DU V. P. DE LA COLOMBIERE
DE LA COMPAGNIE DE JESUS
Songeant à ce qui Mt de la peine à la mort, qui sont les péchés passés et les peines à venir, il s'est d'abord présenté un parti à mon esprit, que j'ai embrassé de tout mon cœur, et avec une très agréable consolation de mon âme. C'a été qu'à ce dernier moment, de tous les péchés qui se présenteront à mon esprit^ soit connus, soit inconnus, j'en ferai comme un bloc que je jetterai aux pieds de notre Sauveur, pour être consumé par le feu de sa miséricorde; plus le nombre en sera grand, plus ils me paraîtront énormes, d'autant plus volontiers les lui offrirai-je à consumer;, parce que ce que je lui demanderai sera d'autant plus digne d'elle. Il me semble que je ne saurais rien faire alors de plus raisonnable, ni de plus glorieux à Dieu; et dans l'idée que j'ai encore de sa bonté, je n'aurai pas de peine à me déterminer à cela, parce que je m'y sens porté de tout moi-môme. Pour le purgatoire, car il me semble que je ferais tort à la miséricorde de Dieu de craindre l'enfer
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le moins du monde, quand je l'aurais plus mérité que tous les démons, pour le purgatoire, je ne le crains point. Je voudrais bien ne l'avoir pas mérité, parce que cela ne s'est pu faire sans déplaire à Dieu; mais, puisque c'est une chose faite, je suis ravi d'aller satisfaire à sa justice de la manière la plus rigoureuse qu'il soit possible dïmaginer, et même jusqu'au jour du jugement. ■Te sais que les tourments y sont terribles, mais je sais qu'ils honorent Dieu, et ne peuvent altérer les âmes, qu'on y est assuré de ne s'opposer jamais à la volonté de Dieu, qu'on ne lui saura point mauvais gré de sa rigueur, qu'on aimera jusqu'à sa sévérité, qu'on attendra avec patience qu'elle se soit entièrement satisfaite. Ainsi, j'ai donné de tout mon cœur toutes mes satisfactions aux âmes du purgatoire, et cédé même à d'autres tous les suffrages qu'on fera pour moi après ma mort, afm que Dieu soit glorifié dans le paradis par des âmes qui auront mérité d'y être élevées aune plus grande gloire que moi.
[Retraite spirituelle.)
DOCTRINE
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
DOCTRINE
DB LA COMPAGNIES DE JÉSUS
1. — Le jour de sainte Marthe, vierge et hôtesse de Notre-Seigneur, tandis que je priais pour une personne de France dont je venais d'apprendre la mort, ainsi que pour le repos de l'âme de M'"^ Antoinette, qui avait été attachée à la personne de la marquise de Postura, je trouvai une grande dévotion et des considérations spirituelles en m'occupant de ces deux âmes. Je lus ensuite les oraisons que l'on a coutume de dire dans l'Église pour les défunts, et dans lesquelles on recommande aussi à notre vénération et à notre culte les corps de ceux qui sont dans le tombeau. Or, en lisant ces oraisons de l'Église, je ressentis une grande ferveur d'esprit pour ces pieuses recommandations des corps des défunts. Je sentais dans mon cœur une sainte tendresse pour les morts, qui m'était inspirée par la grandeur de ma foi ; et il se présentait à mon esprit d'autres salutaires considérations que je voudrais voir aujourd'hui plus populaires que jamais, sur les sépul-
tures des fidèles catholiques; et alors même qu'il serait certain que leurs âmes sont au ciel, ces considérations n'auraient pas moins d'utilité. Je sentais que les prières qu'on fait pour la résurrection de ces corps sont agréables à Dieu. De la vue de ces tombeaux et de la méditation de ces sépultures, on peut s'élever à la considération de cette Sagesse souveraine par laquelle doit se faire un jour la miraculeuse résurrection des morts. La foi nous assure que cette poussière, qui est maintenant sous nos yeux, doit devenir un corps resplendissant de beauté, pour la gloire de chacun d'entre nous. Quand on voit les reliques de ces corps, on peut rendre des actions de grâces à Dieu, qui a opéré tant de bonnes œuvres par ces instruments qui maintenant sont comme rien dans les sépulcres. Ces considérations et d'autres semblables ont un double résultat : elles portent les chrétiens à penser aux âmes des défunts, à rendre grâces à Dieu si elles sont au ciel, et à demander miséricorde et pardon pour elles, si elles sont en purgatoire. Mais, de plus, elles enracinent et corroborent dans les âmes cet article fondamental de notre foi, la résurrection de la chair.
