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CHAPITRE VII

Que ceux qui offrent à Dieu leurs bonnes œuvres pour les âmes du purgatoire, n'obtiennent pas moins de grâces, et qu'au contraire ils en obtiennent davantage.

1. — Pour bien comprendre cette vérité, il faut se ressouvenir de ce qui a été dit dans le chapitre cinquième. On y trouvera une assez ample explication de toutes les difficultés qu'on pourrait trouver en celui-ci. Car nous y avons montré de quelle manière on peut offrir ses oraisons, ses jeilnes et ses aumônes pour les morts. Nous y avons de plus remarqué que nos bonnes œuvres sont en même temps et méritoires, etimpétratoires, et satisfactoires ; qu'en tant qu'elles sont méritoires, il n'y a que nous qui en profitions; que comme impétratoires, elles peuvent être utiles et à nous, et à tous ceux pour qui nous voulons obtenir de Dieu quelque grâce; que comme satisfactoires, elles ne servent qu'à nous seuls, à moins que nous n'en fassions un transport à d'autres; et qu'en ce cas toute la satisfaction appartient à ceux en faveur desquels nous nous en privons.

Mais parce que nous les regardons seulement ici comme impétratoires, il faut supposer avant toutes choses que nous les pouvons appliquer en deux manières aux âme^ souffrantes. Nous pou-

vons jeûner, par exemple, dans la vue d'obtenir du Ciel diverses faveurs, pour nous ou pour d'autres. Or il y a deux manières d'appliquer à d'autres le fruit de ce jeûne. L'une est de l'offrir à Dieu, pour leur obtenir la santé du corps, l'heureux succès d'une affaire, une bonne mort, etc. Et si on l'offre pour quelqu'un en particulier, toute l'impétration est à lui. Mais cela n'empêche pas qu'on ne se retienne la satisfaction, à moins qu'on ne veuille encore y renoncer et la lui céder. L'autre manière d'appliquer son jeûne à d'autres, est de l'offrir seulement dans le dessein de satisfaire pour leurs péchés; et quand on l'offre de cette sorte, on demeure dans une entière liberté, au regard de l'impétration, pour la transporter à qui l'on voudra ; de même que si l'on n'avait cédé à personne la satisfaction.

2. — Il s'ensuit de là manifestement qu'une pénitence qu'on fait et qu'on offre à Dieu pour les morts, ne perd rien par là de sa vertu pour exciter la bonté divine à faire du bien, soit à nous, soit à nosamis. Au contraire, elle en devient plus efficace et obtient plus facilement des grâces du Ciel, comme nous verrons dans la suite. De là vient aussi que, lorsque quelqu'un donne l'aumône, qu'il jeûne, qu'il fait des prières en l'honneur de la bienheureuse Vierge, ou de saint Joseph, ou d'un autre saint, il ne laisse pas de pouvoir en même temps soulager les morts; et s'il pense à eux, sa dévotion en sera bien plus

62 DE LA nHARITÉ ENVERS LES AMES

agréable à la sainte Vierge et aux autres saints. Voici ce qu'on leur peut dire : 0 glorieuse Vierge, ô grand, saint Joseph, etc., non seulement je veux donner telle aumône, jeûner tel jour, faire telles j)rières en vot]'e honneur; mais je veux aussi que cette aumône, ce jeûne, ces prières servent au soulagement des âmes qui hrûlent dans le purgatoire. C'est ain"si que les bonnes œuvres, étant faites en esprit d'amour et de compassion pour le prochain, acquièrent un nouveau degré de bonté, sans lequel elles seraient moins parfaites et plairaient moins à Dieu et aux suints.

3. — C'est donc une erreur grossière, mais commune, de s'imaginer que, quand on s'adonne tout de bon à secourir les défunts, on ne puisse pas honorer ses saints patrons, ni offrir à Dieu ses jeûnes, ses aumônes, ses prières, ou pour soimême, ou pour ses amis, ou pour quelque nécessité, soit particulière, soit publique. Car tant s'en faut que l'application qu'on fait de ces bonnes œuvres aux âmes du purgatoire soit incomxDatible avec d'autres intentions, que c'est à l'égard de Dieu une puissante raison pour accorder toutes les grâces qu'on lui demande. Mais nous traiterons Ijientôt ce point plus au long.

