CHAPITRE VI
Qu'en offrant nos bonnes œuvres à Dieu pour les âmes du purgatoire, notre mérite s'augmente plutôt qu'il ne diminue.
1, — Que le mérite de nos bonnes œuvres ne diminue point quand nous les offrons pour les morts, nous l'avons montré dans le chapitre précédent ; il ne reste donc qu'à faire voir qu'au lieu de décroître, il augmente de beaucoup. Cette vérité se prouve par l'autorité de saint Thomas, qui enseigne que quand un homme, par charité, souffre pour un autre, la satisfaction ou la pénitence qu'il fait est plus agréable à Dieu que s'il souffrait pour lui-même : « car l'un est l'effet d'une fervente charité, et l'autre d'une inévitable nécessité (1). » Sur quoi nous pouvons former ce raisonnement : Celui qui fait une bonne action pour l'amour d'un autre qui a un besoin extrême de son assistance, non seulement fait cette action, qui de soi est louable, mais il la fait par le motif d'une pure charité; elle est donc et plus agréable h Dieu et plus méritoire que si ce motif n'y entrait point, et que la charité n'y eût point de part. Car l'Ecriture nous témoigne en cet endroit que
(1) Lib. iir, contra Cent, c. 5S.
cette divine vertu rélève les choses les plus petites et les rend agréables aux yeux de Dieu.
En effet, c'est la charité qui fait qu'un verre d'eau froide donné pour l'amour de Dieu est récompensé magnifiquement dans le ciel. C'est elle qui faisait dire au Sauveur, qu'une pauvre veuve avait plus mis dans le tronc que tous les autres (1), quoiqu'elle n'y eût mis que fort peu de chose. Comme donc l'action d'elle-même est méritoire, elle l'est incomparablement davantage quand on y ajoute le motif de la charité.
2. — Or, il est constant que plus une action a de mérite, plus elle aura de récompense dans le ciel. Figurons-nous, par exemple, deux hommes tout à fait égaux en mérites; supposons après cela que l'un des deux donne un verre d'eau pour l'amour de Jésus-Christ, et que l'autre ne donne rien. Dès lors leurs mérites ne sont plus égaux, et si, au même moment, ils viennent à mourir tous deux, il est hors de doute que celui qui a donné le verre d'eau aura un degré de gloire au-dessus de l'autre, et que dans toute l'éternité il jouira de Dieu plus parfaitement. Si nous avions donc pour Dieu et pour nous-mêmes un véritable amour, nous ne croirions pas acheter bien cher ce degré de gloire, quand il nous faudrait endurer tous les supplices du monde, et môme les peines du purgatoire, pour l'obtenir.
(1) Luc. XXI, 3.
Car il nous serait infiniment plus avantageux de l'acheter à ce prix, que si, par une légère blessure, nous pouvions gagner tous les royaumes de la terre. Ne faut-il donc pas être stupide ou insensé pour mépriser un si grand bien?
3. — Quand il serait vrai qu'en offrant à Dieu nos bonnes œuvres pour les âmes de nos frères, le mérite n'augmenterait que fort peu, cette augmentation serait toujours un grand avantage, et nous perdrions plus que nous ne pouvons nous imaginer en la négligeant. Mais il n'en est pas ainsi : car il augmente tellement que, quand le transport que nous faisons à nos frères d'un bien si précieux nous causerait quelque perte, nous devrions nous en consoler, à cause du gain qui nous en revient d'ailleurs.
Ce que j'ai dit est fondé sur de solides raisons. Car cet acte par lequel nous offrons nos bonnes œuvres pour les morts est d'un fort grand prix: 1° il procède d'un très pur amour de Dieu ; 2° c'est l'effet d'une insigne gratitude; 3° il peut venir d'un désir ardent de réparer les injures qu'on a faites à la Majesté divine; 4° il peut naître aussi d'un amour tendre pour Notre-Seigneur, qui regarde comme fait à sa personne tout le bien qu'on a fait au moindre des siens. Mais nous avons assez parlé de toutes ces choses dans le chapitre quatrième, et il serait inutile de les répéter. C'est assez de dire que l'application de nos bonnes œuvres, faites en la manière et pour la fin que nous
O'i DE LA CHARITE ENVERS LES AMES
disons, est un acte très parfait d'amour de Dieu, de gratitude, de pénitence, et d'amour de Jésus- Christ, et qu'il renferme par conséquent le mérite particulier de chacune de ces vertus.