2. — Le jour de la fête des saints Cyriaque, Large et Smaragde, j'eus un très grand désir que Notre -Seigneur voulût m'accorder, par les mérites de sa vie, de sa passion et de sa gloire, que la messe eût autant de valeur et d'efficacité pour les âmes des morts retenus en purgatoire.
SUR LE PUr.GATOIRE ZOÔ
que si je l'offrais avec tous les désirs, oraisons, soupirs, angoisses, souffrances et actions de grâces qui sont le partage de chacune des âmes du purgatoire, mais dont elle ne peut tirer aucun profit pour son propre soulagement. Je veux dire par là que je souhaitais ardemment que Notre- Seigneur me fît sentir, autant que j'en étais capable, pour chacune de ces âmes, tout ce qu'elle sent elle-même à la pensée de ses propres péchés et des bienfaits reçus de Dieu. Mais ne pouvant recevoir une pareille grâce et n'en étant pas digne, je souhaitais que le saint sacrifice et l'intercession de tous les bienheureux, principalement de ceux dont la fcte tombait en ce jour, suppléassent à tout ce qui me manquait.
3. — Ce même jour, je m'arrêtai à considérer, comme je l'avais déjà fait plusieurs fois, combien est efficace et direct ce moyen de secourir les âmes du purgatoire, à savoir : quand nous prions Jésus-Christ pour elles, de lui représenter et offrir cette charité et cette compassion qui lui firent prononcer ces paroles : Tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis. L'âme fidèle qui est dans le purgatoire, et ceci est vrai au moins pour un grand nombre d'entre elles, peut être comparativement dans une nécessité plus grande que celle du bon larron, à qui Notre-Seigneur adressa ces paroles quand il était sur la croix. Je considérais encore combien il était à propos de représenter et d'offrir à Notre-Seigneur, en faveur des âmes
Zo\ DOCTRINE DU B. PIERRE LE FEVRE
du purgatoire, les sept paroles qu'il dit sur la croix, attendu que ces âmes ne cessent d'en proférer de semblables. En effet, elles aussi, à l'exemple du divin Maître, elles prient pour les ennemis laissés en ce monde ; elles prient pour les amis et les débiteurs, demandant à Dieu qu'il daigne les avoir en sa garde et pourvoir à toutes leurs nécessités ; elle s'affligent des maux et des tourments incroyables qu'ils endurent. Elles ont aussi les entrailles de leur charité toujours ouvertes pour faire en leur faveur toute espèce de bonnes œuvres, si c'était en leur pouvoir; et elles ont une soif spirituelle continue du bonheur de toutes les âmes qui sont en cette vie, principalement de celles avec qui elles ont vécu. Elles voudraient également toujours pouvoir dire : Consummatum est, et de même être délivrées des mains et du pouvoir de ces tourments endurés en purgatoire, et entrer dans le royaume du Dieu tout-puissant, Père éternel et glorieux.
Le même jour, je ne sais comment, mon âme se sentit pénétrée d'une grande dévotion, tandis que je demandais à Dieu quelque bien spirituel pour moi et pour les vivants et les morts. Je souhaitais ardemment que Dieu, Notre -Seigneur tout-puissant, voulût imprimer à ma demande le même cachet d'amour qu'elle aurait si c'était notre Rédempteur Jésus-Ghrist qui demandât luimême cette grâce, ou la Vierge Marie, ou tel ou tel saint, ou les âmes qui souffrent dans le purgatoire. Et, dans ce but, je me sentais porté à dire
SUR LE PURGATOIRE i?55
la messe, qui est d'une si grande valeur en ellemême, par l'hostie et le sacrifice qui y sont offerts, qu'il n'est aucune demande juste que nous ne puissions voir exaucée par le moyen du sacrifice même offert sur la croix.