4. — En attendant, il y a quelques remarques à faire sur une manière dont nous avons dit qu'on peut rapporter ses bonnes œuvres, comme impé-

tratoires, au soulagement des âmes. On s'adresse à Dieu, et on lui dit avec un tendre sentiment de charité : Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel ; ou l'on récite quelqu'une des oraisons de l'Eglise pour les morts; ou l'on souhaite simplement qu'elles reposent en paix, etc. Et, pour donner plus de force à sa prière, on y ajoute des jeûnes, des disciplines, des aumônes, par le seul motif de leur procurer quelque sorte d'adoucissement dans leurs peines. En ce cas, il ne faut pas s'étonner si l'on n'obtient point d'autre grâce, puisque c'est la seule qu'on demande, et qu'on n'obtient pas ce qu'on ne demande point. Mais cette action de charité n'a rien en cela de particulier et qui ne se trouve dans toutes les autres. Car quiconque jeûne, ou prie, dans le dessein d'obtenir une seule chose, ne doit pas prétendre qu'en considération de sa prière, on lui en donne encore une autre, à laquelle il ne pense point. Et cependant y a-t-il un homme qui fasse difficulté de prier ou pour son père ou pour sa mère, quoiqu'il sache que son oraison ne servira de rien à ses frères et à ses amis ?

Celui qui prie, ou qui jeûne, peut se proposer pour fin beaucoup de choses fort utiles. Il peut par exemple, envisager la gloire de Dieu, ou son propre bien spirituel, ou le bien commun de toute l'Eglise, ou l'utilité du prochain. Ces motifs sont nobles et excellents; mais, après tout, il n'y en a peut-être point qui nous doive toucher davantage que celui de la charité pour les âmes

du purgatoire, comme on l'a pu voir dans tout cet ouvrage. Car, s'il est de la piété et de la justice de prier pour quelque sorte de personnes, c'est particulièrement pour les morts.

5. — Deux choses, outre celles que nous avons déjà proposées, doivent nous y exciter. La première est celle que touche saint Thomas, lorsqu'il dit que « les prières qu'on fait pour les « morts sont mieux reçues, et plus souvent « exaucées de Dieu, que celles qu'on fait pour « les vivants, parce que les morts ont plus besoin a de ce secours, n'étant pas," comme les vivants, « en état de s'aider eux-mêmes et de mériter a que Dieu les soulage (1). » Sans doute que par cette raison les prières qu'on fait pour les morts sont plus agréables à Dieu que celles qu'on fait pour les vivants. Car l'aumône qu'on donne à un pauvre qui est dans l'extrême nécessité, et dans l'impuissance de gagner sa vie, plaît davantage à Notre-Seigneur, que celle qu'on donne à un autre qui se porte bien et peut travailler.

La seconde est que, comme dit saint Denys (2), les prières qui se font pour les vivants, n'ont pas toujours leur effet, soit parce que les choses qu'on demande peuvent leur être préjudiciables, ou parce que la multitude de leurs

(1) In supplem. q. 71, art. 5, ad 2. — (2) De cœlest. Hierarch. c. 7, p. 5.

péchés les en rend indignes. Ainsi lisons-nous au premier Livre des Rois que Samuel pria inutilement pour Saiil, parce que l'ingratitude de ce prince empêchait que Dieu n'écoutât les gémissements et les prières de son prophète. Ces sortes d'inconvénients n'ont point lieu dans les prières qu'on fait pour les morts : « car, comme « dit saint Augustin (1), .on ne peut pas nier que « les âmes des défunts ne soient soulagées par « les sacrifices et par les aumônes des vivants, € parce qu'ils ont mérité en cette vie que ces a choses leur fussent utiles en l'autre. »

Bellarmin fait là-dessus une remarque importante: « Les théologiens, dit-il, tombent d'ac- « cord que les prières qui se font pour tous les « morts en général, servent à toutes les âmes « du purgatoire ; mais à l'égard des prières par- « ticulières, leurs opinions sont partagées (2). » En effet, le cardinal Cajetan croit que les âmes de ceux qui, durant leur vie, n'ont point eu de charité pour les morts, ne profitent pas des prières que les vivants font pour elles en particulieri Denys le Chartreux est de môme senti- « ment: « Que ceux, dit-il, qui ont été lents et <( paresseux à secourir les défunts, et qui n'ont « point eu de compassion de leurs peines, « sachent qu'on les traitera de la même manière « qu'ils auront traité les autres. »

(1) In Enchiridio, c. 110. — (2) Lib. 2 de Purgatorio, c. 18.

