CHAPITRE VI
Qni poar me noir me mine tantost froide , taqtost amoareuse enuen ma femme, estime que l*fiM «m Trabe aoit Marte, il est tb sot.
\ M ovrAiO«K. %£m«m.
▼I?f« chu rwcbfag« on ]• dâAoïmtn, ce n'ètt pas TiTre , c*e«t £tre mort depnis loog-tempf .
&'IWaOTMATIOV.
J'aime à me figpirer la salle à manger da presbytère de Fnblaines , si calme de son style eoelësiastiqae , vénérable et dernier débris de qoelqneabbaye disparue, avec ses deux fenêtres cintrées, dont les vitraux à croisillons de fer donnent sur la campagne qu'intercepte la verdure de plusieurs pots dliéliotropes en fleurs. J'ai vu dans l'embrasure le crucifix en plâtre qu'a jauni la fumée d*hiver du poêle de fonte : et tout autour , aux quatre murailles, le lambris de cbéne , fier de ses moulures et de ses corniches luisantes, étalant le faste de quelques vieux
] 50 L'iHFaOVIBATIOll.
cadres dorés du temps de Sully , bien lourds, pea regardés , même dn maître , et noirs avec des peintures noires que l'eau seconde, employée judicieusement par l'artiste vitrier du pays, rendrait à peine déchiffrables. L'utile règne exactement dans le mobilier : c'est le massif buffet à panneaux treillages d'arcbal avec ses piles de faîenee et son étain qui brille comme de l'argent ; la lourde table , fidèle à son poste du juste milieu; de gros fauteuils bien durs; et , parallèlement à l'une des fenêtres , sur le jardin , la petite porte ouverte où la vigne murale , qui cisèle la ligne d'encadrement , forme une transition de verdare fort douce a l'œil entre le ton cm de la pierre et la molle vapeur de l'horizon.
Ce jour-là, c'était un dimandie, le âl juillet 182S1, veille de Sainte-Madeleine, patrone de madame Bertrand , il faisait un temps d'orage, et le curé donnait à dîner àses'vieux amis. Douze personnes se pressaient autourde la table, hommes et femmes. On était un peu triste par diverses raisons: le répertoire des chagrins est toujours riche. La grêle sifflait à l'extérieur au milieu des éclairs et d'un cliquetis désolant contre les vitrages; des nuées grises roulaient dans l'espace haché de raies frémissantes qui
L'iHPftOVfSATION. 151
courbaient aa loin des blëé en retard , et menaçaient de poarrir les gerbes abandonnées à la hâte. On mangeait, mais en silence : et les jeux se portaient avec cBstraetion de la table gastronomiqueraent chargée an firmament qni raTâgeait les récoltes: il y avait là tout un contraste. Madeleine et Bertrand, de leur oâté, «ongeaiènt à Jeanne qui les oubliait. Ils n'avaient pas de ses nouvdttes depuis le 4 du mois; encore ne devait-on cdles-ci qu'au bon sonvenif' de madame Brissart : et la circonstance même de la réunion ^goûtait a leur amertume. Ib étaient loin de songer que , pour la fille quise déprave, un devoir s'igonme oomme un remords :
l'image de Jeanne était pure dans le eœur de ses parons.
— Connaissez-vous un moyen< d'obtenir les biens de la terre plus certainement que par nos méthodes d'agriculture? dit au curé un petit gros rougeaud connu pour être l'esprit fort de fublaines.
— Oui dà , M. Héret , reprit le euré d'un air goguenard : c'est de prier Dieu. . . >
— J'attendais cette réponse, reprit Héreten ricanant ; mais vous savez ce que j'en pensé ; et vobs auriez peine à me convaincre ; car, d'après les lourdes dépenses delà commune pour l'em-
ISt L*UirMTI6âTI0H.
beUiwMae&l 4e rëfçltte nouvelle, la températofe , doBi Y01U YOfes nn ëchtnliUon , semble aeensetf Dieu de faire la lourde oreille.
— Mon Dieu! reprit ntiidame Bertrand, paa d'impiété$ hmqn'il fnt de l'ora^ !
-^ N'ayei pas peur , dame Madeleine. -^ Je sais, M. le cnré^, que vous répète* souvent an prône qae travailler c'est prier. D'où vient , je vons prie , qve vons dites le oontiéive anjoiir^ d'Inné Yooa n'êtes penrtaqt pas nkicagot comme tant d'autres.
