‹ Le puritain de Seine et MarneChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La ploa sotte est plus éveillée que le plus habile : la sujétion donne du ressort à la

J.'J. RooMiAO. Emile et Sophie*

lA PBTZTB OUB&&B.

Il logeait aloris à la principale fenne de Fublaines une assez jolie bnme dont la figure accusait trente années et qui, lorsqu'un malappris de l'endroit la questionnait impertinemmenl à cet égard , n'hésitait pas à s'en donner vingt-dnq, suivant l'usage. C'est le moins en pareil cas : on a tu des attestations plus extra- Tagantes. On cite à Paris une ingénue, qui, surprise en flagrant délit à conduire un cabriolet^ paya l'amende au juge-de-paix de sou arrondis»» sèment plutôt que de déclarer à l'audience l'âge prudent et de notoriété publique qui lui don-

26 LA mni ouihai.

nait le droit légal de conduire tous les attelages du monde. Le juge-de-paix avait même gardé son sérieux : la gravité de nos magistrats n'a d'équivalent que dans leur galanterie. Passé trente ans, Ton rajeunit toujours.

Madame Henriette Brissart avait un grand mérite : elle n'était pas fière. C'est le grand mot chez le paysan à l'égard des Parisiennes. Quand il a dit cela, tout est dit. On ne connaissait qu'une faible portion de la biographie de cette aimable personne : les suppositions suppléaient aux renseignemens. C'est à bon marché que l'on passe pour millionnaire au village. On la disait millionnaire; mais était-ce de son chef? Elle consentait volontiers à ne pas parler de son mari lorsqu'on ne lui en parlait pas. On renouvelait par là ses douleurs. C'était un scélérat qui avait si cruellement abusé de. sa tendresse f Partout les remords devaient le suivre; mais où le suivaient-ils? C'est ce qu'elle ne confia jamais, car elle s'empressait de cacher ses larmes dans la batiste. Ces époux mal assortis étaient-ils juridiquement séparés? Les registres de Tétat civil se taisent sur l'uiiion et sur le reste : c'est en vain que je les ai feuilletés ; mais cette lacune, après tout, ne saurait être prise en mal , car aucun papillon n'osait se biTuder

LA miR «9BftftB« ST

à la iàniine do ses yeux claîn et brillàlis au pomible.

On «opposait donc à tout hasard le mariage et le divorce : quant à sa vertn, elle était de notoriété. >

Henriette Brissart donnail même d'exoelleos conseils aux jeunes filles , avee de menues claques sur les joues. Les i^lSiis bavardes Fécoutaieni «ne lieure à FaTance y et toujours arec plaisir. Les garçons du pays surent bientôt qu'elle était Isrt hostile à knrs inlérôts t elle dépista plus d'an séducteur. On dtaiit les mots de la belle Parisienne comme ceuac dtnn puissant moraliste : ils empêchaient quelquefois Je curé de dormir, parce qu'elle les accompagnait de ces babioles qui font que le prédicateur emporte la Togue d'assant. A juger de sa fortune par sa mise et ses manières, comme sa toOette était variée et que les petits cadeaux ne lui coûtaient pas , une c^nion se répandit peu à peu dans les alentours : le fermier, lUmuné franc, mais redevable pour le quart d'heure de quelques arrér»» ges , avait dit à l'oreille de ses voisins que cette belle dame lui faisait mine d'être la fille natureUedeM. David Mennessier, sonpn^riétaire* Elle manifestait tant de respect pour l'excellent et goutteux sexagénaire; elle parlait avec une

18 u tiTin oviMi.'

}Mëtë si touchante, de quitter an plus tôt Fa* blaines , où depuis deux printemps elle Tenait prendre le lait d'avril pour ses maux de poitrine, qu'on devinait à merveille qu'elle se proposait de laisser entrevoir à ses hôtes, sur œt article délicat , la plus chaste et la plus'respectueuse des réciprocités : l'enthousiasme filial n'a rien de mieux : on la proposait comme un modèle. Entre deux vins , le fermier doutait un peu , car il doutait de tout par nature : il avait eu connaissance de tout ceci raisonnablement tard , quoiqu'il occupât la ferme de M. David Mennessier depuis près de neuf ans ; mais sa langue fourchait sur ce chapitre . La dame exer* çait un certain empire sur la tolérance du patron : le fait était notoire , et le bail étant près dTexpirer, notre drôle , qui ne s'endormait pas , espérait obtenir par cette voie , sauf épingles , quelque soulagement sur le prix de son fermage, pour en doubler les bénéfices* Barème est un conseiller qui parle le style des cours et le patois des viUages.