6. — Cette opinion doit effrayer beaucop due chrétiens, qui prient rarement pour les morts. Mais l'opinion contraire, qui est la plus favorable, est aussi la plus suivie dans l'École, et Bellarmin (1) la soutient. Ainsi, il est plus probable que, soit qu'on prie pour tous les morts en général, ou pour quelqu'un d'eux en particulier, on ne prie jamais en vain. Mais, comme celui pour lequel on prie n'est peut-être pas dans le purgatoire, il est bon de diriger tellement son intention, que l'effet n'en soit jamais incertain, On peut dire, par exemple : Je veux que si l'âme pour laquelle je dis ces prières, j'offre cette messe, n'est pas en état d'en profiter, si elle n'est pas dans le purgatoire, je veux qu le fruit en soit appliqué à celle dont la délivrance rendra plus de gloire à Dieu, ou à celle que la sainte Vierge aime davantage, etc. Quelques-uns croient, sur des raisons assez faibles, que quand on prie pour une âme qui n'est pas dans le purgatoire, d'autres âmes qui y sont, et pour lesquelles on ne prie point, en reçoivent du soulagement Mais afin de ne pas se mettre en danger de perdre le fruit de ses prières, il faut suivre le conseil que j'ai donné, qui est celui des théologiens les plus célèbres.

Ce que j'ai dit jusqu'à présent suppose que les bonnes œuvres peuvent êtres offertes, non seulement comme satisfactoires, mais même

(1) Loco citato.

comme impétratoires, pour les âmes des défunts, parce qu'elles ont tout ce qu'il faut pour exciter la bonté divine à leur relâcher quelque chose des peines qu'elles méritent. Ce sentiment est chrétien, et fondé d'ailleurs sur de solides raisons. Mais comme plusieurs auteurs, qui y trouvent de la prohabilité et de la piété, y trouvent peu de certitude, il n'y a point, selon eux, d'autre moyen d'assister les morts, que d'offrir pour eux quelque satisfaction à Dieu ; et c'est aussi toute la part qu'ils leur donnent dans leurs bonnes œuvres (1).

7. — Ce moyen est le second que nous avons proposé pour soulager les défunts. C'est celui qui est le plus en usage ; et il ne faut pas oublier qu'en donnant aux âmes cette partie du fruit de nos bonnes œuvres qui est la satisfaction, nous ne leur donnons pas pour cela l'impétration ; et qu'ainsi nous demeurons toujours libres de les offrir dans la vue d'obtenir quelque don du ciel. Ces œuvres mêmes étant faites par le motif de la charité chrétienne, sont d'une plus grande efficacité auprès delà divine bonté. Voici comment on peut pratiquer ce que je dis, et la pratique servira à le faire mieux entendre.

Je demande à Dieu, par exemple, la conversion des gentils, l'extirpation des hérésies, la paix

(1) Vide Coninck D. 11, de Purgat. dub 7. — Suarez, tom. III, in 3 p. D. 48, 8 5.

entre les chrétiens, ou la chasteté, ou la patience, ou la santé, ou une heureuse mort, etc. Afin d'obtenir toutes ces choses, ou d'en obtenir du moins quelqu'une, je prends la résolution d'entendre la messe et de dire le chapelet tous les jours, de jeiiner tous les vendredis, de donner toutes les semaines un écu aux pauvres, etc. Je veux de plus assister les âmes du purgatoire; mais je ne veux pas pour cela multiplier mes pénitences et mes bonnes œuvi^s. Comment donc pourrai-je les ménager de telle sorte que j'obtienne ce que je demande, et qu'en même temps je contribue au soulagement et au repos de ces âmes ? Je puis faire l'un et l'autre en disant à Dieu : Seigneur, je vous offre ces prières, ces jeûnes, ces aumônes, afin qu'il vous plaise donner la paix aux chrétiens, détruire les hérésies, rendre la santé à mon père, à moi, etc., et je vous les offre aussi en satisfaction des péchés pour lesquels les âmes sont punies dans le purgatoire.

8. — Qu'y 'a-t-il de plus aisé que de joindre ces deux choses ? Car enfin toute bonne action a cela de propre, qu'elle peut tout à la fois et obtenir, soit pour nous, soit pour un autre, quelque grâce de la miséricorde de Dieu, et satisfaire à sa justice,' soit pour nos péchés, soit pour les péchés d'un autre à qui nous cédons notre droit. Nous n'avons donc qu'à diriger de cette sorte notre intention, et par ce moyen nous soulagerons les âmes du purgatoire, sans que nos

prières perdent rien de leur efficacité pour tout le reste. Bien loin d'en rien perdre, elles en auront davantage. Et, en effet, il n'est pas croyable combien la miséricorde qu'on exerce envers ces âmes donne de vertu à l'oraison et aux bonnes œuvres pour emporter tout ce gu'on demande. Je n'en dirai rien néanmoins qui ne soit très vrai et que je ne prouve par des raisons invincibles.