•^ £t n'en «envie. -^ Mais , Hëret , écoutes ceci. Vons saves qu'il y a des gais de bonne foi , qui s'imaginent que de sonner les dockes d'une église cela conjure l'orage : c'est une bourde , si ce n'est pis. On vient aussi now prier de bénir processionneUement des cbamps de luaeme et de sainfoin loi» des rogations : et les ribamb^es qui me suivent ne laissent pas d'écraser sur la route des betteraves et des asperges. La^fabrique vend , par la même occaûon, un sou la pièce, de dëteltablés botits de cire jaune qu'on brûle sous lenei de la Vierge de Fublaines qu'il faudra désehftuner un jour ou l'autre. On ne songe qu'anx rameaux béniis, au pain bénit, à l'eau bénite c e'est une bénédiction ! Dieu kii«<mème ne sait auquel entendre ,
L^MFROTItATIOlf. 183
et finit par en agir à sa tête. On ne nous donne plus la dime des gerbes, mais celle de son temps. II semble que l'Église tienne lieu de charrue. Tout cela coûte. 11 y a six semaines , entre autres , YOtre petit cousin , le noiraud, m'apporta Tingtsous pour une messeàsaintMëdard. Ils sont pauTres et de leur faute. Gela me fit pitié; je loi rendis ses vingt sous. C'est saint Gouragequ'il faut prier , lui di»je. — Eh bien ! me fit«-il , gardes-lesponr saint Gourage.-^Unemecomopreiàait pas.
— On a donc tort de prier Dieu, dit avec fatuité le petit homme en se frottant les mains , puisque ça coAte plus que ça ne rapporte.
— Vous ne me comprenespas nonjdus. Per* sonne ne prie; c'est moi qui prie pour tout le monde. Chaque matin aTantd^eàner j'expédie au ciel une pacotille de messes au nom de la commune. Mon presbytère est bien clos : Victoire, ma gouTcmante , a le linge fin et la mine fière; jen'aipas l'air de dépérir , je crois. Donc, la manière d'obtenir les biens de la terre plus certainement que par nos méthodes d'agrioultore est de prier Dieu.
— Mais TOUS ne parlez que pour tous , dit Héret déconeeité par le rire de l'auditoire.
— Et de quoi parliet*TOus donc ? insista
154 l'improvisation .
jovialeoieiit le cnrë. Je ne siiis pas sorti , ce me semble , des termes de la question.
— Et que nous conseiUez-Tous alors? demanda Bertrand.
— De changer vos méthodes ; c'est un refrain que j'applique à bien des ehoses, car il faut dire à satiété les bons conseik pour tirer les esprits lourds des ornières de la routine. — Entre nous , mon ami, et comme par exemple, la dévotion de votre fiUeule Catherine n'était que celle de la crédulité. — Qu'a-t-elle produit? En vérité, la pauvre sotte avait plu» de dévotion que moi : je préfère celle du bon sens. Je suis curé, c'est vrai ; mais cela ne m'empêche pas d'être un peu de mon siècle , et l'ami de mes paroissiens. La foi qui raffermît les pieds sur la terre n'exige pas, mes enfans , que l'on y marche en aveugles.
— Cette grande sotte de Bongrand aura donc fini comme je l'avais prévu, dit avec le ton de l'aigreur satisfaitela gouvernante Victoire : elle laisse, en désertant son ménage, la dësolatioa dans le cœur de son père. — Pour aller trouver , qui , je vous le demande? Un drôle qui s'est moqué d'elle.
— Les enfftns se ressemblent tous en cela , reprit avec une amertume marquée madame
ClH'ROYISATIOIf . 1 5IS
Bertrand ; ils sont aux anges d'abandonner leur famille pour des étrangers , et le premier venu qui les dépayse de leurs habitudes nous chasse i tout jamais de leur cœur. Il n'y a que de l'ingratitude à attendre d'eux.
— Allons 9 allons l reprit le curé qui voyait^ Madeleine lancer obliquement un regard plein d'iVritation à son mari : vous êtes trop prompte.
— Prompte ! en quoi ? Je ne dis que la vérité. Vous le savez bien ; mais vous êtes intéressé comme Bertrand à me dire que j'ai tort, puisqu'il n'a voulu se conduire que par votre conseil. .