On n'a pas oublié l'avis du curé par rapport à Jeanne. Le père de Jeanne ne manquait pas plus de bonté que de résolution : s'il notifia péremptoirement à Madeleine qu'elle eût à s'occuper sous le plus bref délai de réaliser* ce

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oonéeil , ce ne fîil pas sans une émotion qui trembla dans sa voix* Bertrand n'avait gfarde de revenir sur ses paroles : il usait peu de son pouvoir afin de se faire mieux obéir, et .n*attaquait que fort discrètement les questions d'autorité : aussi n'avait*il pas la souplesse de reculer devant un parti pris. On le savait. La meunière, le cœur gros , s'en alla chez sa cousine de £ouligny , et sanglota oomme une désespérée. La cousine fut politique : elle déblatéfa si fort à propos contre la tyrannie des hommes et contre la dureté des pères , que Madeleine , rengainant tont-à-«oup ses larmes , démontra qu'il n'y avait pas eu , depuis la création du monde , de meilleur père et de meilleur homme que. son Bertrand. On lait tout ce qu'on veut d'une excellente femme par la contradiction : aussi , pour, la retenir dans ce deniier avis , convint-on de tout ce qu'elle voulut avec assez de tiédeur, et le fermier de Fublaines, -étant arrivé sur ces entrefaites , promit de parler à madame Henriette Brissart, la meilleure créature du monde lorsqu'elle le voulait bien; personne d'esprit, au dire de M. le curé qui s'en piquait même à l'église , et pas du tout bégueule comme tant de coquettes de la ville. Assurément, dans le nombre de ses brillantes connaissances du grand

30 LA nnTB CUBftEB.

monde, elle recommanderait Jeamio à quelque dame considérable de Paris*

Prise aa rebours de la plupart des spécula* iipBB de la vie qui se compliquent or^naiiement du nombre de protecteurs , et tournent a mal par le fait d'une surcharge de bons offices , ra£faire marcha vite et Tint à son terme sans encombre. Le lendemain même, sousFombrdle à franges et d'un pied léger, sans plus de coi^ tége qu'uir roi populaire qui reut gagner ses éperons de patriotisme , notre élégante Parisienne se rendit en personne an moulin. Elle insista pour manger du pain bis, caressa la vache avec crainte, s'extasia sur la beauté des laitues , et se tint à quatre pour ne point bailler après avoir mis Bertrand sur le chapitre de la farine. Elle vit Jeanne avec un plaisir si poli que la mère en grandit de deux pouces. De fait , avec son coloris campagnard sous le bandeau de ses cheveux blonds , le fin tablier rouge encadré par une indienne à raies bleues , et les pieds les plus mignons qu'on ait enfermés au village dans des souliers a boucles d'argent, c'était là ce qu'une locution de Versailles , ramassée sans doute dans le langage des pour* voyeurs de Louis XV par l'idiome populaire , désigne énergiquement comme un véritable

LA nTiTB mmiii. Si

nofceaa de roi. La dame tronra que ce serait un massacre de laisser bnmir au soldl de la Brîe cette carnation fraîche et ees bras les plus lermes du monde : elle fit avec malice et coup sor coap plusieurs questions d'un air égrillard ; |»ria la maman par un signe plein d'indulgence de ne pas intimider Jeanne ; affirma sans écouter de r^onse que les cheveux de mademoiselle Bertrand friseraient sous la papijlotte, et que la pâte d'amande saurait bieatèt faire jus^ tice de la rougeur de ces doigts dont les ongle» étaient fort joliment dessinés. Enfin elle pinça les oreilles de la petite en riant avec infiniment de {prftce , et ne la laissa pas congédier par Bertrand sans la baiser au front arec un regard insidieux dont la sotte se déconcerta et devint toute rose.