4. — Il faut cependant remarquer, et nous Talions voir, que la perfection essentielle de cet acte consiste en ce qu'il est un très noble effet delà charité du prochain. Aussi est-ce de cette vertu, plus que de toute autre, que nous parlons en ce traité, qui a pour titre : De la Charité envers les âmes du purgatoire. Je dis donc que ce seul acte est si excellent, qu'il contient et surpasse de beaucoup toutes les œuvres de miséricorde si recommandées par Notre -Seigneur, lequel, pour marque de l'estime qu'il en fait, promet à tous ceux qui les exercent, qu'au grand jour du jugement, il leur dira : Venez, les bénis de mon Père, prenez possession du Royaume qui vous a été préparé dès la naissance du monde, fai eu faim, et vous m'avez dominé à manger ; fai eu soif, et vous m'avez donné à boire; fêtais étranger, et vous m'avez logé ; j'étais nu, et vous m'avez donné des habits ; fêtais malade, et vous m'avez visité; fêtais prisonnier, et vous m'êtes venu voir (1). Je dis encore une fois que l'acte de charité dont nous parlons, comprend lui seul toutes ces œuvres de miséricorde, et qu'il les surpasse notablement en mérite.
(1) Math. XXV, 34 et seqq.
Car celui qui tire une âme du purgatoire, qui lui ouvre le ciel, lui donne, non pas les miettes de sa table, mais le pain des anges avec toutes les délices du paradis, dont elle est si affamée qu'il n'y a point de tourment qui soit comparable à sa faim. Il lui donne, non pas un verre d'eau froide, mais la source entière de cette eau qui .rejaillit jusque dans la vie éternelle (1) ; de cette eau dont elle a une telle soif qu'elle brûle jour et nuit sans se pouvoir procurer le moindre rafraîchissement. Il ne la loge pas chez lui comme une étrangère qui passe, mais il l'introduit dans cette demeure éternelle, dans ce bienheureux séjour, après lequel elle soupire et dont l'entrée lui fut fermée dès le moment de sa création- Il la revêt, non pas d'un habit que le temps consume, mais de la robe d'immortalité, qui la défendra éternellement du froid et de la chaleur. Il la visite pour l'assister, non dans un léger accès de fièvre, mais dans l'ardeur de ses flammes impitoyables qui la tourmente sans lui donner de repos. Enfin il descend dans sa prison pour rompre ses chaînes et la mettre dans la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Comprenez, si vous pouvez, quel doit être le prix d'une œuvre si héroïque. Mais ce n'est pas tout.
5. — Nous avons encore quelque chose qui relève' extrêmement le mérite de cette œuvre.
(1 ) Joan. IV, 14.
56 DE LA CHARITli ENVERS LES AiVIES
C'est que quand les justes, surpris des paroles que le Fils de Dieu leur aura dites, lui demanderont : Quand est-ce, Seigneur, que, vous voyant pressé de la faim, nous vous avons donné à manger; ou tourmenté de la soif, et nous vous avons donné à boire? Il leur répondra : Je vous dis en vérité, que tout le bien que vous avez fait au moindre de mes frères, c'est à moi que vous Vavez fait; comme, s'il disait : toutes les œuvres de miséricorde que vous avez exercées envers mes frères m'ont été aussi agréables que si vous les aviez exercées envers moi-même. Je ne vous suis pas moins obligé du secours que vous avez donné à l'âme d'un de mes frères, que si vous aviez- tiré mon âme du purgatoire et que vous l'eussiez mise dans le ciel. Quelle récompense devez-vous donc attendre de moi, et que puis-je vous refuser après ce que vous avez fait pour un des miens que j'aime comme moi-même? Qu'y a-t-il à ajouter à cela?