— Madeleine , dk le meunier d'une voix pénétrée et douce , il me semble qu'unjour. comme celui-ci , lorsque nos amis communs se sont réunis pour ta fête , ces reproches
— Et c'est aussi pour cela que je souffre, interrompit avec un sanglot Madeleine qui se cacha la figure dans les mains : car Jeanne m'oubUe, et pas un du pays, je disdes plus indifférons, ne m'a fait cet affroùt. — Quoi ! pas un mot , le moindre mot ! — £t c'est la première fois , M. le curé. Vous savez si je pleurais de joie quand , tout enfant , elle venait à mains jointes auprès de mon lit me débiter , sitôt que j'ouvrais les yeux , les fariboles de vers que vous lui faisiez
186 l'ismotisatiou.
apprendre etqae j'écoutaii à peine pour la couyrir de baisers des pieds à la tète. — Sans doate je pleure encore; mais aujonrd'bni c'est dech«ipnn. Elle ne m*aime plus ; on m'a volé le cœur de mon enfant.
Tout le monde manifestait pendant ce discours un sentiment pénible qui suspendait le repas, G'estune douleur qui parle a toutes les âmes que le ressentiment de l'ingratitude ; car où est l'être, si dédaigné du ciel, qui n'ait fait une fois du bien dans sa vie ? On laissait tomber , sans avoir la force de les contr4^ire,ce8 paroles d'une mère qui se plaignait à juste raison, quand au fond dujardin la clochette de la petite barrière mise en branle avec volubilité fit tressaillir brusquement les convives. Rapide comme un coup de vent, un petit gaillard, en blouse et en sabots , tomba d'un bond dans la salle à manger , et fit le salut le plus leste en secouant sa casquette humide au nez d'un angora qui courut se réfugier vers la corniche supérieure du buffet. Puis, d'un timbre d'enfant Se chœur au lutrin qui veut écoreher le Magnificat, et en pirouettant tout d'une pièce sur les talons :
— Je viens de rencontrer, du côté du moulin» le' facteur de la commune; il s'est laissé tomber lourdement .comme une béte dans la
ttiare avec son âne; je lui fliri aa nez, et il m'a <;hargë de «émettre une lettre à M. Bertrand. — Il est joliment vexé le facteur !
— Donne , c'est de ma fille î s'écria la pëtu* lante Madeleine , qui baisa le papier à vingt reprise^ avant de le remettre à son mari.
— Attendez, dit le curé qui suivit, avec intérêt , du regard la suscription de la lettre en interposant ses besicles comme un lorgnon ; ce ii'est pas Jeanne qui a mis l'adresse !
— Mais le reste est de sa main , cria Bertrand en exposant vite aux regards de tous le contenu, non sans lin soupir de triomphe qui soulagea sa poitrine.
— Tiens , méchant polisson ! disait là gouvernante au messager , prends ce verre de vin ; mais ne t'avise pas une autre fois de faire peur à mon chat , ou je ne te laisserai plus entrer dans le jardin , pour cueillir mes abricots.
— Qu'est-ce que ça me fait , mam'zelle Victoire ? Je passerai par-dessuis les murs , donc !
Le regard circulaire de Bertrand avait trouvé de l'intérêt dans toutes les attitudes pour la lettre de sa fille. Héret balbutiait gravement la superstition proverbiale, du loup dont on voit la queue dès qu'on y pense, sans songer que si les choses arrivent lorsqu'on en parle , c'est
1 58 L'iMriOVISATlOK.
qu'ons'en occupe prëcisément lorsqu'elles doivent arriver. Les chaises s'étaîeat serrées contre la table : on écoutait. Le meunier se moucha pour rendre ses yeux nets ; puis s'accoudant et faisant un signe de tète au gamin pour l'engager à ne pas tout bousculer sur la table et à se taire , il se dérouilla un peu la gorge en toussant et lut :
« YousréYez!....
Les yeux restaient braqués à la ronde sur le lecteur, qui se trouva muet. Il sembla que les mots suivans le paralysaient soudain. Le balancement de son buste fit croire un instant qu*îl allait tomber sur la table.
Tous s'entreregardèrent.
— Un malheur ! Quoi? Qu'est-ce que c^est ?
s'écria coup sur coup Madeleine en repoussant impétueusement son fauteuil.
— Rien , reprit Bertrand avec un pénible sourire et en étendant la main : rien , Madeleine ! C'est une faiblesse et comme un éclair qui m'a passé devant les yeitx. Je me remets : rassieds-toi.
Cependant il y avait comme dé l'étouffement dans sa parole.
— Prenez un doigt de vin , dit Héret en remplissant les gobelets'à la ronde.