.Madame Henriette Brissart, en voyant sa protégée descendre du petit pont du mouHn , suivie, d'un jeune chien qui bondissait avec étourderie , ne tarit pas en éloges sur le compte de la belle enfant. Elle trouva le meunier bien rigide quand, d'une voix émue peut-être , mais dont l'expression était franche, il insista sur le earactère inddlent de sa fille. Madeleine pétillait de ne pas trouver quelque chose à redire. La mémoire servait trop bien Bertrand : il s'était

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pas en mesure* d'employer les paroles les jdas bahituelles de sa femme sur ce point : il manifesta même la sévërité d'un juge. Jjes geps dont l'humeur taciturne fait calomnier les moyens prennent leur revanche arec tout l'ascendant de Timprévu. La langue de la meunière en fut paralysée. Il montra quelque peu de cette élo* quence âpre et républicaine, dont on se défend mal lorsqu'on sacrifie les affections du cœur à la dignité d'un devoir; car il n'entendait pas qu'on pût dire qu'à bon escient Bertrand eût jamais induit personne en erreur. Ce sentimentlà fait quelquefois dépasser le but. On croit n'être que juste et l'on est dur. Aussi fut-ce un reproche et une réfutation dont il se sentit blessé lorsque la Parisienne , en se levant pour rompre cette longue audience , déclara que dès ce jour, si l'on voulait , Jeanne Bertrand serait sa dmnoiselle de compagnie. Elle était loin de la considérer comme une inférieure : toutes deux, sous le toit du respectable M. David Mennessier, vivraient sur le pied de compagnes d'enfance.' Cette déclaration , formulée d'uii ton simple, fut un coup de théâtre. On ne réclamait que sa recommandation et elle offrait son amitié. Bertrand balbutia et ne sut que dire : Madeleine, heureuse et reconnaissante, accepta.

LA PITITB QOBIBB. 33

Ldnqàe la dladine se fut retirée , la bonne mère, après avoir baîsë cordialement les deux joues de son mari redevenu rêveur, alla colporter Tëvénement chez les voisins , pour désoler de quelques bons coups de patte les envieux , dont les paris sur la future condition de Jeanne ne visaient certainement pas si haut. Ils la félicitèrent de leur mieux en perdant l'appétit, et le soir plus d'une paysanne de Bouligny bouleversa ses enfans et sa chaumière , en disant à tout propos et de la plus mauvaise grâce dû monde ;

— Ces petites gens-là ont un bonheur insolent.

Vers la fin de la semaine, une carriole, traînée par la jument bai-brun du fermier , roulait avec légèreté sur la route de Paris. La belle dame, soulevant la bride du bout des doigts ,' conduisait avec hardiesse en souriant à sa petite amie. Jeanne se prélassait à l'aise sur le reste de la banquette , tandis que le beau chien de Bertrand , dont le poste habituel jusqu'à ce jour était à la charmille de clôture du moulin , bondissait en aboyant dans la poussière, à Tinstar de ces courriers qui devancent un équipage.

C'était un bel et noble animal que Musard ; de lapins franche race des chiens courans, et

S4 LA PETITS camimi.

jeune , comme l'indiquaient ses ^ncâves ûriâdies, ses dents aiguës, pures et tranchantes. Les lièvres et les perdrix auraient ëtéioial Tenus de braver Tamble nerveux de ses élans et la rigueur de sa souplesse , car les inclinations chasseresses se trahissaient à l'ëréthisme perpétuel de deux larges narines , au vif tressaillement des muscles , à cette queue d'une inquiète mobilité qu'il voulait mordre parfois en faisant plusieurs cercles sur lui-même. L'éclair féroce de ses prunelles , quand l'odorat le préoccupait d'une trace de gibier , s'éteignait à la parole da maître qui d'un mot lé rendait souple et d'un geste timide ; il se traînait alors avec résignation sous les coups pour venir léeher la main , ou bien offrait aux caresses , avec des bonds ^ de l'attendrissement et des cris, son poil ras, lisse et blanc, tacheté de quelques éelaboussurea fauves , surtout au rebroussement des oreilles qu'il avait molles , amples et veloutées. Musard avait voulu suivre sa jeune maîtresse : et comme de juste , à travers les larmes inévitables de la séparation , le père avait fait un signe cTindulgence et d'acquiescement a sa fille.

— C'est encore un protecteur, s'était dit notre meunier.

—Après Dieu, ma fiUe , songes à vos patois.

LA PBTIT9 CSVSRRX. 35

arait mnrmuTé le curé en dk>nnant sa bénécUotîon a Jeanne.

