‹ Le purgatoireChapitre 20 sur 48 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Nouveaux arguments tirés de l'Écriture sainte,

des Pères, et de la saine raison.

en faveur du purgatoire.

1. — Si le sentiment général de toutes ,les nations du monde qui reconnaissent quelque espèce de divinité est un argument invincible contre les athées qui n'en reconnaissent aucune, c'est une raison non moins convaincante contre les disciples de Calvin qui rejettent le purgatoire, que la créance commune des païens, des Turcs, des Juifs, semblables en ce point aux autres peuples les plus raisonnables qui veulent qu'on prie pour les morts. La cause d'un consentement si universel, c'est qu'il ne faut que la lumière naturelle pour distinguer trois sortes de gens dans le monde. Les premiers sont si vertueux et si saints, qu'il n'y a pour eux que des récompenses : les seconds sont si méchants et si impies, qu'il ne méritent que des peines ; les derniers tiennent le milieu. Ils font à la vérité beaucoup d'actions saintes et dignes de récompense ; mais ils en font quelques-unes de mauvaises et dignes d'un châtiment du moins temporel. Et comme souvent on ne voit pas qu'ils en soient punis dans ce

monde, on conclut qu'ils le doivent être dans l'autre.

De là vient que saint Augustin disait : « II ne « faut pas nier que les âmes des défunts ne « soient soulagées par la piété de leurs proches « et de leurs amis vivants, lorsqu'on offre le « sacrifice du Médiateur, ou qu'on fait des « aumônes pour eux dans l'Église. Mais tout cela « ne sert qu'à ceux qui ont mérité, durant leur « vie, d'en profiter quand ils sont morts. Car il « y a une manière de vivre qui n'est ni si « sainte qu'elle n'ait pas besoin de ces choses, ni « si méchante qu'elles lui soient inutiles après (t la mort. Quelques-uns vivent si bien qu'ils « n'en ont nullement besoin; et d'autres vivent « si mal, qu'ils sont incapables d'en profiter « en l'autre monde (1). »

2. — Cette raison que la lumière naturelle découvre, comme j'ai dit, à toutes les nations, se peut éclaircir et confirmer par trois autres, fondées très-solidement sur l'autorité de l'Écriture . La première est qu'il y a des péchés véniels. Jésus Christ le déclare nettement par ces paroles : Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère^ tandis que vous ne voyez pas une poutre dans votre œil (2)?« Une paille, dit Saint Augustin, « trouble l'œil; mais une poutre l'aveugle. « L'œil est troublé par un mouvement subit de

(1) In Enrich. c. 109.— (2) Matth. vu, 3

« colère qui naît dans le cœur; mais la vue se « perd tout à fait par une haine formée. » Un léger emportement est donc un péché véniel, et une haine formée en est un mortel. La colère qui passe en un moment est une paille ; et la haine qui demeure est une poutre. De celle-là il est dit : Quiconque se fâche contre son frère, sera condamné par le jugement; et de celle-ci : Quiconque dira à son frère : Vous êtes^ un fou, sera condamné à la géhenne du feu (1). La simple colère n'est pas punie éternellement dans l'enfer, comme la haine; mais elle est punie ailleurs d'une peine moins rigoureuse et qui n'est que temporelle.

3. — Cette vérité se confirme encore par d'autres paroles de NoTRE-SEiaNEUR : Le serviteur, disait-il aux Juifs, qui a su la volonté de son maître, et qui ne Va pas faite, sera châtié rudement ; mais celui qui ne Va pas sue, et qui néanmoins a fait des choses dignes de châtiment, sera moins puni et ne recevra que peu de coups (2). Voilà justement ce que nous disons. Nous prétendons quïl y a des gens qui méritent d'être châtiés, et qui le seront en effet, mais ne recevront que peu de coups. Ceux-là ne seront pas châtiés dans l'enfer, où toutes les peines sont éternelles. Car si les tourments des damnés continuent toujours, si la main de Dieu les frappe sans cesse et ne leur

(1) Matth. V, 22. -(2)L. c. xii, 47.

donne jamais de relâche, peut-on dire qu'ils reçoivent peu de coups? Mais, d'autre part, dirat-on que cette main qui proportionne toujours les peines aux crimes , châtie d'une infinité de coups ceux dont les fautes sont comme des pailles que le feu consume presque en un moment? Croira-t-on que le Père des miséricordes use envers eux d'une si grande rigueur ? Figurez-vous, si vous voulez, un infidèle qui, renonçant à l'idolâtrie et détestant ses péchés, reçoit le baptême ; s'il arrive, incontinent après cela, qu'il lui échappe une parole oiseuse, et qu'aussitôt il soit tué par son ennemi, je demande si cet homme qui n'est coupable que d'une parole oiseuse, sera condamné à brûler aussi longtemps dans l'enfer que Dieu régnera dans le ciel? Je demande si un Père infiniment bon, si un juge infiniment juste peut punir avec tant de sévérité la plus pardonnable de toutes les fautes. Certainement, s'il y a un homme sur la terre qui soit digne de quelque peine, mais qui mérite qu'on le traite doucement, c'est celui dont nous parlons. Sa faute estlégère ; mais néanmoins elle est punissable, puisque le Sauveur dit 'uimême qu'aie jugement, on rendra compte de toutes les paroles oiseuses qu'on aura dites (1). Il faut donc qu'elle soit punie en l'autre monde ; et si elle ne l'est pas éternellement, elle le sera pour un temps dans le purgatoire.

I ) Matth. XII, 36.

4. — Considérez en second lieu que saint Jean, dans l'Apocalypse, assure que rien d'impur n'entrera dans le paradis (1). Et quiconque a la conscience souillée de quelque péché véniel, ne fût-ce qu'une parole oiseuse, n'y entrera point qu'auparavant il ne soit purifié de cette tache dans le purgatoire. Car sHl se trouve quelqu'un, dit le grand Apôtre, qui bâtisse avec du bois, ou avec du foin et de la paille, il sera sauvé, mais en passant par le feu (2) . Sur quoi saint Ambroise fait cette réflexion : « Lorsque saint Paul dit mais en pas- « sant par le feu, il donne à connaître que cet « homme sera sauvé, mais qu'il souffrira la peine « du feu, afin que purifié par ce feu il se sauve « et ne soit pas tourmenté avec les impies dans a les flammes éternelles (3). » Et il répète ailleurs la même chose (4). Quelques savants interprètes appliquent au même sujet ces paroles du Sauveur : Accordez-vous au plus tôt avec votre adversaire sur le chemin, de crainte qu'il ne vous livre entre les mains du juge, et que le juge ne vous fasse mettre en prison, d'où vous ne sortirez point, que vous 71" ayez payé jusqu'à la dernière obole (5) ; c'est-àdire, selon la pensée de saint Jérôme (6), que vous n'ayez entièrement satisfait pour les plus petites fautes.

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