4. — Le jour de la fête de saint Bernard, j'eus une dévotion infinie à la messe : je versais beaucoup de larmes, en considérant la diminution de l'honneur rendu au très saint Sacrement, triste résultat de la tiédeur de la vie chrétienne, et finalement de la désolante désertion des hommes qui sortent de l'Église catholique. Je considérais aussi le dommage qu'éprouvent les âmes du purgatoire, par suite de ces fausses opinions des novateurs. Enfin, j'étais inconsolable à la vue de tant d'irrévérences et d'outrages faits aux choses saintes et aux prélats, à la vue de tant de murmures du prochain contre le prochain, et de ce triste état des âmes qui fait que nul ne peut supporter son frère, à moins que celui-ci ne passe par toutes ses volontés.
J'éprouvai, le môme jour, une grande dévotion en m'offrant à saint Bernard, le priant qu'il voulût me recevoir pour disciple, attendu qu'il avait été si parfaitement agréable à la très sainte Vierge.
5. — Le premier dimanche de septembre, tandis que j'appliquais ma méditation et principalement mes considérations sur les mystères de la
vie, de la mort et de la résurrection de Jésus- Christ, pour l'àme d'un docteur théologien de • Paris, dont je venais d'apprendre la mort, et tandis que je me préparais à dire la messe pour lui, je sentis une grande dévotion à prier pour lui, demandant pardon et grâce en son nom, avec une grande contrition, de ce qu'il n'avait pas imité Jésus-Christ Notre-Seigneur, ni ses serviteurs fidèles et soumis, en l'adorant, en le reconnaissant, en l'écoutant, en lui compatissant, en lui demandant des grâces et tout ce qui était nécessaire à son âme.
Ici se présentaient encore à mon esprit d'autres points dans lesquels le défunt avait pu pécher et manquer cà la perfection qu'il eût pu acquérir. Par exemple, je demandais pardon pour toutes les fautes qui avaient pu lui échapper quant cà l'obéissance, la pauvreté et la chasteté, car il était religieux de Saint-François; et de même pour celles qu'il avait pu commettre dans ses ofâces, car il était docteur et prédicateur. De même encore pour ce en quoi il aurait pu faillir du côté de la vaine gloire, laquelle a coutume de suivre de tels hommes. Et à cet endroit de la messe où l'on fait mémoire des morts, au moment où je m'arrêtais au Mémento avec une assez grande élévation de mon esprit, je me sentis porté à prier le Père éternel pour qu'il daignât être glorifié dans cette âme, et à prier aussi le Fils, le Saint- Esprit et la bienheureuse Vierge Marie; je les priais, en outre, qu'ils daignassent admettre
cette âme au rang des docteurs lauréats, selon cette promesse : « que ceux qui auront été savants et qui auront instruit un grand nombre d'âmes dans la justice brilleront comme des étoiles pendant les perpétuelles éternités. »
A la messe, tandis que je communiais, j'eus un autre désir, accompagné d'une grande dévotion. Je désirais, et je le demandais ainsi, que ce très saint Sacrement daignât faire de moi un instrument obéissant et docile envers Lui, envers la très sainte Vierge, Mère de Dieu; envers tous et chacun des saints, envers tous et chacun des anges, envers toutes les âmes du purgatoire et envers tout vivant; et je demandais que, par cet instrument, chacun pût opérer selon sa volonté, selon le mode dans lequel je me suis offert à tous. Que Jésus-Christ m'accorde cette grâce : que je puisse être de tous, et non seulement être de tous, mais encore vivre et travailler pour tous et en faveur de tous, et au nom de tous ceux que je viens de mentionner, pour la gloire de Dieu et le salut de tous les vivants et de tous les morts.