£t le digne ecclésiastique s'était détourné brusquement pour cacher Thumidité de ses yeux , bien , pensait^il , qu'une faiblesse de ce genre , à l'occasion d'une jolie fille , pût arriver même à son évoque.

A soixante ans , c'est permis.

Madeleine ne fit teuvre de ses dix doigts pendant tout le jour: elle n'en vint à la résigna* tion qu'à force de.larmes ; son mari n'obtint pas un seul mot , et le soir , quand elle eut éteint la lumière et se fut glissée dans Talcore, Bertrand, qui ne dormit pas , put compter en silence les battemens de cœur d'une mère.

Au courant de la chaussée , hors des portes de Meaux , entre le creux de la vaste plaine sur la gauche , où se cache et se montre à la fois avec coquetterie vers le premier plan le joli bourg de Chauconnin, sous le massif de châtaigniers qui le couronne , et la raide montée de Yillenoy sur la droite , élevant presque à pic dans le ciel les maigres échalas de ses plans de vignobles , de légers incidens donnèrent coup sur coup l'éveil à Timagination parisienne de la protec-» tricede Jeanne. Un jeune homme à cheval, abrité pour là minute contre^ les rayons du soleil sous

36 LA ^xTiTB fivsaax.

Ton des érables qui bordent la route au vif de Thorizon, s'occupait avec une distraction caractéristique d*un choix fort puéril en apparence , entre les diverses branches d'arbre qui pourraient lui servir de cravache. Il arrachait machinalement les feuillages des baguettes longues et flexibles qu'il brisait tour à tour avec dépit. On aurait parié qu'il ne cherchait en ceci qu'un prétexte de pur maintien , tant il se montrait difficile. L'année semblait menacée d'y perdre son printemps. Le noble animal qui piaffait sous le cavalier, grâce à la vigueur de ses jarrets et au feu de ses naseaux , paraissait n'avoir besoin que de l'invitation de la bride pour franchir au galop l'espace et les accidens de la perspective. La méthode de faire une chose pour en cacher une autre est aussi vieille et aussi usée que le monde.

Alerte et joyeux^ Musard depuis le village de Fublaines n'avait cessé d'encourager le trot de la jument bai-brun avec ses aboiemens et ses caravanes. Soudain , en trois élans il arpente la chaussée comme un caillou que Ton fait bondir de ricochet en ricochet à la surface d'une rivière ; et sous les sabots du cheval qui s'emporte et se cabre, dans l'orage de coups que fait pleuvoir sur lui le jeune homme qui crie :

XA. PETITI GDSKiB. 37

— A bas! Musard, a bas! — r quoique Gin^^ë par un bra» vigoureux , et soulë dans le sable à deax ou trois reprises , le brave chien , qui gémit de plaisir et hurle d'attendrisseifient , tient sans miséricorde à laisser éclata sa tendresse en iaimliarifés impertinentes. Les chiens sont en général des eomplices très-maladrdits , et ne connaissent rien aux intrigues^ Jeanne a tressailli de joie^ mais elle s'est remise aussitôt; car elle est dissimulée > la petite. C'est une qualité diplomatique qui. germe et grandit sous les coups : la crainte rend faux. Elle a toutefois sifflé Musard dont les mouvemens inquiets dénoncent l'étonnement d'une rencontre sans pourparlers : le chien porte l'oreille basse et ne songe pas à la rancuncll ne semblait passi facile à vivre quand les mendions s'approchaient de la carriole avec lejar bâton. La villageoi&é, dont tout a l'heure ràcore le babil restait au port d'arme, presse tout-à-coup la détente et fait un feu de file bien nourri sur les alentours , avec un absolu désintéressement à l'enoontre de ce jdi garçon qui n'é^ cependant qu'à deux pas. — Soyei donc bran, grand, jeune et bien découplé pour voyager dans la Bric ! Peine perdue : les demoiselles y naissent prédestinées. L'iiwtitntion des rosières, épigramme de bon goût qui