9. — Première raison. Cet acte de charité est si parfait, que, comme nous avons dit (1), il contient éminemment toutes les œuvres de miséricorde corporelles. Or, parmi les œuvres saintes, il n'y en a guère qui soient plus capables de gagner le cœur de Dieu que les œuvres de charité. C'est ce que veut dire le Sauveur par ces paroles : Bienheureux les miséricordieux^ car on leur fera miséricorde (2) ; et par ces autres : On se servira pour vous de la même mesure dont vous vous serez servis pour les autres (3). Et, comme si ce n'était pas encore assez, il ajoute : On vous donnera même davantage. Mais quelle est cette mesure dont on se servira pour nous, et que nous donnera«-t-on par dessus? Ecoutons le Sauveur qui l'explique admirablement et en peu de mots dans saint Luc : Donnez, dit-il, et on vous donnera. Les dons que l'on versera dans votive sein seront d'une mesure pleine., pressée., et surabondante (4). De

(1) G. VI, 11. 4. - (2) Matth. v, 7. — 03) xMarc. iv, 24. — (4) Luc. VI, 38.

quels termes plus, énergiques pouvait-il user pour exprimer la grandeur de cette mesure? Mais qui n'attendrait d'une bonté infinie des dons infinis? Ne serait-ce pas un aveuglement étrange que de vouloir mesurer notre libéralité à celle de Dieu? Si donc nous autres, qui sommes pleins de malice, nous ne laissons pas de faire du bien à nos frères, si nous sacrifions tout pour les délivrer de leurs peines et pour avancer leur bonheur, n'avons-nous pas sujet d'espérer qu'un Dieu infiniment riche et infiniment libéral récompensera notre charité par une excessive profusion de grâces?

10. — Deuxième liaison. Cette charité si excellente qu'on a pour les morts, n'est pas moins agréable à Notré-Seigneur que s'il en recevait le fruit. Comme donc ces âmes que nous délivrons du purgatoire n'ont point de plus grand plaisir que de nous donner, en tout temps et en tout lieu, des marques certaines et effectives de leur reconnaissance, nous devons croire à plus forte raison que le Fils de Dieu, qui prend sur lui toute l'obligation qu'elles ont à leurs bienfaiteurs, nous remplira de ses dons, puisqu'il surpasse infiniment tous les bienheureux en libéralité, comme en toute autre vertu. Après cela, peut-on ignorer de quelle importance il est, pour obtenir tout ce qu'on souhaite, de savoir gagner le Sauveur et se l'attacher par quelque bienfait? Pour moi, j'avoue que je ne sais point

de moyen plus propre à Taire exaucer nos prières, que de nous le rendre favorable et de l'engager à soutenir nos intérêts, du moins avec autant d'affection que le peuvent faire ces âmes que nous mettons dans le ciel.

11. — Troisième raison. De même que, par cette action de charité, nous méritons que le Fils de Dieu nous assiste dans tous nos besoins, ce qui nous est non moins utile que glorieux, puisque le Père lui accorde toutes ses demandes, ainsi nous nous rendons dignes de l'assistance et de la faveur de tous les saints qui régnent avec lui dans le ciel, tant parce que leurs inclinations sont toujours conformes aux siennes, que parce qu'ils sont tellement unis ensemble, que le bien qu'on fait au moindre d'entre eux, en avançant de quelques jours ou de quelques heures le temps de son entrée dans la gloire, est un bien commun, que tous ressentent presque également. C'était la pensée de saint Augustin, qui disait que « dans le ciel chaque bienheureux a « autant d'amour pour les autres que pour lui- « môme, et qu'il se réjouit du bonheur des « autres comme du sien propre (1). » D'où je conclus que si les saints prennent part au bonheur les uns des autres, ils doivent aussi prendre part à robligation que quelques-uns d'eux ont à leurs amis, qui les ont tirés du purgatoire el

( 1 ) lu Manuali. c. 35.

introduits dans le ciel. Gomme donc ceux-ci n'oublient rien pour marquer leur gratitude envers ces personnes charitables, peut-on douter que les autres ne leur donnent les mêmes marques de reconnaissance ?

