CHAPITRE XVir
Elle termine son traité en appliquant tout ce qu'elle a dit des âmes du purgatoire à ce qu'elle sent et éprouve dans son âme.
Ce monde de purification que je vois dans les âmes du purgatoire, je le sens dans mon âme, surtout depuis deux ans, et, chaque jour, je le sens et je le vois plus clairement.
Je vois mon âme habiter dans mon corps comme dans un purgatoire, semblable à celui que Dieu a ordonné pour ces âmes. Elle y endure autant de souffrances que mon corps est capable d'en supporter sans mourir ; mes douleurs mômes augmentent de jour en jour, et croîtront ainsi jusqu'à ce que la mort m'en délivre.
Je vois mon esprit entièrement détaché de toutes choses, mêmes spirituelles, qui pourraient lui donner un aliment, telles que l'allégresse, le plaisir, la consolation. Il n'est plus en son pouvoir de prendre goût à quoi que ce puisse être. Rien de temporel ou de spirituel ne peut occuper ni ma volonté, ni mon entendement, ni ma mémoire, de telle sorte que je puisse dire : Cette chose me contente plus ou moins que ne fait celle-là.
Dieu forme autour de mon intérieur comme un siège qui le sépare et l'isole de tout, en sorte que toutes les choses qui procuraient autrefois quelque rafraîchissement à la vie spirituelle ou corporelle, m'ont été peu à peu enlevées ; et maintenant que ces choses me sont retranchées, je reconnais que j'y avais cherché une pâture et une force trop naturelle. Mais comme l'esprit les connaît à fond désormais, elles sont devenues pour lui un tel objet de haine et d'horreur, qu'elles fuient toutes sa présence, sans qu'il y ait aucune apparence qu'elles osent jamais reparaître. Cela vient de ce que l'esprit, par son instinct, se porte avec tant de vigueur, et même avec tant de cruauté, à rompre tous les obstacles qui s'opposent à sa perfection, qu'il permettrait, pour ainsi dire, qu'on le mît en enfer, si cela pouvait plus tôt lui faire atteindre la fin qu'il se propose. Voilà pourquoi il va détruisant tout ce qui pourrait nourrir l'homme intérieur ; et il l'assiège et le serre tellement de près, qu'il ne peut passer le moindre atome d'imperfection qu'il ne l'aperçoive et qu'il ne l'exècre.
Quant à l'homme extérieur, n'étant plus pour l'esprit qu'un objet de répulsion, il demeure à son tour tellement assiégé, qu'il ne trouve chose quelconque sur la terre où il puisse se rafraîchir selon son instinct humain ;il ne lui reste d'autre réconfort que Dieu, lequel opère toutes ces choses par amour et avec une grande miséricorde, pour satisfaire à sa justice. Cette vue de l'acLion de
PURGATOIRE. — GHAP. XVII 241
Dieu donne à mon âme une grande paix et une grande joie ; mais cette joie ne diminue en rien sa peine, ni le siège formé autour d'elle. Quelque tourment qu'on pût lui faire souffrir, elle ne voudrait jamais sortir de cette disposition divine, elle ne quitterait point sa prison, et, pour rien au monde, elle ne chercherait à en sortir, jusqu'à ce que Dieu ait achevé de donner pleine satisfaction à sa justice. Enfin, toute ma joie dans cet état est que Dieu soit satisfait ; et je ne pourrais trouver de tourment plus cruel que de me voir hors de l'ordre de ses volontés divines, tant je les vois justes et miséricordieuses.
Toutes les choses contenues dans cet écrit, jo les vois et je les touche : mais je ne puis trouver de mots convenables qui les expriment comme je le voudrais. Ce que j'en ai dit se^passe spirituellement au dedans de moi ; je le sens au dedans de moi, et voilà pourquoi je l'ai dit. La prison où il me semble que je suis est le monde ; mes chaînes sont les liens de mon corps. Mon âme, illuminée par la grâce,, comprend ce que c'est que d'être retenue captive loin de Dieu, et de trouver en elle un obstacle qui retarde son souverain bonheur en l'empêchant d'atteindre sa fin ; et, comme elle est souverainement délicate et sensible, ce retard lui cause une peine ineffable.
Au milieu de cette captivité, mon âme reçoit de Dieu une nouvelle grâce, je veux dire une certaine dignité, qui non-seulement la rend semblable à Dieu, mais encore la fait une seule et
même chose avec lui, par une réelle participation de sa bonté. Et comme il est impossible qu'aucune souffrance puisse atteindre Dieu, ainsi en est-il des âmes qui s'approchent de lui ; et plus elles s'en approchent, plus elles participent à cette divine ]Dropriété.
Ainsi donc, le retard de son union avec Dieu, dont l'âme trouve en elle la cause, lui fait éprouver une peine intolérable. Cette peine et ce retard font qu'elle est encore loin de ces qualités ou perfections que sa nature doit atteindi-e. Ces perfections lui sont montrées à la lumière de la grâce; ne pouvant y atteindre, et étant cependant capable de les posséder, elle demeure livrée à une indicible peine, qui n'a de comparable que l'estime qu'elle fait de Dieu. Cette estime croît en elle avec la connaissance de Dieu, et la connaissance augmente à mesure que l'âme se dépouille des restes du péché. Mais aussi la peine du retard de son union avec Dieu devient de plus en plus intolérable, parce que l'âme est toute recueillie en Dieu et que rien ne l'empêche plus de le connaître tel qu'il est, et sans ombre d'erreur.
De même qu'un martyr qui se laisse tuer plutôt que d'offenser Dieu, sent les tortures qui lui arrachent la vie, mais les méprise par le zèle de la gloire divine que la lumière de la grâce lui communique; de même, l'âme qui connaît la disposition de Dieu, en a une telle estime, que tous les tourments intérieurs et extérieurs, quelque terribles qu'ils puissent être, ne lui sont rien en
comparaison; et cela, parce que Dieu, qui met ces sentiments dans l'âme, excède infiniment tout ce que les créatures sont capables de sentir ou môme d'imaginer. Aussi, pour peu que Dieu occupe une âme de lui, il la tient tellement absorbée dans la contemplation de sa majesté, que tout le reste n'est rien à ses yeux. Dans cet état, l'âme perd toute propriété; elle ne voit plus, ne parle plus par elle-même ; elle ne connaît plus ni les pertes qu'elle a faites, ni les peines qu'elle endure , en tant qu'elles lui sont propres : tout cela, comme il a été clairement dit ci-dessus, elle l'a vu en un instant et une seule fois, lorsqu'elle passait de cette vie à l'autre.
Finalement, pour conclusion, comprenons bien cette vérité : que Dieu, très bon et très grand, avant d'admettre une âme en sa présence, anéantit en elle tout ce qu'il y a d'humain, et la purifie entièrement par les flammes du purgatoire.
fin.
DOCTRINE
DU y. p. DE LA COLOMBIÈRE
DE LA COMPAGNIE DE JESUS
DOCTRINE