88 l'A vinn «vbbm,

ne suppose tout aa plus là où elle est ea Tigoeiir que rexoeption d'nne chasteté paroissiale, ae<* rait assurëment de luxe dans cet heureux pays. Pour courir après les godelureaux , il faut les Toir. Jeanne ne Toit pas. Cet étranger aurait-il un charme poiur être inaperçu? — La Parisienne fait en elle-même toutes ces petites remarque»* Le cavalier, pour paraître insouciant, devient impoli. Pour le coup , ce symptôme est décisitf : l'affectation perce. Il détourne les yeux et ehante : plus de doute. A Tapprochç de la carriole il n'a pas même regardé les deux Toya*geuses. On regarde toujours et l'on salue quand ouest habile. L'hypocrisie de première force est d'aroir la franche allure d'un mauvais sujet : on •ait cela depuis Tartufe. Molière a brisé le ma»que de son temps : oh en porte un autre ai»jourd'hui»

Quoi qu'il en s(Ht , on le dépasse. Que va*t41 faire maintenant ?

Par la lunette du faible vitrage qui s'arrondit au fond de la carriole, madame Brissart glisae un rapide coup^d'œil i la dérobée. L'inattention du jeune homme a cessé comme par miracle : U suit a quelque distance , et exercer au sifflement de sa frêle baguette l'a toràé d'un maitre sur le bon Musard qui file

dotilirtft tfmaano i raMterre en lui jetaot on regard de boad«rie el de reproche. Jesmsofi ee<pendant diragoe à loisir de ohoses et d'autres : elle permet à robscoryatrice de recueillir avec sa sidMtilité de femme les mille indices fogitift dont «e forment les convictions en pareille aventure. La dolente paysanne a disparu : c'est BMÎntonant une petite commère vive et r^ouie. £lle pétille au bruit discret de ces quatre sabots de <Aeval qui frappent tour à tour une terre fleone de pelouse et molle de rosëe. La confiance loi vient ; elle se livre.presque à des faniliarités caressantes. Sa voix , son attitude et son sourire ont plus d'éclat , d'abandon et de ^âce. Elle est évidemment dans le rayon d'un eentre d'électricité. Son bonbeur veut se répondre : Jeanne donne le change à ses émotions avec une telle richesse de sensibilité , qu'il ne tiendrait qu'à sa compagne d'exagérer li^ confiance qu'elle inspire.

Ihms les ondulations du terrain qui plonge on qoi s'élève , quelquefois le joli cavalier disparait : et l'espace, livré aux gazouiilemens des chardonnerets jaseurs , aux coups de vent qui rident la chaussée de longues spirales de poussière , à l'harmonie du feuillage qui frissonne et embaume , ramène alors par son calme déses-

40 LA PBTin «VBBftS.

përant notre jeune paysanne à sa mélânocdie naturelle. Les causeries languissent , et ee n'est, qu'aux sons d*abord faibles et de plus en pins, distincts du galop qui se rapproche atec rapi^ dite de la carriole ; que Jeanne retrouve par soubresauts Tenfantillage de ses manières et Fingénuitë de sa joie.

Des hussards , dont les chevaux sont flanqués de lourdes bottes de foin , se croisent sur la route avec les pèlerines; Le maladroit cavalier, qui ne se méfie pas de l'espionnage, rend par mégarde le salut dans la forme militaire , bien qu'il soit tout simplement en frac et en chapeau rond. C'est , à n'en pas douter, quelque sous-officier du régiment qui caserne à Meaux. Il porte souvent ses doigts à sa lèvre supérieure pour s'occuper d'une moustache absente. Elle est peut-être tombée sous le rasoir depuis ce matin. Le déguisement aura voulu ce sacrifice. Diable! les militaires sont très-entreprenans, c'est d'usage. Sous peine de ridicule , à vingtcinq ans, un sous-officier de hussards ne saurait être malheureux dans ses amours.

On traverse Glaye sans faire halte. Il faut que ce ne soit pns le compte dé Jeanne. Une légère teinte de mauvaise humeur ajoute au vermillon de ses joues : elle tient mal en place : elle est

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dëcidënent dia|;riiie. Il y a complot. Madame Henriette Bmsairt fût partir la jmqeat bat-bran àr toates-brides. La petite «e retire dat» le eein , et se tait.

A YiUe-Parîsis, la Parinenne ne voit plas perscMine : on peut s'arrêter. Lachaleor est accablante , et la jnment a belMiin de repos. Je ne sais ce qu'il y a de défait dans la carriole, mais on la remise dans la cour d'un cbarron , et l'on entre à Faub^ge de h Bonne Foi, où Thètesse sert ayec empressement à ces dames da café de chicorée.