6. — Il nous reste encore cependant un fonds de mérite, dont nous devons nous faire un trésor. Ceux qui sont affectionnés aux âmes du purgatoire, reçoivent d'en haut tant de grâces, qu'à moins d'une extrême négligence il est impossible qu'ils ne croissent de jour en jour en vertu. Car ces âmes leur obtiennent pour cela de puissants secours du Ciel. J'avoue que la plupart des docteurs doutent qu'elles prient pour leurs amis, parce que, disent-ils, elles n'ont point de voie
sùre et ordinaire pour les connaître. Mais on ne peut, ce me semble, raisonnablement douter qu'elles ne fassent, du moins en général, de continuelles prières pour ceux qui travaillent, en quelque manière que ce soit, à leur délivrance. Cette opinion, au sentiment de Suarez (l), est pieuse et probable. Denys le Chartreux (2) la confirme par plusieurs raisons, et rapporte entre autres choses une vision de sainte Brigitte, qui entendit quelques-unes de ces âmes dire à haute voix : Seigneur Dieu tout-puissant, rendez le centuple à ceux qui nous assistent de leurs prières auprès de vous, pour nous faire jouir de la lumière de votre divinité.
Mais je veux que cela soit incertain : du moins on ne peut pas nier que dans le ciel, elles n'intercèdent puissamment auprès de Dieu pour leurs bienfaiteurs. Car elles savent de quels horribles tourments elles ont été délivrées par leur moyen, et sentent en même temps combien elles sont heureuses d'avoir commencé à voir Dieu un jour, une heure, un moment x»lus tôt qu'elles ne devaient. Il ne faut pas craindre que, pour être élevées dans la gloire, elles en soient moins reconnaissantes, ni qu'elles oublient jamais ceux qui leur ont fait du bien, surtout étant en état de leur en faire beaucoup davantage, non seulement sans peine, mais même avec joie.
(1) Lib. 1 de Orat. c. 11. — • (2) De Judicio particulari, art. ultimo.
7. — Comme on ne sait ce que c'est qu'ingratitude dans le ciel, ce ne sont pas les seules âmes délivrées du purgatoire qui ont de la reconnaissance pour ceux à qui elles doivent leur liberté : leurs anges gardiens, leurs patrons, tous les bienheureux en ont aussi, à cause de l'étroite union qui est entre eux, et qui fait que chacun d'eux se réjouit autant du bien des autres que de son propre bonheur. En effet, jamais une âme ne monte du purgatoire dans le ciel, que tous les saints n'en aient une joie extraordinaire, tant parce qu'ils voient leur nombre s'augmenter de jour en jour, que parce qu'ils ont plus de compagnons pour chanter les louanges de Dieu, et qu'enfin la charité qu'on a pour ces âmes prédestinées, tandis qu'elles sont dans les tourments, ne plaît pas moins à Notre-Seigneur que si c'était Notre-Seigneur môme qu'on en délivrât.
8. — Qui pourra douter après cela que ceux qui reçoivent tant de dons du Ciel, n'amassent un grand trésor de mérites, à moins qu'ils ne soient dans la dernière indifférence et dans une espèce d'insensibilité pour l'affaire de leur salut? Il faut du moins confesser que cette abondance de grâces leur est un puissant moyen pour éviter la damnation éternelle. Car il arrive souvent que, par les prières de ces âmes bienheureuses, ils sont préservés de plusieurs tentations violentes; ou que, s'ils en sont attaqués, ils les sm*montent; ou qu'enfin, s'ils viennent à y suc-
comber, ils se relèvent aussitôt et profitent de leur chute. Gardons-nous donc bien de nous priver de tant de grâces, de refuser à nos frères un secoui's si juste, de ne pas donner à toute la Cour céleste une telle joie, u Sauveur une si douce et si nécessaire consolation, à Dieu tant de gloire.