CHAPITRE IV
Du quatrième motif de la chanté envers les âmes du purgatoire, qui est le pur amour de Dieu.
1. — Les motifs qu'on a iDi'oposés jusqu'à présent, sont ceux qui nous viennent de la charité du prochain. On parlera désormais de ceux que l'amour de Dieu nous fournit, et, enfin, on viendra à ceux qui se prennent de la charité bien réglée qu'on doit avoir pour soi-même. Une âme qui aime Dieu ardemment, qui veut le servir de tout son cœur, qui cherche à lui plaire en toutes choses, est obligée par bien des raisons d'avoir de la charité et de la compassion pour les âmes du purgatoire.
2. Première raison. Dieu est si grand, si bon, si parfait, qu'il mérite d'être aimé et honoré, autant qu'il se peut, par ses créatures. De là vient qu'une âme éprise de son amour, ne pense qu'à lui procurer de la gloire. Elle jette la vue de tous côtés, et elle voit avec douleur qu'il n'est presque point connu dans toute la terre, qu'il y est peu aimé et peu honoré. Il n'y a donc rien ici-bas qui puisse remplir son désir. C'est pourquoi elle lève les yeux au ciel, et là elle voit tous les bienheureux uniquement occupés à contempler, à aimer et à glorifier leur Seigneur. Elle est ravie,
et son amour s'enflammant de plus en plus, elle souhaite avec ardeur que tous les hommes le connaissent, l'aiment et le glorifient de la même sorte. Elle soupire en disant : Oh ! que ne feraisje pas, et que ne souffrirais-je pas, afin que mon Dieu fût honoré et aimé comme il le mérite ! Pendant qu'elle s'entretient ainsi en soi-même, il lui vient enfin dans l'esprit que ce qu'elle souhaite tant est en son pouvoir. Elle songe qu'elle a beaucoup de moyens de tirer du purgatoire les âmes qui y souffrent d'horribles tourments, et que, quand elles seront au ciel, elles verront Dieu clairement, comme les autres bienheureux ; qu'elles l'aimeront de toutes leurs forces, et qu'elles ne cesseront point, durant toute l'éternité, de chanter ses louanges.
C'est ce qui fait que, brûlant du divin amour, elle s'écrie à toute heure, les larmes aux yeux : Seigneur, délivrez de la prison et mettez en liberté toutes'les âmes des fidèles défunts, afin qu'étant libres, elles glorifient votre saint nom (1). C'est aussi ce qui l'oblige de redoubler ses prières, de iiiultii)lier ses aumônes, d'augmenter ses jeûnes, de prendre souvent la discipline, d'entendre tous les jours la messe, en un mot de n'omettre rien pour tirer du purgatoire un grand nombre d'âmes. Quiconque a du zèle pour la gloire du Seigneur, peut le témoigner ici d'une manière excellente.
(1) Psai. cxLi, 8.
3 — Deuxième raison. Nous avons reçu de Dieu, et nous en recevons tous les jours, une infinité de biens. Ceux donc qui considèrent attentivement de quelle nature sont ces biens, et qui en connaissent le prix, qui font réflexion que c'est un Dieu d'une majesté infinie qui nous les donne, sans que nous les puissions mériter ; qui nous les donne cependant avec un amour extrême, pour des fins très nobles, et qui nous sont très utiles ; ceux, dis-je, qui pensent sérieusement à toutes ces choses, n'ont pas de peine à comprendre qu'ils sont obligés de lui en rendre d'éternelles actions de grâces. Or, il n'y a point de meilleure action de grâces que celle que les bienheureux lui peuvent rendre pour nous dans le Ciel : on doit donc tâcher de tirer le plus d'âmes qu'on pourra des flammes du purgatoire, afin qu'étant dans le ciel, elles ne cessent jamais de louer, de bénir, d'exalter ce Dieu infiniment libéral, ce souverain Bienfaiteur qui nous comble de ses biens. Car quelle sorte de remerciement doitil agréer davantage que celui que lui feront des âmes glorieuses et immortelles our des créatures viles et mortelles ? Qu'on se serve donc de' ce motif x^our s'exciter à les secourir.
4. — Troisième raison. Nous avons commis beaucoup de péchés ; nous avons souvent offensé, mé
lise, outragé uuDieu d'une majesté, d'unebonté, d'une libéralité infinies. Il est donc juste que nous fassions tout notre possible pour lui rendre ce qu
nous lui avons ôté, pour réparer l'injure que nous lui avons faite, et pour effacer la tache d'une ingratitude aussi honteuse qu'est la nôtre. Or, nous n'avons point de moyen plus propre à nous acquitter envers lui de ce devoir, que de procurer la délivrance de plusieurs âmes qui puissent le louer dans la gloire. Car nous expions par là toutes nos offenses, puisque, en ouvrant à ces âmes les portes du ciel, nous rendons par elles à Dieu les mêmes honneurs que lui rendent les esprits célestes ; nous le bénissons, nous le remercions avec elles, ou plutôt nous les substituons en notre place pour le bénir et le remercier. Des vers de terre, comme nous, peuventils faire davantage ?
5. — Qualricme raison. Kpvës que chacun aura bien examiné tous ces motifs, il pourra dire en lui-même : Dieu, dont la grandeur est immense, dont la bonté et la libéralité sont infinies ; Dieu, que j'ai tant offensé et à qui je suis obligé par mille raisons de rendre tous les services imaginables ; Dieu, dis-je, reçoit tout le bien que je fais aux hommes, de quelque condition qu'ils soient, comme si je le faisais à luimême. Son Fils m'en assure, lorsqu'il dit en termes formels : Tout ce que vous avez fait pour le moindre de mes frères, c'est pour moi que vous l'avez fait (1) . Gomment donc négligerai-je
(1) Matth. XXV, 40.
de faire une chose qui. plaît tellement au Fils de Dieu, qu'il ne m'en sait pas moins de gré que si je le délivrais lui-même des peines du purgatoire ? Puis-je avoir un motif plus fort pour m'y engager ? Cette seule considération me doit vivement toucher, quelque froid, quelque insensible que je sois ; et je ne mérite pas le nom de chrétien, si elle n'a pas assez de force pour me porter à secourir dans l'extrême nécessité les frères de Jésus-Christ et les miens.