‹ Le purgatoireChapitre 4 sur 48 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Du troisième motif de la charité envers les âmes du purgatoire, qui est la durée de leurs peines. Que ces peines sont très longues, et qu'il est juste qu'elles le soient.

1. — Si les peines épouvantables dont on a parlé jusqu'ici, finissaient bientôt, on pourrait en quelque sorte excuser ceux qui les regardent d'un œil sec et indifférent ; mais, comme la durée en est trèslongue, ils sont tout à fait inexcusables. Pour nous en convaincre, écoutons d'abord le cardinal Bellarmin, dont l'autorité est d'un grand poids auprès de ceux qui connaissent sa profonde érudition. Voici ses paroles : « Il est certain que les « peines du purgatoire peuvent durer plus de dix « et plus de vingt ans, j'ose dire môme plus de « cent et plus de mille (1). » Il prouve sa proposition premièrement par des révélations très dignes de foi, qui portent que quelques âmes sont condamnées à brûler dans le purgatoire jusqu'au jour du jugement; et puis par j)lusieurs passages de Tertullien et de saint Gyprien, A quoi Ton peut ajouter la coutume immémoriale de toute l'Église, qui célèbre des anniversaires pour des personnes décédées il y a cent ans ou deux cents ans, et qui continue toujours, sans jamais prescrire de terme pour ces sortes de prières.

( 1) De gemitu columbœ. L. ii . 9.

2. — Que si nous examinons pourquoi Dieu condamne des âmes justes à des supplices si longs, puisque s'il voulaitjilpourraitleur faire expierplus viteleurs fautes, en diminuant la durée et en augmentantla rigueur de leurs peines, et encomjiensant ainsi Tune par l'autre, nous trouverons que la principale raison est que nos péchés, qui méritent d'être punis, méritent aussi de l'être longtemps. On peut dire encore que les hommes qui, pour la plupart, sont un peu grossiers et peu spirituels, auraient peine à concevoir comment en un moment, ou du moins en peu de temps. Dieu ferait soufFi'ir aux âmes les peines de plusieurs années, si, après ce moment, ou après ce peu de temps, elles allaient aussitôt du purgatoire dans le ciel. Gomme donc, selon l'Ecriture, dans l'ardeur de sa colère il n'oublie pas sa miséricorde (1), il a égard à notre bien spirituel dans les châtiments qu'il exerce sur les coupables. Il sait bien qu'en prolongeant leurs tourments, il nous donne plus de crainte de sa justice que s'il les abrégeait d'une manière . que nous ne comprendrions qu'avec peine, et qui aurait, par conséquent, peu de force pour nous contenir dans le devoir. C'est donc par un effet de sa justice et de sa miséricorde tout ensemble qu'il a voulu, comme parle saint Augustin, qu'à proportion que le nombre des péchés est grand, le châtiment en soit long. En effet, les grands péchés ne méritent pas seulement de

( 1 ) Habac. ni, 2.

grandes peines, mais des peines qui durent longtemps (1).

3. — Pour mieux voir ce qu'on doit juger d'une punition si longue et en même temps si juste, il faut faire réflexion sur ce que dit saint Augustin de la multitude des péchés qui servent à entretenir les flammes du purgatoire. Tâchons donc, autant qu'il sera possible, de faire une exacte supputation des péchés que commettent la pluj^art des hommes; et, non contents de les supputer selon les règles de l'arithmétique, pesons-les dans une juste balance.

L'Ecritnre dit que le juste tombe, c'est-à-dire pèche, sept fois le jour (2). Mais comme le nombre de ces justes, qui excellent en sainteté, n'est pas grand, je les laisse à part. Je ne veux parler que de ceux qu'on ne doit pas absolument appeler pécheurs, mais qui ne sont que d'une vertu médiocre, qui ont pourtant de la probité et de la conscience, quoiqu'ils soient sujets à beaucoup d'imperfections. C'est donc de ceux-ci qu'il est question, et non pas des Saints qui, quoique éminents en vertu, ne laissent pas de faire des fautes. Que si les Saints pèchent même souvent, on tombera aisément d'accord avec moi que les autres font du moins dix péchés par jour; encore veux-je supposer que tous leurs péchés ne sont que véniels. Combien en voit-on qui en commettent

(1) Homil. 15, ex 50 hom. —(2) Prov xxiv, 16.

davantage? combien, pour mieux dire, en voit-on qui en commettent si peu? Oui pourrait compter les fautes qu'on fait tous les jours dans les divertissements, dans les festins, dans les compagnies, où le plus souvent on ne s'entretient que de choses vaines et des défauts du prochain? Mais demeurons-en au nomhïe de dix, et voyons sur ce pied-là combien un homme du commun, qui n'est point un scélérat, fait de péchés dans l'espace d'une seule année.

