'y a point de peine semblable à celle d'avoir jour et nuit devant les yeux l'image de son malheur. Voilà cependant l'état déplorable où sont les âmes du purgatoire. Si on leur suggère d'autres pensées pour les consoler, on peutbien les animer à souffrir patiemment leurs maux, mais on ne peut leur en ôter le souvenir, ni leur en diminuer le sentiment.

5. — Quatrième considération. Ces âmes ainsi privées de leur souverain bonheur, ont un amour trèsardentpour Dieu. Car n'étant plus prisonnières dans le corps, rien ne les empêche de comprendre parfaitement tous les motifs qu'on peut avoir d'aimer Dieu de toutes ses forces. Comme donc elles se voient dans un état où l'on est capable de le posséder, et que cependant elles en sont séparées, quoique ce ne soit pas pour toujours, il est impossible que l'aimant comme elles l'aiment, cette cruelle séparation ne leur soit non seulement un purgatoire, mais une espèce d'enfer. L'amour^ dit le Sage, est aussi fort que la mort, et aussi dur que l'enfer. Ce n'est que feu et que flammes. Des déluges d'eau, des fleuves entiers ne le pourront pas éteindre (1).

( 1 ) Gant, VIII, 6.

On n'a en ce monde qu'une très légère connaissance des perfections divines, parce que l'esprit ne voit rien que par les sens et sous des images grossières, outre qu'il y fait souvent peu de réflexion, tant il a de peine à s'arrêter sur un même objet ; qu'ainsi il perd aisément *la pensée de Dieu, lequel étant tout esprit, n'a rien qui frappe les sens. Pour ce qui regarde la volonté, elle est partagée en tant d'affections, occupée de tant de désirs la plupart frivoles ou criminels, attachée par tant de liens à la terre, qu'elle ne peut s'élever à Dieu, ni l'aimer que froidement, et de la manière qu'on aime un bien qui n'est presque point connu. Et néanmoins en ce monde même, il s'est trouvé des âmes saintes si embrasées de l'amour du divin Epoux, qu'elles étaient d'une extrême impatience d'aller à lui.

Ce que le Père Louis du Pont, de la Compagnie de Jésus, auteur très digne de foi, rapporte du Père Baptiste Sancliez est tout à fait surprenant. Il dit que ce Père, selon la coutume de la Compagnie, rendant compte de sa conscience à son supérieur, qui était alors le fameux Père Balthasar Alvarez, il lui dit, entre autres choses, que s'il y avait un jour en sa vie dans lequel il fût assuré qu'il ne mourrait point, il en mourrait de douleur, parce qu'il brûlait d'un si grand désir d'être avec Dieu et de le voir, qu'un jour de délai eût été capable de lui causer une tristesse mortelle (I).

H) In vita P. Balthasar. Alvar. c. 17.

Qui pourra nier ai^rès cela que V amour ne soit fort comme la mort, même en cette vie où l'âme n'est l^as encore en état de s'unir parfaitement à son Bien-Aimé? Il se trouvera peu de gens qui croient ceci, et encore moins qui l'entendent. « Mais donnez-moi un homme qui aime, dit saint « Augustin, et il comprendra ce que je dis. » Si donc on n'est point touché des gémissements de ces âmes qui soupirent après leur Epoux, il faut que l'humanité soit bannie du monde, et que l'on ne sache plus ce que c'est que la compassion.

6. — Cinquième considération. — Le sujet pour lequel lesjustes coupables de quelque légère faute sont exclus du ciel pour un temps, ne contribue pas peu à leur douleur. Ils savent que la seule cause de leur [disgrâce est qu'ils ont injustement offensé un Dieu digne d'un amour et d'un honneur infmi,unDiEuàqui ils étaient infiniment obligés, un Dieu qu'ils aiment par dessus toutes choses au milieu même de leurs tourments. Cette pensée est le plus cruel de leurs bourreaux ; c'est comme un trait qui les perce jusqu'au fond du cœur et y fait une plaie mortelle. Toutes les fois qu'elle leur revient (et quand se la peuvent-ils ôter de l'esprit?) toutes les fois qu'elle leur revient, c'està-dire à tout moment, ce ne sont que pleurs, que soupirs, que reproches qu'ils se font pour s'être malheureusement éloignés de Dieu, qui voulait incontinent les recevoir dans son paradis, s'ils ne s'en fussent eux-mêmes fermé la porte. Ils