L'iMfBOTISATlOIl. 159
Le meanier rencontra machinalement le sien en continuant son sourire équivoque du côté de sa femme dontles muscles du visage gardaient encore Texpression de la plus vive annété.
— A la santé de Jeanne! dit le curé qui fit rasseoir la mère.
— Et de Madeleine , reprirent en cbœur les convives.
Pendant cette pointe d'alerte , le petit bonhomme, comme un renard aux aguets, s'était glissé tout doucement, ses sabots à la main et en retenant son haleine, derrière la chaise du meunier. Par un instinct de pur enfantillage , en se haussant sur l'extrémité des orteils , il plongeait déjà vers la lettre par*dessus l'épaule de Bertrand , lorsque celui-ci , mis sur ses gar^ des par un frôlement qui le fit tressaillir , se retourna prompt comme la foudre, et toisant le mioche avec plus de violence qu'il n'était dans ses habitudes , lui colla le papier sur la figure :
-— Yeux^tn la lire? lui dit-il d'un ton dur ; et je m'en passerai , moi !
Notre petit sot , repoussé de sa place avec perte , aux applaudissemens de la gouvernante , et s'empressant d'opposer son coude comme un cheval de frise au futur soufflet qu'il redoutait pour sa joue , pirouetta de proche en proche ,
160 LiirioTiSÀTiofi»
toujours dans une direotion rétrograde , soas la terreur évidente de œ rudoiement qu'ae- Gompagnait un regard fauve dont la fascination soutenue lui fit enfiler la porte.
Alors Bertrand, rafiermissant par degrés sa pose et sa voix , se remit en apparence à lire la lettre de Jeanne ayeo des hésitations si bien rajustées , qu'elles semblaient uniquement produites par les difficultés de Téériture et les larmes qui voilaient sa vue ; on ne perdit pas une syllfl^.
u Vous rêvez sans doute à votre pauvre 4c Jeanne , mes bons parens , comme i^le rêve «t à vous depuis son départ. -^ Dites à maman , M mon père, que sa mémoire* ••• — t qu'elle est M à toute heure dans ma mémoire comme si u chaque jour était sa fête* — Di^es-lui..«. que u cela me donne à penser de voir combien dans « cette grande foule — on se sent seule — on 4c se voit faible du moment que l'on a quitté le 4( village — le village où chacun nous aime.
4( — - Aussi je songe à nos veillées du moulin , « aux leçons de M. le curé de Fublaines qui 4c mettait tant de douceur à me gronda — tant 4( de bonne amitié à me donner du cœur. ^ Cela a m'inquiète.»,.-* cela m'occupe comme la voix 4( de Dieu — et je mêle tous vos noms dans mes
l'iiprotisatioit. 161
«( prièreg. -* La ^ande vill^ c&m de graades «( leçons , et j'en profite, ^ On 4 bien des exemu pies sous les yeux» car les familles vîTont porte u à porte. — Je me prends à réfléchir. — Le <{ temps se trouve moins long chaque fois que <c je m'occupe mieux» — Je m'habitue à pMser « par-dessus mon découragement beaucoup «c plus rite que je n'osais le croire. Il est vrai ic que c'est d'abord une étude, mais à la fin le « plaisir s'en mêle et il reste : ma persévérance «c me le dit. Seulement il faut essayer cela pour (( le comprendre. —Depuis la mort de M. David u Mennessier nous voyons peu de monde. -*-, « Madame Brissart est bonne. — J'ai son indul- <( genco. Gela ne me fait pas oublier maman. ^ « Je songe à vous. — Je s<mge à mon homieur il qui est le vôtre. -^ Faisant mal , je vous ferais «{ montrer au doigt. •*- Ne me ménagez pas les <t conseils 9 mon esprit s'ouvre à leur utilité. ({ C'est le plus précieux de tous les héritages, u car il ne coûte plus de travail aux enfans , et <c les enrichit de l'expérience de leurs pères, — « Malheur aux ingrats dont l'oreille devient « sourde , dout le cœur se fait dur et stérile! <- (C La bénédiction du ciel se reluire d'eux.-^Yotre « bénédiction, mes bons parens, n'a pas cessé « de veiller sur votre Jeanne : je veux la méri-
I6i l'improvisatiou.
