Cela supposé, que chacun dise en soi
même : Si un seul péché mortel est cause qu'on souffre dans le purgatoire des peines épouvantables, que souffriront ceux qui ne passent presque point de jour, ni môme d'heure sans commettre des péchés mortels, et qui vieillissent dans cette détestable habitude ; qui, par conséquent, demeurent toute leur vie, ou la plus grande partie de leur vie^ privés de la grâce et dans l'inimitié de Dieu? Il est sûr qu'étant ennemis de Dieu, ils sont hors d'état de faire à sa justice aucune satisfaction convenable, car il n'y a point de juste satisfaction que celle qu'on fait en état de grâce. D'où il s'ensuit que toute la peine temporelle que ces vieux pécheurs ont méritée par tant de crimes, se doit payer dans l'autre monde. Comment donc ne tremblent-ils pas? Gomment osent-ils remettre leur conversion à la dernière heure de leur vie? David, tout saint qu'il était, quelque pénitence qu'il eût faite, disait de lui-même ces paroles étonnantes : Je suis environné d'une infinité de maux : mes iniquités m'ont accablé : il y en a tant, que je ne les puis connaître : elles sont en plus grand nombre que les cheveux de ma tête (1). Si cet homme, chéri de Dieu, parle de la sorte, que devons-nous dire, nous qui, selon l'expression de Job, buvons l' iniquité comme l'eau (2), qui péchons plus grièvement et plus souvent en un an que David n'a fait eu toute sa vie? Saint Bernard était un homme d'une inuocence achevée, et néan-
(1) Ps. XXXIX, 13. — (2) Job. XV. 16.
moins, quand il pense à la multitude de ses péchés, il s'écrie, les larmes aux yeux et la contrition dans le cœur : « Mes fautes passées demandent a qu'à l'avenir je fasse de dignes fruits de péni- « tence. Le nombre de mes péchés surpasse celui « des grains de sable qui sont dans la mer. Ils se « sont tellement multipliés, que je ne mérite pas « de lever les yeux au ciel. Je suis assiégé d'une « infinité de maux. Comment donc pourrais-je « compter ce qui est sans nombre? Gomment « payerai-je mes dettes, étant obligé de rendre « jusqu'à la dernière obole? » (1)
Ce sont là les sentiment de ce saint homme, dont la vie non seulement était pure, mais austère et pénitente, et qui cependant comptait si peu là-dessus, que, parlant de lui et des siens, il disait : « Qui osera dire désormais : Nous travaillons trop, « nous jeûnons et nous veillons trop, puisqu'on « ne peut avec tout cela s'acquitter de la moindre « partie de ses dettes? » (2) Il paraît par tout ce discours que comme il y a ordinairement beaucoup de crimes à expier dans l'autre vie, la punition en est très longue et en môme temps très juste.
11. — Mais, pour achever de le prouver, je veux finir ce chapitre par examiner avec saint Bernard de quelle manière la plupart des hommes, principalement ceux qui ont plus besoin de pénitence, satisfont à Dieu pour leurs péchés. Les moyens
(1) Serm. de quadruplici débite. — (2) Ibid.
que nous avons de satisfaire à la justice divine sont le jeûne, l'oraison , l'aumône et les indulgences. Et afin que toutes ces œuvres nous soient utiles, nous les devons faire en état de grâce. Or, pour peu qu'on ait d'usage du monde, on sait qu'il y a une infinité de gens qui se conservent à peine quelques jours en cet état; d'où il s'ensuit qu'une grande partie, et peut-être la plus grande de ces sortes d'oeuvres, qu'ils ne pratiquentque rarement, ne leur sont d'aucun secours pour l'expiation de leurs offenses. Mais je veux qu'ils les pratiquent en état de grâce : voyons quel fruit ils en tirent.
12. Commençons par le jeûne. Quand jeûnentils? Lorsque toutes sortes d'excuses et de prétextes leur manquent pour s'en dispenser. Ils jeûnent, à la vérité, mais de manière que le jeûne est moins pour eux une matière de satisfaction envers Dieu, qu'un sujet de châtiment. Car, bien qu'il y ait beaucoup de personnes qui observent religieusement les jeûnes prescrits par l'Eglise, la plupart en savent si bien adoucir la peine, et ont tant d'adresse à trouver de quoi contenter leur goût, que leurs repas excitent plutôt qu'ils ne mortifient la sensualité; et qu'ainsi, au lieu d'expier par là leurs excès, ils en commettent de nouveaux, qui devraient être expiés par des jeûnes plus sévères.
13. — Passons du jeûne à l'oraison. Que sont leurs prières sinon de continuelles distractions ?
Avec quelle lâcheté, quelle irrévérence, quelle indé-otion sont-ils en. la présence de Dieu? Il se mêle dans leurs exercices spirituels tant de défauts, que tout ce qu'ils ont de bon peut à peine satisfaire pour ce qui s'y trouve de mauvais ; tant s'en faut que ce peu de bien puisse tenir lieu d'une juste satisfaction pour tous les crimes de leur vie passée.
14. — Venons maintenant à leurs aumônes, si toutefois ils en font. Les pauvres n'en peuvent faire ; les riches en font rarement ; les grands s'imaginent avoir assez fait, quand ils ont payé leurs dettes, et fourni aux grandes dépenses qui leur ont paru nécessaires pour soutenir leur dignité. Mais de s'acquitter de ce qu'ils doivent à la justice divine pour tant de péchés énormes dont ils sont chargés, c'est ce qui ne leur vient jamais dans l'esprit, ou c'est la dernière chose à laquelle ils pensent.
15. — Il no leur reste donc plus que les indulgences, qu'on peut justement compter parmi les bienfaits insignes de Dieu, et dont nous avons un très grand besoin, ainsi qu'il paraît par tout ce qui a été dit en tout ce chapitre. Car si Dieu n'avait pitié de notre faiblesse, s'il ne se relâchait de son droit, s'il nous traitait selon les lois d'une rigoureuse justice, comment pourrionsnous expier toutes nos offenses par nos œuvres satisfactoires, qui sont petites et en petit nombre,
et le jjIus souvent défectueuses? Où en serionsnous, si Dieu n'avait la Lonté de nous donner des indulgences ? Mais il y a tant de paresse, et si peu de foi dans le monde, qu'on ne voit guère de gens, et surtout de grands pécheurs, qui se mettent fort en peine de les gagner. Si bien qu'on peut dire que le mépris d'un don si précieux n'est pas le moindre sujet de la longueur insupportable des peines du purgatoire.
16. — Pour conclusion, je prie instamment le lecteur, et je l'en conjure par les entrailles de Jésus-Christ, de considérer attentivement tout ce que nous avons dit de ces peines et si rudes et si longues. Car, pour peu qu'il y fasse réflexion, il se résoudra sans doute à éviter tous les péchés, même véniels, à s'acquitter au plus tôt de toutes ses dettes envers le souverain Juge, et à secourir les âmes du purgatoire avec plus de charité et de ferveur que jamais.