6. — Le jour de la fùte de tous les Saints, je sentis un grand désir s'élever dans mon âme : c'était que, de même que sur la terre on célèbre la fête et on fait mémoire solennelle de tous les habitants de ce monde et principalement do ceux qui sont pécheurs, de telle sorte qu'il n'y eût sur cette terre ni en purgatoire une seule âme dont
]es saints ne fissent mémoire dans le ciel, attendu surtout que chacun des saints peut, dans co miroir divin, voir et se rai:)peler chacun de ceux qui sont sur la terre.
Le jour des âmes, en disant la messe, et déjà même en me préparant à la dire, j'éprouvai depuis le commencement jusqu'à la fin une dévotion envers les morts que je n'avais jamais sentie à un tel degré, à pareil jour. Elle était excitée eu moi par l'esprit qui me portait à avoir de la compassion pour les défunts. Mes larmes coulèrent en abondance : je pensais à mes parents et à mes proches, à mes frères qui sont morts dans la Compagnie, à nos bienfaiteurs et aux parents de tous mes frères; je pensais aussi en général à ceux qui sont recommandés soit à la bienheureuse Vierge Marie, soit à plusieurs autres saints que j'honore d'un culte spécial, soit enfin aux anges, qui, eux aussi, désirent avoir quelques amis particuliers en cette vie qui est l'état de mérite.
J'éprouvai aussi un sentiment mêlé d'une excellente humilité d'esprit, qui me consola en partie, parce qu'il était comme la réponse à la soif et à la faim continuelles que j'éprouve de pouvoir servir Jésus-Christ en l'imitant dans le travail du salut des âmes. Les paroles que j'entendais au milieu de ce sentiment exprimaient cette pensée : « Si tu n'es pas digne de servir « Jésus-Christ lui-même, qui est le Roi des « rois, et si tu ne mérites pas d'être occupé à la
« moisson des âmes, encourage-toi du moins par « ceci : que tu peux bien trouver quelque cliose « à faire pour l'amour de Jésus-Ghrist, en te « faisant comme le serviteur de quelque autre (( maître moindre que lui ; tu peux, par exemple, « vénérer quelque saint particulier et prendre « en main les intérêts de son culte, ou bien tu « peux servir les âmes des défunts qui endurent « en purgatoire de si grandes souffrances. Or, « c'e?;t là une grande affaire, à laquelle seule « quelques-uns autrefois ont été appliqués et à « laquelle ils ont consacré tout leur zèle. »
7. — Le même jour, c'est-à-dire le jour des âmes, ayant récité none immédiatement après dîner, je sentis une grande dévotion, accompagnée de diverses connaissances communiquées par une sainte lumière, en pensant au mode qui sépare et divise entre elles les grandes congrégations ou réunions, qui, en général, peuvent être réduites au nombre de cinq.
La première, et celle qui est souverainement parfaite, est la réunion céleste et souverainement bienheureuse. La seconde est celle des âmes qui sont en purgatoire, où elles sont retenues pour un temps, au milieu de tourments très cruels. La troisième réunion est celle des âmes qui sont dans les limbes, c'est-à-dire les âmes des enfants qui sont morts avec le péché originel, et qui sont privés de tous les biens que les chrétiens peuvent acquérir par Jésus-Christ, quoiqu'ils ne
soient tourmentés dans aucun de leurs sens, ni intérieur, ni extérieur, et qu'ils ne doivent jamais être en proie à aucun tourment. La quatrième réunion est celle de ceux qui sont condamnés aux peines éternelles, lesquels, sans remède et de toutes les manières, se voient et se verront à jamais dans le comble du mallieur. La cinquième est la réunion de ceux qui sont en ce monde et qui cheminent entre l'espérance de la vie céleste et la crainte de la mort éternelle dans l'enfer ; qui ont en eux-mêmes les moyens de se sauver, et qui ont aussi en eux-mêmes les moyens de se perdre. Ils peuvent se perdre par leur propre malice, et ils peuvent se sauver par la grâce divine, laquelle est autant en nous, et autant nôtre etmême plus nôtre que toute autre volonté propre de notre âme. Considérant donc ces cinq divisions des créatures raisonnables, je me sentis ému et touché de différentes manières, mais principalement en pensant aux âmes qui sont eu purgatoire et à celles qui sont encore en ce monde.