« ter. — Dieu vous rendra votre fille poar être u amie : et le meilleur souTenir de fête pour « maman , c'est la promesse que je lui l^îs de <c revenir corrigée. »
Bertrand venait de finir son improvisation et chacun écoutait encore. De grosses larmes baignaient les joues de Madeleine : la bouche ouverte et les yeux étincelans d'orgueil , elle retenait jusqu'au moindre souffle , malgré les gonflemens de sa puissante poitrine. Mais , après la lecture , ses sanglots de bonheur éclatèrent , et se précipitant vers le meunier , qui tendit les braà pour la retenir, elle prit à deux mains , avec une inexprimable violence de satisfaction et de délire , la tête de son Bertrand qu'elle embrassa cent et cent fois de même que s'il revenait sain et sauf d'un duel à mort. Lui , pâle et faible , avec de la sueur au front , du rîré aux lèvres , de la fièvre dans le sang , exténué de la force surnaturelle qu'il avait déployée pour étoufiër l'explosion de cette machine infernale , chancelait cependant sur ses jambes comme un homme ivre , et comprimait à peine la révolte mentale qui bouleversait sa figure , faisait trembler ses membres et gravait en caractères de feu dans les ténèbres de ce mystère d'infamie :
L'iHFftOVISATfOn. 163
-^ Ta fille est une crëatare perdue !
Ce ne fut qu'un seul et même ooneert , où les plus désolés d'avoir à louer leur prochain ne rechignèrent pas dans Tefferveseenoe du moment. L'âan était donné : l'étranglement des voix laissa passage à des louanges sèches qui ëcorchèrent les gosiers. Les amis de la famille s'acquittèrent de la conrée aTec la résignation des martyrs; littéralement, ils s'exécutèrent. Us avouèrent même qu'on ne pouvait pas s'en empêcher et qu'il fallait être juftte r dernière gaucherie de la mauvaise grâce qui revêt un masque , mai» qui ne sait pas le porter.
Pour le bon curé , plus hébété dans son ravissement qu'un fondeur de cloches qui voit un moule se fendre , il gesticulait sous le coup de l'attendrissement dans l'intention d'arracher à son vocabulaire l'expression technique *de l'enthousiasme qui le faisait danser et bouillonner sur son fauteuil. 11 ne trouva qu'à s'en prendre à l'assiette qu'il avait sous la main , et la lança de toute sa raideur contre les carreaux de la salle où elle rebondit en mille fragmens, au grand scandale de la gouvernante qui prit de l'humeur, et de l'angora qui prit la fuite.
— C'est un véritable sermon , s'écria-t-il , ou le diable m'emporte !
164 l'iurovisatior.
Le brare homme ne voyait rien cle mieux qu un sermon*
— Ah! ahl joyous y trouve! s'écria fiépet de l'aocent d'un impie qui se &it une joie de suiprendre on grare ecdésiastitiue en £kgrant délit de blasphème. — Yons ayes juré !
— J'ai juré? Vous en êtes sûr?
— Tout le monde a ^u tous entendre omuue moi, je pense.
— £k bien! c'est on petit malheor et qui peut arriver même à notre érèquot J'ai , mille fois en ipa rie, donné l'absolution pour des péchés plus ^os que celui-là. Le juste pèche sept fois par jour, et je dis tous les jours au Seigneur : — DimiUe nobis débita noêtra, sùmi ei no»* p. .
— Ce qui veut dire, M. le curé?
— Ce qui veut dire, M. Héret, que je pardonne à Gros-Jean d'en remontrer à ion curé.
Héret s*en tint à cette réplique pour le quartd'heure.
— Eh bien , grosse mère? dit rondement le curé en forçant Madeleine de se camper près de lui.
^ £h bien , M. le curé? reprit-elle du même ton en lui donnant les mains.
—Qu'en dites-vous?
— Et vous?
t'iKVROVISATIOH* 165
Il répondit ayeo sol^iiiité :
— C'est uniiiige du ciel, daineM^deleiiiel Pai* avec une reprise guilkrette :
— Vous souyenez-Yous maintenant de ce que je disais ?
-^ Parfaitement ! et vous avies cent fois rairon.
*^ Non, non ! dites-moi qne j'avais tort. On n'a pas une vieille routine et le sentiment des choses I —Ah! ahl — Croyez-moi bien, mes en(9m ; j'aiqaelque peu vécu et je ne me trompo jamais. — Oui , Bertrand , oui, mon ami» et la preuve en est honne Je pense,
— Je ne disais rien , reprit le meunier à voix basse»
— rQue ce soit une leçon pour tout le monde ! Il est essentiel , mes amis , d'assouplir le caractère des enfans de bonne heqre ; mais la question du moment et dn comment est délicate.