4. — Di tes-m oi , de combien de j ours est composée une année? De trois cent soixante- cinq. Que faut-il conclure de là? que cet homme qui pèche dix fois le jour aura fait au bout de l'année dix fois autant de péchés que l'année a eu de jours, Or, chaque année esl de trois cent soixante-cinq jours. Multipliez donc ce nombre par dix , en y ajoutant un zéro, et vous trouverez qu'à la fin d'une seule année, un homme qui, dans le fond est homme de bien, sera coupable de trois mille six cent cinquante péchés.

5. — Mais passons outre, et supposons que cet homme, tel qu'il est, continue durant dix ans à vivre de la même sorte. Il est clair qu'après dix années, le nombre de ses péchés se trouvera dix fois plus grand qu'il n'était après une année. Ajoutez donc encore un zéro au nombre qui s'est rencontré dans la première multiplication, et il fera trente-six mille cinq cents. 0 l'abomination !

ô l'horreur! Qui le croirait? Un homme qui a la crainte de Dieu, qui n'est point dans le désordre, qui n'est encore qu'un enfant, a déjà la conscience chargée de trente-six mille cinq cents péchés ! Que peut-on imaginer de plus surprenant? « Vous êtes si jeune, disait saint Augustin en parlant de lui-même, et vous êtes un si grand pécheur !...(!)»

6. — Allons encore un peu plus avant et donnons à ce jeune homme dix autres années d'une vie assez innocente et conforme à la première. Où pensez-vous que doivent monter, après ce temps-là, le nombre de ses péchés? En usant de la même multiplication qu'auparavant, on le trouvera augmenté de telle sorte, qu'il sera de soixante-treize mille. Ainsi, le jeune homme qui n'est pas encore un homme fait a déjà commis ce prodigieux nombre de péchés! Que dites-vous à cela, vous qui êtes vieux et qui avez blanchi dans le vice? Peut-être que, considérant vos crimes en particulier, vous n'en êtes pas effrayé; « mais si vous en « faites peu de cas , dit saint Augustin , quand « vous les pesez, ayez-en horreur quand vous les « comptez. (2) »

7. — Arrêtons-nous quelque temps ici, et examinons quelle doit être dans le purgatoire la punition de cet homme qui meurt au bout de vingt

(1) « Tantillus puer et tantus peccator. » S. Aug. L. i, Gonfess. c. 11. — (2) Tract, i, in epist. Joan.

ans, sans ctre jamais tombé dans aucun péché mortel, sans avoir jamais manqué aux principales obligations d'un parfait chrétien. Nous le supposons coupable de soixante-treize mille péchés qu'il doit expier ou en cette vie par les travaux de la pénitence, ou en l'autre par les peines du purgatoire. Or, de la manière qu'on vit dans le monde, ce serait merveille si de ce grand nombre il en avait parfaitement expié trois mille par les travaux de la pénitence. Car un des plus grands désordres du monde est qu'on y commet beaucoup de fautes, et qu'on s'y met peu en peine d'en faire à Dieu une satisfaction convenable. Il lui reste donc encore soixante-dix mille péchés, dont il portera la peine dans le purgatoire. Que vos jugements, Seigneur, sont impénétrables! Ils ressemblent à un abîme qui n'a 'point de fond (1).

8. — Mais pourquoi feindre un état imaginaire et où l'on n'arrive presque jamais ? Voici comment vivent la plupart des hommes. Ils font des péchés véniels sans scrupule et par conséquent sans nombre, et ils en font , outre cela, beaucoup de mortels. On en voit même plusieurs qui mènent une vie licencieuse, et qui continuent dans leurs désordres jusqu'à la vieillesse, qui est le temps où l'infirmité de Tàge et les méchantes habitudes enracinées profondément dans le cœur, les détournent des exercices de la pénitence. De là vient

(1) Psd.xxxY, 7.

qu'ils croient avoir beaucoup fait lorsqu'ils se sont résolus d'employer une heure à pleurer et cà confesser leurs péchés, dont la multitude est si effroyable, qu'on en compterait peut-être cent fois et mille fois davantage qu'il n'y a eu de moments dans l'heure qu'ils ont employée à les détester. Je demande après cela si une pénitence d'un moment pour tant de milliers de péchés et pour un grand nombre do crimes énormes ne laisse pas bien de la matière, et pour longtemps, aux flammes du purgatoire.

9. — Il y a encore une chose bien remarquable dans le compte que nous avons fait, c'est qu'un homme qui n'aurait commis dans toute sa vie qn'un péché mortel, quand même il s'en serait confessé, mériterait une plus rude et plus longue punition dans le purgatoire qu'un autre qui aurait commis des péchés véniels sans nombre. Car s'il est vrai, comme on n'en saurait douter, qu'un péché mortel, avant que d'être remis, mérite une peine éternelle, et par conséquent une peine incomparablement plus grande que celle que peut mériter une multitude innombrable de péchés véniels, je laisse à juger ta tout homme sage si ce seul péché mortel, quoique remis par l'absolution sacramentelle, ne doit pas être plus grièvment puni que beaucoup de péchés véniels qui auront été remis de la même sorte.

Page 1