‹ Le purgatoireChapitre 7 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qu'en offrant à Dieu nos iDonnes œuvres pour les âmes du purgatoire, nous n'y percions rien et nous y gagnons beaucoup.

1. — Afin de prouver cette vérité par de solides raisons, je ferai voir : 1° qu'en offrant ainsi nos bonnes œuvres pour les âmes de nos frères, nous ne diminuons point, mais nous augmentons plutôt notre gloire dans le ciel ; — 2° que par là nos bonnes œuvres ne perdent rien de leur force, mais qu'au contraire elles en acquièrent davantage pour obtenir des grâces du ciel ; — 3° que par ce moyen nous satisfaisons pleinement à la justice de Dieu, ou que du moins nous excitons sa miséricorde à nous remettre les peines dues à nos péchés ; — 4° qu'en considération de notre charité pour le prochain, Dieu nous délivrera tout à fait ou d'une grande partie des peines du purgatoire ; — 5° qu'enfin nous ne faisons rien en cela de contraire à la charité que nous nous devons à nous-mêmes, et que, de faire autrement, ce ne serait pas nous aimer, mais nous haïr.

Ces cinq choses feront la matière des cinq chapitres suivants, où je veux montrer que quand nous n'aurions égard qu'à notre intérêt, il n'en faudrait pas davantage pour nous porter à aider les âmes qui brûlent dans le purgatoire. Mais

afin que les ignorants, aussi bien que les savants puissent comprendre ce que j'ai à dire là-dessus, j'ai cru devoir employer tout ce chapitre à enseigner la manière dont on peut offrir à Dieu quelque bonne œuvre pour ces âmes. Car il faut nécessairement commencer parla. Et même, avant toutes choses, on doit remarquer trois propriétés, qui, selon les théologiens, se trouvent pour l'ordinaire en chaque bonne œuvre.

2. — En premier lieu, la bonne œuvre est méritoire, c'est-à-dire qn'elle mérite un degré de gloire dans le ciel. En second lieu, elle est impétratoire, comme on parle dans l'Ecole, c'est-à-dire qu'elle excite Dieu à accorder quelque grâce, soit à nous, soit à d'autres pour qui nous la lui offrons. Ainsi nous prions, nous donnons l'aumône, nous jeûnons, nous entendons tous les jours la messe, afin qu'il plaise à Notre- Seigneur de nou§ donner la santé du corps, de conduire quelque affaire d'importance, de nous aider à surmonter une violente tentation, en un mot de faire quelque faveur ou à nous, ou à nos amis, ou même à nos ennemis. En troisième lieu, la bonne œuvre est satisfactoire, c'est-àdire qu'elle satisfait pour nos péchés à la justice divine.

Lors donc que je fais à Dieu une prière fervente avec effusion de larmes, pour lui demander la persévérance dans son service : 1° ma prière mérite un accroissement de gloire ; —

2° elle obtient le don de la persévérance ; — 3" elle sert de satisfaction pour une partie de mes fautes ; et ainsi elle a les trois conditions qui sont propres d'une bonne œuvre. Car une bonne œuvre peut en même temps être méritoire, impétratoire et satisfactoire, parce qu'étant agréable à Dieu et un effet de sa grâce : 1" elle est digne de la récompense qu'il a promise dans le ciel à toutes les actions de vertu ; 2° elle l'excite à accorder libéralement ce qu'on souhaite et ce qu'on attend de lui ; 3° elle répare en quelque manière les offenses qu'on a commises contre lui, principalement si raction est pénible et difficile ; car plus elle porte avec soi de difficulté et de peine, plus elle doit tenir lieu de satisfaction et de pénitence. Or, il n'y a guère de bonnes actions où l'on n'ait à vaincre quelque répugnance du côté de la nature corrompue ; et ainsi il n'y en a presque point qui ne soient satisfactoires. Nous expliquerons ceci ailleurs plus au long (1). Mais comme c'est le fondement de tout ce que nous devons dire dans quelques chapitres suivants, il est bon de l'établir sur l'autorité de l'Ecriture.

3. — Je dis donc en premier lieu que les bonnes œuvres sont méritoires, et qu'elles méritent effectivement une récompense dans le ciel. C'est le Sauveur qui nous l'apprend, et qui

(1) Chap. VIII, n. 7 et 8.

touche en particulier celles qui conviennent davantage à notre sujet, je veux dire la prière, le jeûne et l'aumône (1). Car il déclare expressément qu'on ne sera point récompensé de ces sortes d'œuvres, si on les fait avec un esprit d'affectation et de vanité ; et qu'au contraire, si on les fait avec une intention pure, on en recevra la récoin'pense de la main du Père céleste, qui voit tout le bien qu'on fait en secret (2). Il dit ailleurs : Réjouissez-vous, car on vous prépayée une gra7ide récompense dans le ciel (3). C'est donc là que nous serons récompensés de nos bonnes œuvres, suivant ces paroles : Faites-vous des trésors dans le ciel [i).

