‹ Le puritain de Seine et MarneChapitre 2 sur 13 · AU MOULIN · texte numérisé non relu

AU MOULIN

— Mais je n'en ai que trop montre de raison , monsieur le curé! £t elle est d'âge, à seize ans , ce me semble. On l'a prise par la douceur et par tous les bouts. J'ai dit cent fois à son père qne j'y renonçais : et si on pouvait le faire desserrer les dents , il tous dirait bien aussi qu'il y a renoncé lui-même. C'est son bijou , comme tous savez ; il en est si coifiTé qu'il en est bète ; il se laisse mener par elle , c'est au su de tout le pays. Pourtant, tous Toyez qu'il n'ose pas la défendre ; il est la comme un hypocondre. — Enfin , parle , Bertrand ! T6t ou tard, il faudra pourtant prendre un parti. Nous n'a- Tons pas des mille et des cent ; nous derons encore quelque chose sur le prix de ce moulin , et si tu Tenais à mourir , dis ! — Qui est-ce qui Tondrait d'une paresseuse ? Elle serait don^ obligée de mendier? de se faire Toleuse? de se jeter à l'eau? — Je l'aime tout autant que tu peux l'aimer ; mais , du moins , je l'aime pour elle plus que pour moi. Je ne suis qu'une femme, et ça me fait honte de Toir un homme n'avoir pas plus dcTigueur. Tu es bien tout le contraire de ta fille : tune sais pas répondre. Ce serait te faire affront de dire qu'elle te ressemble. — Voyez s'il soufflera le mot ! — Ces deux êtres^ là, monsieur le curé, ne saTcnt que me faire

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de la peine ; c'est à déserter la xnaisoiié Aussi je fonds de jour en jour, et je deviens à rien<

Sur cette prétention de la meunière , qui faisait mine de toiser ayec ses dix doigts le dépérissement imperceptible de son énormité , le curé retint mal et syncopa brusquement un éclat de rire en tournant sur les talons.

— Qu'est-ce qu'il y a donc de risible à tout ça? Je Toudraîs vous y voir. Us sont bien heureux les prêtres î Ils n'ont pas d*enfans chet «ux. — Est-ce que c'est vivre que d'avoir une grande fille plus inutile que le dernier des meubles ; les bras croisés comme une madame; à qui toujours il faut dire : -r- Et Jeanne paroi , et Jeanne par-là ! et tu n'as pas balayé ! et fais donc , pour Dieu , le déjeûner des garçons ! et va traire la vache ! et griffonne ta page d'écriture , puisque M. le curé veut bien te donner des leçons ! — Elle n'en bouge pas davantage* On ne peut pas seulement l'arracher du lit :

elle est lente en tout comme une couleuvre ! Le ménage traîne : c'est un désordre ! On lui dit que d'un fichu troué la paresse a bientôt fait deux chiffons : c'est comme si l'on chantait. Elle ne trouve pas à profiter ni dans les bons exemples de sa mère , ni même dans le courage de son père : car c'est là un bon travailleur que

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mon Bertrand , et j'espère qu'il ne rougira jamais de sa femme, celui-là ! — Non , mam'selle se pomponne, elle se dorlotte, elle fait des mines , elle apprend à pleurer dans notre mi*roir. — G)quette sale , va ! — Des fois je l'ai prise à part, je lui ai dit de bpnnes raisons t que le plus riche travaillait ; que ça donnait de la joie ; que le sommeil en était meilleur. D'un ton de lenteur à faire bouillir, elle me répondait : Oui , ma mère ! — Que nous n'étions pas riches ; que Dieu récompensait les e|nfans laborieux; qu'elle devait enfin me promettre de montrer du cœur : -^ Oui , ma mère ! — La main tournée , bernique 1 elle n'y pensait plus. Ni couture, ni cuisine, ni prière! Moi, dame! la patience m'échappait; mais j'ai beau me mettre en quatre ou en révolution , les l)ons avis ^ les pleurs ou les coups , rien n'y fait !

— C'est qu'il faut j^ut-étre changer de méthode!