C'est là précisément le diabolique ; car il faut rencointrer juste et trouver le joint.
— Et vous l'avez trouvé comme un Dieu !
reprit la mère ayeo explosion* — Tenez , M. le curé 9 il faut absolument que je vous embrasse!
— Gomment donc , mais de trèsf rend oœur , dame Madeleine I £t tons deux se levant d'un élan simultané ,
166 L*IKPROVISATIOiri
le curé souleva sa calotte à quelques pouces du front, et se laissa donner oomplaisamment une grosse paire de baisers bien sonores sur chaque joue.
— A mon tour maintenant.
Et daiis sa reyanche il apporta bette étiquette de retenue que l'on ne saurait recommander trop expressémidnt à tous les soldats de l'Église.
Après les applaudissemens de la compagnie ^ qui ne s'y épargna pas , Héret d'un petit air traître et content de sa malice porta ce toast à la ronde :
— Et puisse-t-il en arriver autant à notre évêque!
— Il pourrait à coup sûr tomber plus mal , reprit le curé d'un air conquérant. — Sur ma part du ciel , continua-t41 en reprenant son fauteuil, je suis fier, mes bons amis, devoir que Jeanne aura les excellentes qualités de sa mère , t^ar il s'attachait à mes conseils une responsabilité pérQleuse. Le ciel soit loué ! je reçois aujourd'hui la récompense des bons principes que , d'accord avec Bertrand et Madeleine, j'ai scrupuleusement inculqués dans son oœar. Jeanne , entre toutes les filles du pays , était ma fille d'élection : et je puis le dire...
Il se découvrit et salua le Christ.
l'imphoyisatioii. 107'
— ..• Hle est la consécration la plus éclatante de l'efficacité des saints enseignemens dont j'ai puisé les principes et le texte à }a source derÉyangUe.
Bertrand fit le signe de la croix et ferma les yeux.
A Timitation du meunier , chacun fit le signe de la croix.
— Dieu , songez-y tous , ne nous accorde pas réternité pour arriver à résipilpence ; on en abuserait. Le temps nous suffit et les ayertissemens ne manquent pas. Il y a une minute déci-* sive de la vie où Ton joue le tout pour le tout : que de pères n'ont pas eu d'assez bonne heure les saintes inspirations de Bertrand , et se sont vus dans la nécessité d'abaisser , sur la tête des leurs , le doigt qui marque au signe de Gain ! — A ce sujet , je veux , tandis que je tous tiens , TOUS dire une vieille histoire de mojk jeune temps qu'on a défigurée dans les gazettes. C'était en 1793, et comme je n'avais pas voulu prêter le serment à la constitution civile du clei|^é , le jour vint où ma tonsure me signala, comme un agent de Pitt et de Gobourg. J'émigrai pour conserver ma tête : on a la faiblesse de tenir à ces chos^s-lÀ. — Donne-nous la petite goutte , Victoire. — Un riche orfèvre français , réfugié
1 68 l'iupiotisatioh •
depuis les troubles dans la capitale des Pays- Bas , m'arait quelques obligations ; il m'écrivit de prendre Amsterdam pour lieu d'asile* J'acceptai son offre. On l'honorait beaucoup dans la Tille , et les cbefs-d'œuTre de ses ateliers paraient toutes les devantures des magasins du Kalver-Straat. C'est un endroit plus honnête et plus beau que notre Palais*Rojal à Paris. Je reviens à l'orfèvre. Je connaissais quelques petites choses du caractère de son fils aine , qui n'était pas à la table de ûumlle lors de mon repas de bienvenue dans cette maison d'honnêtes gens. Sur Im mot que j'en touchai pour savoir si l'on espérait sa réforme, le père me dit à l'oreille que ce malheureux était incorrigible et causait le désespoir de sa mère. De remède il n'en voyait pas ; l'étoffe était durcie. Après le diner, jem'en fus baguenauder par la ville sur les bords paisibles et frais de l'Amstel dont l'eau ne vaut rien , à ce qu'on dit , car je n'en bois pas , mftis qui répète les plus réjouissantes maisons de briques et des rangées d'arbres entretenues comme un parc.