versent des larmes de sang quand ils se demandent où est leur Dieu, ce Dieu si aimable et si peu aimé, dont ils ont reçu tant de biens, et qui maintenant, irrité contre eux, se venge de leur ingratitude en leur cachant son visage, en les bannissant de sa présence, en les tenant dans une horrible prison , où ils brûlent du même feu que ses ennemis dans l'enfer. Sans doute que, comme il n'est point de douleur plus juste, il n'en est point de plus excessive. Il ne faut pas même qu'ils espèrent de consolation qu'après qu'ils auront entièrement satisfait à Celui qu'ils ont offensé, et qui leur en marque son ressentiment par une si rigoureuse vengeance.

7. — Sixième considération. — Enfin, comme les âmes du purgatoire sont inconsolables quand elles pensent que pour leurs péchés elles sont séparées de Dieu, qu'elles aimentet qu'elles désirent ardemment comme leur souverain Bien, elles sont aussi dans une extrême afliction quand elles viennent à considérer que, pour le même sujet, elles sont privées de tous les plaisirs du ciel, et que dans le temps qu'elles devraient être comblées de joie, elles souffrent d'horribles tourments. D'un côté, l'amour qu'elles ont pour elles-mêmes, leur fait souhaiter d'être heureuses; de l'autre, elles voient qu'elles s'en sont rendues indignes en préférant de faux biens, des biens passagers et souvent honteux, à des biens honnêtes, solides et éternels. Ainsi accablées de douleur, elles déplorent leur

misère. Chacune se dit à soi-même : Malheureuse que tu es, comment as-tu été non seulement si ingrate envers ton Dieu, mais si ennemie de ton bonheur, si aveugle et si insensée que de mépriser des délices aussi grandes que sont celles du Paradis, des délices qu'on t'offrait et que tu pouvais mériter, de les mépriser pour jouir d'un plaisir brutal et que la pudeur ne permet pas de nommer! Combien de degrés de gloire as-tu perdus, sans espérance de les regagner jamais? Oh ! qu'en ce moment que tu gémis dans les flammes , tu pourrais avoir de joie dans la gloire ! Faut-il que, pour un rien, tu aies renoncé à de si grands biens, et que tu te sois précipitée en de si grands maux? Où es-tu? où devrais-tu être.?

C'est ainsi; c'est d'une manière encore plus triste que les âmes, jour et nuit, soupirent et se lamentent dans leur exil. Jamais Esaù n'eut tant de regret d'avoir vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles; jamais Adam ne s'affligea tant d'avoir quitté pour un fruit toutes les douceurs du ijaradis de délices ; jamais, pour quelque sujet que ce soit, personne ne fut ni ne sera en ce monde dans une pareille tristesse.

8. — Ouvrez donc les yeux, et considérez, ô chrétien, ces âmes abîmées dans la douleur! Serait-il possible qu'étant homme, vous fussiez si inhumain que de les voir accablées de maux sans daigner les secourir? Ecoutez ce que dit le DiscijDlc bienairaé : Si quelqu'un a des biens de ce monde et qu

voyant son frère dans le besoin, il n'en ait point de pitié, comment se peut-il faire que Vamour de Dieu demeure en luil[\] Le saint Apôtre ne demande pas comment l'amour du prochain, mais comment l'amour de Dieu demeure en lui. Vous donc, qui que vous soyez, qui avez des biens de la terre, qui ne manquez pas de moyens pour secourir ces âmes souffrantes, pouvez-vous voir votre frère, ou, pour mieux dire, le frère de Jésus-Christ, le pouvez-vous yoir dans l'extrême nécessité sans compatir à sa misère ? Certainement vous n'avez point l'amour du prochain; et pour ce qui est de l'amour de Dieu, ce n'est pas moi, c'est le Disciple que Jésus aimait, qui demande si vous l'avez, ou plutôt qui nie que vous l'ayez, en demandant s'il est possible que cet amour, plein de tendresse et de bonté demeure dans un cœur dur, et impitoyable comme le vôtre.

(1)1 Joaii; III, 17.

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