La fenêtre de la salle est ouTerte. Jeanne , qui déjeune avec appiétit v parce que l'amour ne coupe jamais Tapp^t , c'est une prétention plus Qtvili^, n'a pas yu glisser. dans. la grande rue .miv& jeune gaillard rie nez; a l'air , venu cette fois pédestrement et d'un point tout contraire à sa première directioh. Il aura pris quelque cher min de traverse pour gagner plus impunémmit de l'aTanoe. On s'y attendait. Puisqu'il ruse , c'est qu'il a compris, la surveillance. En de* venant piéton il a pensé que. sa métamitf'- .^ose serait complète. Il tient son mouchoif contre ;la figure. A merveille : le combat s'eagage; mais tout oeei eat.bien déli<3at. Neae<rait-il encore qu'un séducteur en éxpectatiiiie ?

M LA nnn «mu»

>^0n yenUé — Madame BritMirt fanw le fi»*- ■èlre : tôt jtmx » dit*eHe, loat bleiséB par In rérarbératiDn de la AMSure qui fak faée» Jeanne cependant gronde Musard qaipleare ; dan» «Mi intelligence de bétè, le ehien doit croire que tottt le monde a perda l'esprit.

La station se pndMige. A trarers le groasier rideau , FArgus féminin sourit de voir l'ennemi ' rôdorà pas de loup et piroaetter sur ses talons en multipliant des gestes de dépit et de surprise. De temps à autre il met sa main comme un garde-Yue, pour discerner au loin dans la masse éUenissante de clarté dont le soleil crible les pépinières de Monsaigle, la maudite^ la bienheureuse carriole dont il n'est séparé que par une mince cloison. Les charretiers Tontà hn pour qu'il ne reste pas sens 4eur roue ;* il les envoie au diable et se range. Les enfans sont en eatase de le voir tr^Micher dans les ornières : il lemr donne un sou et les chasse. Les senrantes , agcnoâillées sur la marche de pierre de leur caibaret , oublient par an instinct bien naturel de lustrer avec le bouchon de paille le cuivre de leurs énormes chcraidrens ; il ne les regarde pas. &epiqu6rail-il au jeu ? ^^Bn ce caa il faudrait renoncer à tout ce kiiariDWidage de stxatégie par une démarche franche. Les ameurena ont trop

lA riTns ovuis. 43

d%T«sla|fe dans eetto latte sinsBiamfiMta où les hostilités gardent ledëconuii , paitee qu'on met de part et d'antre sa finesse à demeurer iur la liittte delà rëserre.

La dame demande àranbergiste une chambre qui don«e sur quelque jardin : la campagne eat m belle I On passera la journée à Ytlle^^Parisis , e^est un point résolu. Il faut décourager la patîenoe du persécuteur, qui n'osera peut-être rester loÉg-4emps sons le feu croisé de la curiosité publique. Il se ronge les ongles , et rère ; mais û ne questionne qui que ce soit : tant mieux. Si c'est une preuve formelle de sa couTiction que les deux voyageuses ont fait halte dans ce village , c'est au moins une raison de croire que Jeanne ne l'a pas encore autorisé par une imprudence de jeune ille aux procédés plus lestes d'un conquérant. Ses scnqiules donnent ipnnte et quatorae à l'adTcrsaire : il faut tenir la partie.

On s'instidle dans la chambre qui donne sur un <dos. La vue s'étend vers la montée dû domaine de Yaujour avec ses peupliers en amphithéâtre. Pour toute distraction , les poules d'une hasse-eour , la lourde manivelle d'un puits dur et criaord que fait tourner une vieille mule aveugle, des cloches de verre qui *briUent sur

44 LA riTITB GOIKIB.

des- melons , et des mars sans espaKèrs. La place est forte de ce cètë-là.