12. — Dites-moi après cela, mon cher lecteur, si vous n'êtes pas convaincu que cette manière de disposer de nos bonnes œuvres en faveur des morts, non seulement n'empêche point que nous n'obtenions- d'autres grâces, mais aide beaucoup à nous les faire obtenir. Vous l'êtes sans doute aussi bien que moi. Peut-être vous demandez h Dieu quelque faveur, ou pour vous, ou pour un autre : par exemple, la guérison d'une maladie, l'heureux succès d'un voyage, la conversion d'un parent ou d'un ami hérétique. Voulez-vous que votre prière soit efficace : faites tout le bien que vous pourrez aux âmes du purgatoire, jeûnez, priez, donnez l'aumône, faites dire beaucoup de messes, et offrez souvent ce sacrifice en expiation de leurs fautes. Si vous le faites avec charité et avec ferveur, soyez sûr que Dieu vous accordera ce que vous lui demanderez.

Un auteur recommandable par sa piété et par son savoir (1) dit qu'il pratiquait très utilement cette dévotion, et elle est devenue commune. Toutes les fois qu'il voulait obtenir du ciel quelque grâce particulière, il avait accoutumé de

(') P. Alcxius de Salo, 2 part. § 1.

recommander à Dieu les âmes des morts; et il assure que par ce moyen il obtenait pour lui et pour d'autres tout ce qu'il voulait. Je n'ai pas de peine à le croire. Car, selon le témoignage de beaucoup de gens très dignes de foi, il arrive par là, tous les jours et presque partout, des choses surprenantes. De là vient qu'en plusieurs endroits c'est une coutume assez ordinaire, que, quand on est obligé d'entreprendre un voyage long et pénible, on offre à Dieu pour ces âmes ou quelques prières, ou les fatigues mêmes du voyage qu'on veut faire ; et le succès en est ordinairement heureux, et quelquefois prodigieux. Une si sainte pratique produit, non seulement en cette matière, mais en toute autre, des effets rares et presque incroyables. Afin néanmoins d'ôter ici tout sujet d'erreur, j'ai cru devoir proposer deux questions importantes, que j'expliquerai en peu de mots.

13. — La première est si l'on peut invoquer les âmes qui sont encore dans le purgatoire. Je ne dirai point ce que j'en pense : j'aime mieux faire parler deux savants théologiens qui y répondront en ma place. Le premier sera le cardinal Bellarmin (1), dont voici les propres paroles : a II est croyable que les âmes du purgatoire prient et obtiennent des grâces pour nous, puisque dans l'enfer le mauvais riche priait pour ses frères (2), quoiqu'il souffrît beaucoup plus

( 1)X. de Purgator. c. 17. — (2) Luc. xvi, 27.

•qu'on ne souffre dans le purgatoire. « Mais remarquez ce qu'il ajoute : « Encore que cela « soit vrai, il semble néanmoins que pour l'ordi- « naire il est inutile de leur demander qu'elles « prient pour nous, puisqu'elles ne peuvent « ordinairement savoir ce que nous faisons en « particulier, et qu'elles savent seulement en « général que nous sommes exposés à bien des « dangers. Or, il n'est pas vraisemblable que « Dieu leur révèle pour l'ordinaire ce que nous « faisons ou ce que nous demandons. » Voilà quelle est la pensée de ce grand docteur. Il croit inutiles les prières qu'on adresse aux âmes du purgatoire, parce qu'elles ne peuvent les entendre, comme les paroles qu'on dit à un sourd sont des paroles perdues.

Mais voyons ce que Suarez pense là-dessus : « S'il est vrai, dit- il, que les âmes du purgatoire « n'entendent point nos prières, il ne sert de rien « de les invoquer. Mais je dis qu'il n'est pas cer- « tain qu'elles n'entendent point nos prières, et « que vraisemblablement leurs anges gardiens, « ou les nôtres, les leur font connaître, parce i( qu'en cela il n'y a rien qui soit au-dessus de « leur état et qui ne convienne au ministère des « anges. S'il se trouve donc quelqu'un qui sente .( de la dévotion à prier de cette manière et qui « en tire du profit, on ne l'en doit pas détourner. « Cependant, ajoute-t-il (et ces paroles sont à « remarquer), cette sorte de prière ne semble „ point nécessaire, parce que la dévotion qu'où

« a pour les morts consiste moins à les prier « qu'à les soulager par des œuvres satisfactoires. « Et cela suffit pour les obliger à prier pour « nouSf dans le temps et de la manière qu'ils le a peuvent, selon l'ordre de la Providence di- « vine (1). » C'est ainsi que Suarez décide cette question, et l'on ne peut rien dire de mieux.