Ici encore je sentis de grands désirs que les saints, qui sont si puissants dans la gloire, priassent pour nous. Je souhaitai de même que les âmes qui sont en purgatoire priassent aussi pour nous, dans leurs gémissements et leurs souffrances, vu que d'ailleurs elles ne peuvent rien pour leur propre soulagement. Qne s'il leur était donné de rentrer encore dans leurs corps mortels elles ne pourraient ne pas mériter dans le moindre
espace de temps, vu la grandeur de leur foi et de leur amour, tout ce qui les attend au ciel. Par conséquent, elles peuvent beaucoup, et au delà de tout ce qu'on peut dire, pour nous qui croyons ►et qui ne foulons pas aux pieds les choses saintes, mais qui en avons la plus haute estime dans la foi, qui est la démonstration des choses qui ne paraissent pas. Plaise à Jésus-Christ que les gémissements de ces âmes entrent en sa présence, en notre faveur et pour notre bien! Je compris aussi que ce serait chose on ne peut plus excellente que d'invoquer les âmes du purgatoire auprès de Dieu, afin d'obtenir par leur entremise qu'il nous donne la véritable connaissance et la véritable contrition des péchés, le zèle pour bien agir, la sollicitude pour faire des fruits de pénitence, et généralement toutes aes grâces par le défaut desquelles ces âmes endurent de si grandes soulTrances.
8. — Le lendemain du jour des fidèles trépassés, je reçus, dans la matinée, diverses lumières et une certaine intelligence de la nudité de mon âme et de mon esprit. C'est pourquoi jedemandai avec dévotion et du fond du cœur que le Seigneur, par l'intercession de tous les saints, daignât me vêtir du vêtement de pureté, d'innocence, de chasteté et de netteté de l'âme et du corps contre 'toutes les ardeurs des souillures et des taches d'une vie impure ; et qu'en outre il daignât me revêtir du vêtement de la ferveur de son amour,
ij.
tant pour lui que pour le prochain, contre tous les froids des maux imminents au dehors, soit à cause des dépravations des hommes, soit à cause des adversités qui nous menacent.
Je reçus également, sur la nudité des âmes qui sont en purgatoire, une connaissance assez claire qui m'enseignait que je devais méditer avec > de soin que je n'avais fait jusque-là sur la grandeur de leurs peines, afin de compatir à leur état. Entre beaucoup d'autres causes de souffrances, on peut dire que ces âmes souffrent à cause de leur extrême nudité; car tous les maux qu'elles endurent, elles les endurent dans leur propre esprit et dans une âme qui est séparée de son corps. De même, en effet, qu'une âme qui n'a pas encore son corps glorifié sent mieux la vraie consolation étant séparée du corps que lui étant unie, de même aussi une âme qui souffre en dehors d'un corps qui n'est pas encore entièrement malheureux souffre plus étant nue que si elle était dans un corps mortel; car la douleur qui pénètre directement l'âme et l'esprit est plus profonde et beaucoup plus intime que celle qui les pénètre au moyen du corps. La raison en est qu'un corps mortel et les sens eux-mêmes retiennent et détournent de l'âme une partie des souffrances corporelles et même spirituelles qu'on ressent par le moyen des organes, ou des puissances de l'âme plongées en quelque sorte dans le corps : en sorte que les souffrances ne sont pas aussi vivement senties de l'âme que lorsqu'elle
les endure en dehors du corps et sans le secours du corps.
9. ^"Le jour de sainte AppoUonie, j'éprouvai une dévotion particulière en appliquant la messe pour la personne, quelle qu'elle fût en ce monde, qui souhaite plus ardemment que toutes les autres d'être secourue par les prières de l'Eglise. Je désirai aussi la délivrance du purgatoire de cette âme, quelle qu'elle fût, qui, à plus juste titre que toutes les autres, pourrait se plaindre de moi et à meilleur droit revendiquer le secours de mes jjrières.