Ce retard semble arrangfer la petite : elle défrippe son tablier, lisse ses chereax, tènme sa gracieuse fijg;ure vers le miroir pour fixer au bas de son épaule arec une épingle la pointé de son petit ficbu . Ces menus préparatifs dé coquetterie sont accompagnés d'un chantàdemir-Toix. Peu à peu le cbant devient plus sonore. C'est une de ces anciennes romances de village dioat le chevrotement traditionnel s'augmente à tel point, comme on sait, de génération en génération , qu'on dirait parfois en l'écoutant sortir des lèvres d'une jeune fille, qu'elle s'amuse k singer un sexagénaire. Dieu sait combien cela •doit retentir dans un village! Il faudrait être . d'une surdité de premier choix pour n^en pas prendre note. Musard s'y mêle pour quriqués accompagnemens plaintifs : il paraît plus troa<blé , plus fou que jamais. L'honnête chiëft rattache sans doute quelque idée à cette inélddie, et d'un bond inattendb le voilà qui s'élance tOut-à^-conp par la fenêtre.

— Jeanne! dit alors niadame Brissart avec une voix douce , je suis affligée de tout ce-qoi se passe : pourquoi me tromper ?.yotPe plus grand tort, mon enfuit, est de ne pas vous êlre fiée

àmoi: jeanit i^iis votre amie îjae tous ne le cvoyeK. -- Attendec-moi ! .

Et, «018 permettre à la jeune fille sdbitenieDt décontenancée de loi répondre par nn mensonge inutile et préifii ,^ madame Bricsart soi^ aa»sîtôt et ferme la porte à double tour*

Musard n^a pas perdu de temps : il e^ à faire ses cabrioles autour du grand monsieur. G^te foison lui fait bon. accueil. Les gros malins de Yille-Parists qui fument sur leurs portes en se diaufiant au soleil, se renvoient d'un petit air &i des sourires et delaiiDunée. La fNnésence ai| seuil de Tauberge d'une femme dont la sin^cité ne manque pas de Iton goût est pour eux un incident fertile en conjectures de goguenards* Il faudra payer de .bravoure et de front pour ne pas être regardée comme une aventurière. >

Elle va droit a lui. .

•^ Vous avez quelque cbose à> nous dire, Monsieur; car vous éties en. vedette à la s(Nrtie de Meaux, et nous avons eu la maladresse de faire ' la route presque s^arànent. J'imagine que vous êtes trop galant pour ne pas m'ëparf ^ner, ai]»i qu'à ma jeune compagne, le ridicule d'êUe prises par les gens d'ici pour des- femmes qui vous fuient : assurément nous serions coupaUes d*cn agir de la sorte. Je vous prie de

40 LA nnn «bikbs.

m'offirif . ▼otre bnit aveo la imiliariië :d*ime

yieille connaissance. Ll&kafiazd est bon; maîa^

erojttHoxoi^ la boniie volonté raut beaucoup

mieux*

Cette proTCoation a Taccent d'une ironie; toutefois elle ei^inme un lait : c*est'qu6 Teasentiel pour le moment est de léfutèr les barardages.

Avec une sotie d*aisance mèléa de respect et d'empressement le jeune homme s'indine, et l'on prend son bras ; mais ce n'est pas du tout pour entrer à rauberge. Il en faii un gros sottjûr.

La dame laisse paraftre akrs une espèce do ndnchalance et circu}e devant les g^upes en plaçant de ces demi^mots si bien appropriés à ce qu'elle veut que l'on pense de la rencontre, qu'il devient notoire en quelques minutes pour les dénicheurs d'intrigues qu'ils ont failli com* mettre une bévue^ Comment nier l'évidence?

Il s'agit d'un frère qui vient à la rencontre de sa sœur. C'est contrariant, mais on n'en doute plus. Ceux-là mêmes qui se montraienl les pre* aûors à bâtir un roman par une accumulation de conjectures impertinentes, soutienneni| contre la crédulité diancense dp leur auditoire, qu'il finit avoir de fières démangeaiaoïis de langue

itA nntK oiTiiat. 47

pour se tâÎBter aller a de telles bourdes. On tahie , on se range avec dwcrëtion : le couple gagne à pas lents la campagne.

C'est là , c'est sous les arbres de la roUte qne le jeune homme s'efforce d'échapper par une longue fable au mépris moqueur d'un regard qui l'embarrasse. Henriette le laisse protester, elle le laisse dire qu'il n'a obéi qu'au chanM d'une première rencontre ; die part même d'un ëclat de rire bruyant et prolongé quand il jurtf qu'il n'a vu qu'elle et qu'elle seule : ce qui est dire qu'il les a vues toutes deux.

Enfin elle l'interrompt.