L'admirable alignement des rues ; ces canaux qui font de chacun des quartiers une Ile ; cette propreté bourgeoise sans faste mais non sans goût ; et , plus que tout encore , ces mâts de
L'iMPROTtSATIOH. 169
▼auseanx ared lears banderoles joyeuses que Vœil toit de mille points opposes glisser à la rencontre des ponts qui s'ouvrent , à la cînie des toits dont les cheminées fomeiil, dans le yaste bassin dn port entonré de chantiers de construction; tandis que la population mar« chande et maritime , courtiers , matelots , armateurs , se mêle » s'agite , roule et débarque , arec des ballots de coton , des poutres de Corse, du fer de Norwège , des tonneaux de harengs , mille objets enfin arriyant delà côte méridionale du Znyderzéepar unyent de nord-est ; tout cela me tint en extase comme un yéritable échappé du séminaire : et quand la nuit tomba , je me perdis dans ces rues à trottoirs d'une lieue de long qui sont , à mon gré , les plus belles du monde. Fort ignorant de la langue des Hottan* dais, laquelle est faite de cailloux, j'imagine, je parlais inutUement mon latin de Paris à toutes ces faces néerlandaiseé , rauques , graves et bien portantes ; on me lançait du baragouin et de la fumée de tabac par la figure» Ce ne fut que fort avant dans la soirée , à la lueur d'un éclairage qui fait honte à celui de nos villes , et comme la eité retombait peu a peu dans le silence , que je reconnus au-delà d'un pont la fabrique de mon réfugié français. En ce moment un iurieux coup
170 l'ixpkovisation.
de bâton me frappa contre la tempe. Je perdis connaissance, et «jaelqœs gens .attirés par le cri qui m^échappa me ramassèrent tout sanglant snrle quai. L'assassin avait dispam; mais le désordre de mes Têteoiiens constatait un roi. Une lettre tronvée sur moi fit qu'on me porta dans la maison de rorfèyre où tout fot en ntmenr aussitôt pour me secourir. On me monta dans la chambre , on me coucha dans le lit da fils sûné qui Tenait de rentrer et de sortir tout aussitôt : et le chef de cette exceUente famille, qui se pressait avec le chirui^en autour de moi, voulant aYoir des bandes et des compresses pour ma plaie, ouvrit à deux pas de là une armoire qui renfermait du linge. Je vous laisse à juger, mes amis , de sa doulear dlionnéte homme et de pm lorsqu'il trouva sur une des planches un portefeuille à moa ehiiffire et cette grosse montre qui fidt votre surprise à tous parce qu'elle resaeaaifale au caliaidrîer perpétuel , marque les phases de la lune « le nom des mois , des jours et jusqu'à la division des secondes. Je tenais ce cedeuu d'un père de l'Oratoire , un des premiers mathémalÎGÎeiis de l'Europe : noni and le savail. Le crime était avéïe ; son fils était un
— Je l'avais deviné tout de suite , dit Héref.
L*limOTISA1IO]l, 171
— Ah , dam ! mes enffins , j^ ne toub conte pas ça , moi , comme un . faiseur d'histoires ; ijDais aussi c'est lar vëritëi Mon ami ne i^véla rien à personne , et , quand je fus pansé , on veilla près dé moi. Je fus huit jours à Fagooie , tant le coup avait été bien assené. On ne revient pas toi;gours d'aussi loin. Le fils reùtra fort avant dans la nuit et reçut ordre de se rendre sur-le^^kamp daiis< le cabinet de son père. — Vous venez du jeu? — Oui, mon père. — Vous avez perdu? — Oui , înon pèore. -^ C'est bien ! Qui vous fournit de l'argent? — Le jeu,. mon père. — ^ C'est bien! Connaissez-vous ceci? Et il lui montrait le portefeuille et là montre'. ^ Le jeune jomiae ftit pris' d'un tremblement universel. — Etoeieî? Il liid montrait un pistolet armé. Le malheureux voulut parler, il ne lé put ; il devint lâche et se traîna par terre. Il baisait les pieds de son juge , il ràlait'déjà. — - Tout ça c'est irintite, continua froidement l'orfèvre ; il faut éviter Féchafand , non pour vous qui le méritez ; mais pour votre mère , mais pour votre sœuret vos frères. Avez-vous volé d'autres gens? Parlez : j'acquitterai vos crimes. Avez-vous assassiné qu^ue père de famille? Dites-le :
j'adopterai les orphelins. Avez-vous fait des faux? Soyez franc : je vendrai jusqu'au lit de
17S if'ufAoviflAfiaiv.
▼oire mare pour les jmyer. Parlée I dépêdiei-
Toat ! YQUB ftyes cinq minaies* — Noa ! n»a I je
n'ai pas fait aatre choie , mon père. — Tant
mieui I mais ce serait voire avenir. Il y a da
sang à votre c^Hiscience : il faut que oa soit le
dernier*
-^ J'étouffe ! murmura Bertrand en regardant l'écriture de Jeanne,
— Quelques minutes aprè; on entendit un bruit sourd. Tout était dit. .