Que chacun donc se mette bien dans l'esprit qu'il lui est beaucoup plus avantageux d'intercéder pour ces âmes, que de demander leur intercession. Car, en intercédant pour elles, il les engage immanquablement à l'aider de tout leur crédit auprès de Dieu, ce qu'on peut aisément comprendre par cette similitude : si un roi souffrait d'horribles douleurs et qu'il fût en mon pouvoir de le guérir sans beaucoup de peine, n'est-il pas vrai qu'il me serait bien plus facile de gagner son affection et d'obtenir tout ce que je voudrais de lui, en le secourant promptement. qu'en m'amusant à lui demander des grâces? II en est de même à l'égard des âmes qui brûlent dans le purgatoire. Le royaume du ciel leur appartient, c'est leur héritage, et imr conséquent je dois rechercher leur faveur, dans l'espérance qu'elle me sera très utile. Mais elles sont dans les tourments, elles gémissent, elles implorent mon secours, et je puis ou les délivrer de leurs peines, ou en modérer du moins la rigueur. Que ferai-je pour me rendre digne de leur amitié?

(1) De Orat. L. 1, c. 10.

Ne m'est-il pas plus facile de la mériter, en priant pour leur délivrance, qu'en les conjurant elles-mêmes de prier pour moi, et en souhaitan qu'elles me fassent du bien, sans que je pense à leur en faire? 11 est hors de doute que si je prie fervemment pour elles, et que je n'épargne rien pour les soulager, je les mets dans une espèce de nécessité d'employer pour moi tout ce qu'elles ont de pouvoir auprès de Dieu. Il est encore certain que les prières qu'on fait pour elles sont plus agréables à leurs bons anges, à leurs saints patrons, à Jésus-Christ et à tous les bienheureux, que celles qu'on leur adresse à ellesmêmes. Mais passons à la seconde question,

14. — L'autre question est : si les âmes dans le purgatoire prient pour les vivants. Les mômes docteurs qui ont répondu à la première, répondront encore à celle-ci. Le cardinal Bellarmin, dans le lieu que j'ai cité, suppose manifestement que ces âmes peuvent prier en général pour tous les hommes qui sont sur la terre. Et Suarez, qui loue cette opinion comme pieuse et probable, la confirme par ces paroles : « Les « âmes peuvent prier pour ceux qui demandent « instamment à Dieu leur délivrance, et qui « tâchent de l'obtenir par des œuvres saintes. « Car leurs prières ne peuvent être qu'utiles à « ces personnes qu'elles ne connaissent pas, '<■ mais que Dieu connaît. Rien n'empêche donc '< qu'elles ne prient Dieu de les assister dans le

« besoin, de leur pardonner leurs offenses, de « les préserver dés tentations, etc. (1). » S'il est donc vrai, comme ce savant théologien l'enseigne, qu'elles demandent effectivement des grâces pour ceux qui travaillent à leur délivrance, pourquoi ne pourraient-elles pas aussi prier Dieu en général d'accorder à tous leurs amis ce qu'ils lui demanderont avec confiance et avec dévotion, soit pour eux-mêmes, soit pour d'autres ?

C'est encore une nouvelle raison pour croire que nos bonnes œuvres, appliquées aux morts, ont plus de force pour nous attirer de grands dons du Ciel. Car, bien que les morts ne sachent pas en particulier qui nous sommes, ni de quoi nous avons besoin, ils peuvent toujours recommander à Dieu leurs bienfaiteurs et le supplier de leur donner ce qu'ils souhaitent pour sa gloire et pour leur salut. « C'est en effet, comme dit « Suarez, un devoir de charité et de gratitude. « Pourquoi donc refuseraient-elles de s'en acquitce ter? Nous avons sujet, conclut ce même docte teur, de faire du bien aux âmes du purga- « toire, afin que nous ayons plus de part à leurs « prières. » Et cette doctrine est pieuse et solide. Mais, après tout, notre dévotion est encore plus solidement établie sur les trois raisons qu'on a expliquées en ce chapitre.

(l)De Orat. L. 1, c. 11.

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