— Monsieur , lui dit'-elle , croyet-vous donc tellement à l'ingénuité des familles que la ré* solution de dépayser Jeanne ait été tout-à-fait étrangère à vos poursuites ? Ouvrez les yeux : TOUS avez été trahi , et c'est pour cela que sous le frac bourgeois j'ai reconnu le signalemeikt du jeune hussard comme si vous aviez conservé votre uniforme. Je ne sais pas au juste votre grade : ce détail m'est échappé; mais je présume votre délicatesse. Croyez à la mienne. Je me suis chargée d'une mission qui a quelque dignité. Je tiens à la remplir , et peut-être ne m'en détoumere^vous pas , quels que soient là chanson qui vous serve ingénieusement de eoi^-

48 hA FKTITB GOSftlB.

respondaiicô télégraphique et TamiUal discret dont vous ayez la protectioa» — Ma maia n*a que faire dans les vôtres. La vanité de notre sexe nous rend ordinairement bien niaises , n'est-ce pas? — Eh mon Dieu! les cajoleries d*un avssi bel hommeque vous flatteraient volontiers mon orgueil si je n'avais de la mémoire; maïs vous nous avez croisées sur la route avec une indifférence qu'assurément nous ne méritions ni l'une ni Fautre. Je vous en ai gardé rancune. En ne m'arrêtant pas à Claye , j'0spërais assez vous faire entendre qu'il ne fallait pas insister. Il n'est pas aimable de me forcer à vous désobliger si cruellement. Je savais le rendez-vous : pardonnez-moi de ne. pas l'avoir autorisé comme je vous pardonne ces efforts pour essayer ma surveillance^ Je ne vous dirai pas que je tiens ce discours au nom de Jeanne. A votre tour vous en souririez ; j'imagine ; mais ne pensez^vous pas que si vous êtes à jour dans vos démarches , il y a tout à la fois de votre iiute , de la sienne et surtout de celle du père ?

— Je ne connais pas du tout M. Bertrand , Madame.

^ En ce cas vous avez un rare bonheur pour trouver du premier coup les- noms sans qu'on vous les dise.

LA PKTITS CUKllB, 49 <

— ; y ouji aviez prononcé le sien , Madame :

vous l'aviez prononcé.

— Brisons là. — Vos manières indiquent à coup sûr de Tesprit, et les miennes quelque résolution peut-être» Je ne suis ni timide , vous le Toyez, ni des plus faciles à convaincre. J'ai bravé vos complimens : c'est déjàj|;ûen du courage dans une faible femme , et principalement près d'un jeune homme aussi dangereux que vous. — Car Jeanne m'a dit que vous étiez très-dangereux.

A ce mot, accompagné d'un regard fi^e , et lancé comme un coup de stylet dont on veut calculer malignement la portée , le jeune militaire devint pourpre d'humiliation et de rage : il se mordit la lèvre inférieure et baissa les jeux.

Madame Brissart lui fit , avec la grâce étudiée du triomphe , une révérence académique et rentra d'un pas lent dans le village. . ' .

n resta debout et rêveur.

— Cette femme I — C'est le diable ! dit-il quelques minutes après en lançant avec fureur son chapeau dans un fossé. — Eh non I il est impossible que Jeanne en ait dit un mot à personne ! Si sotte qu'elle soit, on n'est pas si sotte! Elle ne se moque pas de moi peut-être ! — En

80 LA ntm avuai.

toat cas, s'il est rrai (pie le meunier ait agi à bon escient la nuit où il a failli me tuer d'un coup de feu lorsque j'allais escalader son enclos , je n'aurai pas été pour rien reconduit comme un Toleur à grand renfort d'échalas jusqu'à la livière avec le risque de me noyer. Tôt ou tard il me le paiera. — J'ai tout de même un furieux bonheur dans mes rendez-yous. — Si le roi compte sur mes bonnes fortunes pour recruter à l'avenir ses rëgimens , je conseille aux diplomates de travailler sans désemparer au grand œuvre de la paix universelle. — Ce qu'il y a de certain , c'est que je suis un imbécile.

— Surtout si vous cherchez votre cheval par ici, ajouta un grand drôle de paysan qui tenait l'animal par la bride.

L'amoureux , désappointé , comprit que c'était encore là une dernière attention de la jolie dame.

— Il n'y manque rien ! s'écria-t-il.

— Que le pour-boire , mon bourgeois î

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