Le jour où je célébrai l'office transféré de saint Gilbert, confesseur, je trouvai à la messe une très grande dévotion envers les âmes des défunts et des sentiments de vive compassion pour leurs souffrances, de sorte que, pendant la messe, les larmes ne cessèrent point de couler. Avant la messe, j'avais souhaité assez efficacement, autant qu'il dépendait de moi, de pouvoir communier en Jésu3-Ghrist. Là donc, pendant le saint sacrifice, je compris qu'une bonne partie de cette communion avec lui est de sentir ce qu'il sentait lui-même durant sa passion, non seulement dans son corps, mais encore dans son âme, laquelle était remplie de douleur à cause des périls éternels des âmes, et aussi à cause des périls des peines temporelles, mais principalement des peines qu'on endure en purgatoire. Ce que je viens de dire ne fut point suggéré à mon enten-
dément ni à ma mémoire comme quelque chose de nouveau; mais le sentiment que j'en eus fut nouveau et extraordinaire.
10. — Le jour de saint Grégoire, évoque et confesseur, souverain pontife et docteur de l'Eglise, je me sentis porté à rendre à Dieu de vives actions de grâces pour le remercier de ce qu'un si grand docteur et pontife nous avait laissé, avec plus d'abondance que tous les autres docteurs, la doctrine qui est nécessaire pour les âmes des défunts. Car, s'il n'eût pas exposé avec tant de clarté un si grand nombre d'enseignements sur le purgatoire et sur ce qui appartient au soulagement des défunts, il pourrait facilement se faire que plusieurs encore de nos jours fussent incrédules sur un si grand devoir de la piété chrétienne. Béni donc soit Dieu, qui a divinement éclairé un si grand docteur pour instruire les chrétiens sur ce devoir de piété envers les âmes des défunts, et qui a donné aux âmes qui sont en purgatoire un aussi puissant avocat que Jésus- Christ! Ici, je pris la résolution de faire à l'avenir une mémoire plus expresse de ce saint pape, toutes les fois que je ferai mémoire des défunts, et non seulement de faire cette mémoire, mais encore delà prêcher, afin que par là ceux qui sont dévots de ce saint le soient aussi des âmes des défunts, et que d'autre part ceux qui sont dévots des âmes des défunts se souviennent dans une telle affaire d'invoquer le secours de ce pontife.
Je dis la messe ce jour-là pour le repos de l'âme de ce très dévot et docte Lansperge, de l'ordre des Chartreux, dont j'ai désiré la faveur par un désir bien légitime. Durant le saint sacrifice, tandis que je faisais mémoire des défunts, je sentis que la délivrance d'une seule âme des peines du purgatoire doit procurer à Dieu et à ses saints une très grande gloire. Je reconnus aussi qu'une pareille délivrance est pour les vivants d'un grand secours. Car dans le purgatoire cette âme paraît en quelque sorte liée, de manière qu'elle ne peut négocier ni pour notre salut ni pour la gloire de Dieu. Mais il en est autrement des bienheureux : une fois qu'ils sont au ciel, tous sans exception s'emploient avec la plus vive ardeur à procurer dans le ciel môme une gloire de plus en plus grande à Dieu, à son Christ et à tous les membres de la société céleste. Et, en même temps, ils s'emploient avec non moins d'ardeur à faire éclater sur la terre la gloire de Dieu, par Jésus-Christ, pour la paix des âmes des vivants ; deux choses qui sont exprimées dans le cantique des anges : « Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonœ volunu.'As : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté ! »
11. — Un autre jour de l'octave de saint Jean, tandis que j'entendais la confession générale d'une personne, je reçus une grande lumière qui
me découvrait ce que c'est que de faire miséricorde envers le prochain, soit envers les vivants, soit envers les morts. Cette pensée me touchait au point de me faire répandre des larmes ; je ne laissais pas néanmoins d'être attentif à la confession de mon pénitent. Je compris aussi, tandis que je considérais cette vérité, quel efïicace moyen c'était, pour obtenir miséricorde de Dieu, que de faire miséricorde, et que nous trouvons facilement en Dieu un libéral distributeur de sa grâce, dès que nous nous donnons gratuitement à lui, nous et tout ce qui nous appartient; c'està-dire que si même dans les œuvres de miséricoide corporelle nous nous montrons miséricordieux, Dieu se montrera miséricordieux envers nous, non seulement pour ce qui regarde le corps, mais encore pour ce qui regarde l'âme.