Et afin qu'on n'aille pas s'imaginer que toute la récompense est pour les grandes actions, et que l'on compte pour rien les petites, voici comment il parle de ces dernières : Si quelqu'un donne un verre d'eau seulement à un de ces plus petits, parce qu'il est mon disciple, je vous dis en vérité qu' il aura sa récompense [ti]. Ce sont donc des actions vraiment méritoires. Elles le sont tellement que, quelque petites qu'elles paraissent, leur récompense sera grande au dernier jour, lorsque le Juge souverain, se tournant vers les élus, leur dira : Venez, les bénis de mon Pire, prenez possession du Royaume, etc. ; car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire, etc. (6).

(1) Matth, VI. — (2). Matth. VI, 4. — (3) Matth y, 12.— (4) Matth. VI, 20. — {5)iMatth. x, 42. — (6) Matth. xxv, 34.

Remarquez pourquoi les élus sont appelés au Royaume céleste. C'est, dit le Juge, 2Jarce que j'ai eu faim, et que vous m'avez donné à manger, etc. Aussi, en parlant à chacun d'eux, il leur dit: 0 bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été fidèle dans les moindres choses, je vous en donnerai de grandes. Entrez dans la joie de votre Seigneur {i). C'est donc la fidélité et le soin que nous apportons à pratiquer les bonnes œuvres, qui sont la vraie cause pour laquelle le Sauveur comble de joie les Saints dans le ciel. Je sais que Luther en veut une autre, et Calvin une autre ; mais le Fils de Dieu ne nous donne que celle-là. Votre œuvre est récompensée (2), dit le Seigneur ; votre œuvre n'est point récompensée, dit Calvin. Lequel des deux croirons-nous ? 11 n'y a pas à délibérer. Sans doute que les bonnes œuvres, quelles qu'elles soient, sont d'un grand mérite, puisque, dans l'éternité, Dieu les récompense de la couronne de gloire.

4. — Mais, outre cela, elles sont d'une très grande efficacité pour obtenir les grâces du Ciel, soit pour nous, soit pour le prochain, quand on les fait dans cette vue-là. Je dis, quand on les fait dans cette vue-là, parce qu'encore que de soi elles soient bonnes et agréables à Dieu, on ne peut pas dire néanmoins qu'elles servent à obtenir quelque chose, si en les faisant on n'a

(1) Matth. XXV, 23. — (2) Jerem. xxxi, 16.

nul dessein de rien obtenir, puisque, à propreprement parler, on n'obtient pas ce qu'on ne demande point.

Lors donc que quelqu'un veut que ses jeûnes, ses aumônes et ses autres bonnes œuvres soient impétratoires, il doit les offrir pour cela à Dieu. Si je souhaite, par exemple, que le jeûne du Carême, que j'observe exactement, obtienne de Notre-Seigneur ou la guérison de mon père qui est malade, ou la conversion de ma mère qui est hérétique, il faut que ce soit mon intention, et que je dise en moi-même : Seigneur, je vous offre ces quarante jours de jeûne afin qu'il vous plaise de donner à mon 'père la santé du corps, ou à ma mère la lumière de la foi.

Par ce moyen nos bonnes œuvres, de quelque qualité qu'elles soient, feront que Dieu nous accordera libéralement ce que nous désirons de bon et d'utile, ou pour nous, ou pour nos amis, a moins que quelque puissante raison ne l'empêche de nous l'accorder. Il n'en faut point d'autre preuve que ce qui arriva à David au sujet du fils qui lui était né de Bethsabée, Dieu frappa Venfant, dit l'Écriture, et il fut désespéré (1). Que fait un père inconsolable dans cette rencontre ? // prie, il jeûne, il demeure couché sur la terre, non pas un jour, mais sept jours entiers, llsav donc bien que l'oraison, le jeûne et les autres pénitences ont une vertu particulière pour obtenir toutes choses de la miséricorde divine.

(1) II Reg. xir, 15.

5. — Enfin, les bonnes œuvres sont satisfactoires, c'est-à-dire qu'elles satisfont à la justice de Dieu pour les peines dues à nos péchés. C'est ce que l'Ange voulait marquer à Tobie par ces paroles : Il est bon de joindre la prière au jeûne et à l'aumône, parce que le jeûne et la prière délivrent Vhomme de la mort, lui font trouver miséricorde devant Dieu et lui méritent la vie éternelle. ( 1 ) Tobie lui-même disait à son fils que Vaumône sauve du péché et de la mort et empêche que Vâme ne tombe dans les ténèbres de l'abîme (2). L'Ecclésiastique dit, au môme sens, que, comme Veau éteint le feu, ainsi fau^none détruit le péché (3).