Sur le maintien pensif et réfléchi du curé , qui proféra cette repartie d'un air profond, Bertrand se leva tout-à-coup et montra du doigt la porte à Jeanne. La petite blonde quitta l'eftcabeau , mais avec lenteur. Le regard du meunier était décisif : il y avait là ce quelque chose de calme qui ne permet pas de croire qu'on

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badine. Jeanne manifesta bien quelque velléitë de résistance : la curiosité s*éveilla dans son esprit ; mais elle comprit avec un instinct prompt toute l'autorité de ce geste. Seulement Madeleine , qui ne songeait pas le moins du monde à son mari , saisit la fille par le bras pour la retenir sous le feu de ses batteries maternelles.

— Jeanne, tu m'entendras, je le veux, s'écriat-elle.

— Tu ne yeux rien , Madeleine I reprit paisiblement le meunier avec une expression de certitude toute dictatoriale.

Il fut obéi ; les bras de sa femme retombèrent d'étonnement. L'enfant s'éclipsa , et Bertrand , se laissant aller dans son large fauteuil , pria d'un signe de main le curé de formuler son avis.

— A la bonne heure ! dit ce dernier en avalant un verre de cidre : car je crois , mes amis , que vous vous êtes fourvoyés tous les deux.

— Vous, Madeleine, par trop de brusquerie. — Vous, Bertrand, par trop d'indulgence. Les enfans deviennent le bonheur ou la pierre d'achoppement des familles; mais il faut suivre une méthode et ne s'en pas départir : on ne les gouverne pas de deux manières à la fois , si on veut leur imprimer un caractère. La plus dé-

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testable éducation peut porter de bons f mits , lorsqu'elle n*est pas contrariée.

— Lorsqu'on la bat , le cœur me saigne , dit le père d'un ton de voix ému et sombre, en s'accoudant sur la table, les poings dans les yeux.

La mère, à ce reproche, tressaillit, et des larmes subites roulèrent dans ses prunelles. Sa Yoix , d'abord étouffée , passa par degrés de l'accent du reproche à celui de l'attendrissement.

. — Ne Yas-tn pas dire , Bertrand , que c'est pour mon plaisir? — Aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu dans le ciel , monsieur le curé , je suis fière de ma Jeanne : car enfin c'est un beau brin de fille et qui dans le fond n'a pas plus de malice qu'un moineau. Pour rémoustiller un peu , je lui donne peut-être une giffle par-ci par-là. Mais qu'on se mette à ma place : quand je la vois grandir au milieu de nous uniquement occupée à des riens , et que j'entends les jaloux de Fublaines et de Bouligny me dire , avec une joie qui me désole : — Votre Jeanne , ce sera l'embarras d'un mari. — Songez d'ayance, madame Bertrand, a lui mettre des écus de côté pour qu'on vous la prenne. — Ce n'est pas une ouvrière , dà ! c'est une marquise ! — Dans

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le ménage, lliomiae devra trayailler ao moin» pour deux ! — £t quand , après ces propos , je ▼ois tant d'autres filles , qui certainement ne ▼aient pas ma Jeanne pour la gentillesse et Ta* mitië , trouver chaussure à leur pied , et deux fois plutôt qu'une , ça me fait mal : je me ronge les sens et je lui en ▼eux de n'être pas aussi travailleuse qu'elle est belle et bonne à ▼oir. G*est à moi qu'on ▼ient corner tous les jours : — Et qu'on là ferait bien marcher t et que notre faiblesse la perd ! et que ce sera la douleur de nos vieux jours ! — Cent choses semblables , quoi ! Oh ! il n'y a pas de risque qu'on chante de telles choses à mon Bertrand, car il relèverait les mauvaises langues d'une tout autre manière, lui! Moi, quand je rentre après avoir bien disputé et que je trouve qu'on a dit vrai , la main me démange. Pif ^ paf ! ça part. — Mais je me couperais la main , Bertrand , s'il pouvait y avoir une mauvaise intention dans mon cœur* Est-ce que je ne l'ai pas mise au monde, cette enfant, et nourrie de mon lait, donc? Jeanne n'est-elle pas de mes entrailles et du plus pur de mon sang? Je n'ai qu'elle seule au monde.