— Et Von ne fit rien à oe scélérat de père?
dit un convive avec violence.
— Si fait , reprit le «onteur d'un, ton cako». Le lendemain il fat oondiût à l'hôlel-de-'ville et presque aussitôt relâché sur parole* Tant qu'il vécut 9 et je le regrette depuis deux ans , per* sonne ne fut pluq honoré par les pères qui le montraient i leurs fils comme une leçon , par les fils qui oa faisaient pas rougir leurs pères,
^ Et vous approuves oela, M. le cnré? o'éma Bertrand quifiroissait la lettre de sa fiUe avec épouvante.
-* Une minitio! Je n'ai rien dit de pareil. A mon avis, comme la Un nouvelle défend l'homicide et que la justice du ciel a d'exactes balances , il y aura du purgatoire pour le père ; mab il y va de l'enfer pour le fils. — Vous finé-
L'oUftOVIftàTIOfl* 170
mhaeê , aaoA ami? J'ea ai fnémi mokaièBie ; ^ar cett9 grandeur m'a canfondu. J'ai «anii dès ce jomr qja0 J9 j li^raii mal d^ pareils toaita ,- d%iieB des |d«i9 beaux temps de la rëpaUique romittne ; mais e'est tout en coaTenant que ceUe action* là n'est pas d'une ame Tulgaire et que nul auUre ^pie Le pl«s udèfs^e des hommes m l'eût faite. U n'y ayail » c'est le fend de ma {i«Dsee , après Dieu qui donna son fils au martyre pour la rér demption de la lasKille d'Eve , que le plus pwr de Um& deya»! les regards du Cjnéateur dont le couraf^e osât s'élever juscpi'à o^ inimitable esjBa^ile.
Ui la jcwté montra le eriicifiic , et «goûta :eii balsstetlajroix*
•^ Car «'était aussi , Bertmnd , pour la sé^ demption d'une fomiUe.
— Je ne sais pas 9 M* }eG«i)é,ditMAddeineta cela révolte la nature. Mais aussi e'était là un bienaffireoi: enfiant , et si j'avm ^a le malbeur de' mettre un pareil monstre an joar , il me semble- que j*aaws demandé au bon Dieu la force de l'étouffer de mes propres nains.
•—Oh! Madeleinel reprit le père.
— C'est , insista le curé, parce que Made«> Iwie est moins révoltée contre l'homicide , car le père aussi fut homicide, que contre l'incu-
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rable inâmoralité dont le crime da flts était la preave. — Mai» revenons , et qae Dieu bénisse Jeanne comme elle le mérite , mes enftins ! — Vidons nos yerres t — £t pour éclaircir les physionomies, Bertrand noos relira cette lettre ime seconde fois.
. — Demain ! dit Bertrand ayec une douceur suppliante comme pour ménager la fatigue des assistans. .
' Et il serra le papier dans sa poitrine.
> — J'en tirerai certainement copie , Bertrand » pour en faire part, dimanche au pr6ne. J'approuve cela des pratiques militaires , que les belles actions sont mises à l'ordre du jour.
D'ailleurs , voyez-vous , j'aime mieuK régaler mes paroissiens du bon vin pris dans le cdlier d'un autre que de leur en verser du détestable qui soit de mon crû. Pour l'intérêt de ses ouailles , l'emprunt est permis à table ^t en chaire. Je crois, entre néus, que cela peut arriver même ànotreévêque. f '
On se leva de table. L'orage avait fui sons un coup de vent. L'oiseau chantait , l'air était libre et pur : le disque du soleil épanouissait sa gerbe de rayons dans le champ de l'espace •
• ^- Allons faire un tour au jardin , dit le patriarche de Fublaines en prenant sous son bras
L*1MPROVISATIOI« . 175
le bras de madame Bertrand ; Yoilà qae l'herbe se relève et que le firmament brille. C'est un emblème de la vie , damje Madeleine. Cette matinée, TOUS étiez triste, et la lettre de votre Jeanne a mis un rayon de joie dans votre cœur.
On déserta lentement la salle.
— Bertrand avait raison , ma foi , de chasser le petit bonhomme , disait Héret à mademoiselle Victoire ; nous aurions été treize à table , et c'est un nombre qui porte malheur.