Mais il n'y a rien de plus fort que ce qu'on lit *au Chapitre onzième de saint Luc sur le sujet des scribes et des pharisiens. Le Fils de Dieu, parlant d'eux, assure que les Ninivites les condamneront au jour du jugement, et qu'on leur fera rendre compte du sang de tous les Prophètes, répandu depuis le commencement du monde (4). En ce même endroit, il leur donne usqu'à six fois sa malédiction. Et néanmoins, quelque criminels, quelque impurs qu'ils fussent, il leur promet que, pourvu qu'ils donnent l'aumône, ils seront purifiés de toutes leurs taches. (5) — Suivez donc, mon frère, le conseil que je vous donne: faites tant d'aumônes, et soyez si libéral envers les pauvres, que cela suffise pour couvrir la multitude de vos

(l)Tob.xii, 8.- (2)Ibid IV, 12. — (3)Eccli.m, 33.— (4) Luc, II, 51. — (5) Luc, xi, 41.

48 DE LA CHAniTÉ ENVERS LES AMES

péchés (1). Ce n'est pas moi, c'est Daniel qui parle, et qui donne cet avis à un tyran cruel et impie. Je n'ai rien à ajouter.

6. — Nous avons vu jusqu'ici comment le mérite, l'impétration et la satisfaction se rencontrent dans la même œuvre. Après cela, chacun peut voir aisément de quelle manière on offre ses bonnes œuvres pour la délivrance des âmes du purgatoire. Car on ne les offre pas selon qu'elles sont méritoires : je veux dire qu'on n'applique pas aux âmes souffrantes le mérite des bonnes œuvres, parce que la récompense qui leur est due dans le ciel n'a été promise qu'à ceux qui les font, et qu'ainsi elle leur appartient tout entière, sans qu'ils puissent la céder, ou en faire part à personne. On ne perd donc rien du mérite de ses oraisons, de ses jeûnes, de ses auirùnes, quand on les offre pour les âmes de ses frères. Au contraire, on l'augmente de beaucoup, parce que la charité qui se joint aux autres vertus le relève extrêmement, et gagne un plus haut degré de gloire, comme nous verrons dans le chapitre suivant.

A l'égard de l'impétration, quelques théologiens enseignent qu'on la peut céder. Car de même, disent-ils, que quand on jeûne pour obtenir la guérison d'un de ses parents dangereusement malade, on ne doute point que le jeûne n'ait pour

(1) Daniel, iv, 24.

cela beaucoup d'efficacité et de vertu, ainsi, lorsqu'on jeûne pour la délivrance de quelqu'une de ces âmes, on doit espérer que par cette mortification l'on obtiendra ce qu'on souhaite. Mais si l'on est de l'opinion de ceux qui prétendent qu'il n'y a point de bonne œuvre ni de prière capable de les soulager, à moins qu'on n'y joigne une satisfaction proportionnée à la multitude et à la grièveté des fautes pour lesquelles Dieu les punit, il faut dire qu'au regard de l'impétration, nos bonnes œuvres ne peuvent leur être appliquées, et qu'ainsi elles conservent toute leur force pour nous obtenir telles grâces que nous voulons. D'où il s'ensuit qu'étant inutiles aux âmes du purgatoire, tant du côté du mérite, comme tout le monde en convient, que du côté de l'impétration, comme plusieurs le soutiennent, ou du moins n'étant pas toujours offertes à Dieu pour la délivrance de ces âmes, parce qu'on n'a que trop d'autres choses à lui demander, il s'ensuit, disje, qu'on ne les offre ordinairement qu'en tant qu'elles sont satisfactoires.

7. — C'est pourquoi si l'on me demande ce que c'est qu'appliquer aux morts une bonne œuvre, je réponds en peu de mots que c'est la leur transporter, en tant qu'elle est satisfactoire, ou, pour m'expliquer plus clairement, c'est leur céder toute la satisfaction que l'on pourrait faire par cette bonne œuvre pour ses propres péchés à la justice divine, et prier le souverain Juge de

l'accepter pour l'expiation des leurs. Si donc je fais quelque bien, tout le mérite est pour moi, toute l'impétration est pour moi ou pour ceux à qui je veux l'appliquer; mais la satisfaction n'est point pour moi, ni pour aucun homme vivant ; elle est pour les morts, à qui je la donne tout entière. De sorte que, comme Job, offrant tous les jours des holocaustes pour les péchés de ses enfants, expiait par ses sacrifices non ses péchés propres, mais ceux de ses enfants, ainsi, quand on offre pour les défunts quelque bonne œuvre, selon qu'elle est satisfactoire, on satisfait pour leurs fautes, et nullement pour les siennes.

On n'y perd rien néanmoins ; au contraire, on y fait un gain très considérable, comme nous verrons dans la suite (1). On en doit croire le Saint-Esprit, qui, parlant d'un homme charitable, dit qu'il fait du bien à son âme (2), bien loin de lui faire tort. Soyons donc très persuadés qu'en faisant du bien aux autres, nous nous en faisons beaucoup davantage à nous-mêmes.

(I) Ghap. VIII, IX, X. - (2) Prov. ii, 17.

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