Qui donc lui a fait faire ses premiers pas ? Ne dansait-elle pas sur mes genoux quand tu nous chantais tes vieilles chansons de la République?

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Xai prié le bon Dieu , la nuit , quand elle avait la fièyre. Lorsqu'elle rient m'embrasser d'elle» même , le matin , aveq ses petites manières , j'ai de grosses larmes dans les yeux. — Et tu dis , Bertrand, qtieje n'aime pas ma pauvre Jeanne ! — Que ne dis-tu par la même occasion , Bertrand , que je ne t'aime pas non plus ? -

Et la forte poitrine de cette femme tremblait de la violence des sanglots : elle fourrageait dans son tablier pour cbercher un mouchoir.

— Il ne dit pas ça , dame Madeleine , il ne dit pas ça !

— Il le croit, monsieur le curé : c'est Vvssl pis ! Je suis bien malheureuse. — Je voudrais être morte.

Le curé toucha le coude de Bertrand a la dérobée , pour l'inviter à modérer la douleur de Madeleine , et heurta du coude l'épaule de celle-ci, pouf lui faire comprendre l'émotion de Bertrand.

Le meunier se leva , pâle , et n'osant regar-der sa femme : il mordait ses lèvres en essayant de garder ime dignité tremblante, et sa main rencontra en errant au hasard celle de Madeleine.

— Vous s^ez donc toujours fous comme des

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jeunes gens , dit le conciliateur en les poussant

Tun vers l'autre arec une douce violence.

— Est-ce qu'il devrait me croire mauvaise mère?

— Est-ce que tu peux dire que je me sois jamais montré mauvais mari?

— Il est bien question de cela ! se prit à dire vivement le curé. Je suis votre caution à tous les deux. — Asseyons-nous , et laissons les reproches pour causer raisonnablement. — Aussi bien n'avons-nous rien de mieux à faire , puis«que Jeanne a mangé la consigne et mis le dîner dans le sac aux oublies. Après tout, on ne meurt pas d'un excellent morceau de lard froid, et je vous dispense de maigre pour aujourd'hui. Jésus disait aux apôtres : — Mangez ce que vous trouverez. — Nous mangerons du lard !

C'est un malheur qui peut arriver à notre évêque.

— Vous alliez nous dire quelque chose à propos de Jeanne , interrompit la meunière en glissant un bras autour de l'épaule de son mari qui la baisa sur le front.

— C'est une grande responsabilité , mes amis, que de donner des conseils, reprit le curé d'un ton grave. Mais ainsi soit. — Nous les discuterons. Je ne sais que l'autorité du bon sens qui fasse loi , et vous êtes les meilleurs juges. —

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Led oaraistères ne se ressemblent pas , tous le savez. Les uns se déclereni de bonne heure :

les«atres tard. Il faut les prendre comme le ciel les a £Edts^ et mettre notre intelligence à guérir leurs infirmités. La paresse est une ma-< ladie qui cède à l'habileté du traitement : Dieu y a pourvu, i — AiuH, passez-moi l'exemple , la QonscrîptiOn a dégourdi beaucoup de jeunes £^ns^ont on disait qu'ils ne seraient bons qu'a se £ûre tuer .*-— Votre mari était de ce nombre , dame Madeleiae : il jetait un vilain coton à vingt ans ^ 4 son retour c'était un tout autre homme. — D'autres fois , elle a gâté les dispositions laborieuses de plusieurs : ceux-là sont revenus au pays desfainéans de première classe, de vrais bandits , lourds depuis lors à Tépaule de leur {Samille. La guerre est un mauvais crible. — Mais la conscription qui prend ou qui laisse sans le moindre discernement , qui met la main partout comme une aveugle, n'est qu'une loterie où le sort décide au petit bonheur. Avec les filles , on joue à coup sûr et à. jeu découvert : l'État ne s'en mêle pas, Dieu merci ! — Je vois aussi pour elles deux éducations : celle du dehors , qui a bien ses périls, et celle de la maison paternelle, qui a bien ses chances. 11 faut tâtonner avant de se fixer. —

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