12. — Le jour des saints martyrs Fabien et de Sébastien, la ville deCoïmbre était ouverte à une très grande inondation des eaux, nuisible de plusieurs manières non seulement à la récolte naissante, mais encore aux maisons et à tout ce qui s'y trouvait. Ce jour-là, j'offris le saint sacrifice pour un religieux qui venait de mourir et que Martin d Sainte-Croix m'avait recommandé comme un saint homme. Il plut à Notre-Seigneur de me donner une grande dévotion pour la délivrance des défunts. De plus, il me donna un nouveau sentiment et une nouvelle lumière sur l'état de ceux qui sont retenus en purgatoire pour de très
petites fautes qu'ils ont encore à expier, et qui sont déjà comme entièrement lieureux. Je me représentais ces âmes entrant successivement, et par une sainteté croissante, dans la vie bienheureuse, et devenant participantes de la béatitude, ce qu'il faut entendre de la béatitude accidentelle, car la béatitude essentielle est la possession totale et parfaite de la vie éternelle, et un élat parfait par la réunion de tous les biens.
13. — Le vendredi après le jour des Cendres, je sentis un grand désir que notre Compagnie ne perdît pas quelque chose par suite du privilège que nous avons de réciter le bréviaire romain, car il est à craindre que les nôtres, n'étant tenus ni à de longs offices, ni à de longues prières vocales, ne perdent à cause de cela quelque avantage. Je célébrai donc la messe avec ce désir que ce que nous ferons en moins du côté des prières vocales et des offices, soit pour les vivants, soit pour les morts, tout cela soit suppléé, du fond du cœur, parles offices du zèle et de la méditation. Et cela sera facile à des hommes qui aiment Dieu et le prochain ; qui, par les prédications, les confessions, les exhortations particulières, et en même temps par les exercices de l'oraison mentale, peuvent aider les vivants et les morts, en représentant leurs nécessités à un grand nombre de fidèles, et en gardant constamment en euxmêmes leur souvenir.
Pour exercer notre zèle, nous trouvons les vi-
vants dans toutes sortes de nécessités, d'abord spirituelles, et ensuite temporelles. Puis, nous trouvons les morts, dont nous devons imprimer au vif la mémoire dans nos cœurs, et dont nous devons plaider les intérêts auprès des autres, soit pénitents, soit auditeurs, soit personnes avec qui nous conversons, les exhortant à secourir ces âmes de tout leur pouvoir. Efforçons-nous aussi de nous donner en cela beaucoup de remplaçants, je veux dire des âmes qui vaquent pour nous à la prière vocale et suppléent à ce que nous ne pouvons faire de ce côté.
14. — Le jour de sainte Agnès, glorieuse vierge et martyre, tandis que je considérais et que je sentais diverses nécessités des hommes mortels, dans lesquelles plusieurs d'entre eux n'ont de soulagement que celui qui leur vient de Dieu par Jésus-Christ et ses saints, je sentis un grand désir s'allumer en mon âme : c'était que les saints qui sont déjà au ciel daignassent prier, chacun d'une manière spéciale, pour ceux qui travaillent dans leur patrie et pour les âmes de leur région, et qu'ils daignassent nous excuser auprès de Dieu. Offrant le saint sacrifice pour obtenir cette grâce, je suppliais aussi le Père céleste que toutes les fois que je prononcerais le nom de son Fils, c'est-à-dire, Jésus, il daignât lui-môme tourner ses regards vers tous ceux qui, en ce monde, ou dans le purgatoire, manquent encore de quelque partie de leur salut; et, de môme, qu'il se sou-
vînt toujours de Jésus-Christ, son Fils, ainsi que de tous les désirs qu'il forma, tant qu'il vécut en cette vie mortelle, pour le salut des hommes.
(Extrait du Mémorial.^