LE CHEVALIER : SOUFFRANCES DE LA NOBLESSE DT
proufiz et loing des pertes, et plus choisiroient desavouer leur naturel seigneur pour garder et accroitre leurs richesses
que souffrir perte pour CYROURCE en loiauté. Voulsist Dieu
que chascun eust toujours eu le bien publique et l'onneur de la seigneurie devant les yeulx et que les couraiges y eussent esté fermes et arrestez comme ilz doivent. Helas, nous ne
* feussons pas cheuz en cest inconvenient ou, se Fortune eust
esté si puissant sur les loiaulx et entiers couraiges qu'elle nous eust ung pou rebouté de prosperité, au moins nous feussons nous plustost ressours par l'union et fermeté de noz voulentez. Autrement est, car, aussi comme l’une ma-
Jadie atrait l’autre, ainsi viennent les afflictions des hommes
d’une mutacion. En plus grant l'exemple en est cler, car
nous avons quis division | en nous mesmes pour trouver
mutacion de gouvernement entre nous, et d’entre nous l'avons de rechief mis dehors de nous et de hors nous contre nous. Il appert quant pour soustenir une oultrageuse et desloiale folie nous avons tant allé d’un a autre que nostre
souverain seigneur est baillié a gouverner es maïns de son mortel ennemi. O constance, treslouable vertu et digne de
memoire perpetuelle, par qui les seigneuries sont faictes longuement durables et les hommes, quoy qu’ilz seuffrent,
eschappent a honneur des dangiers de perverse fortune, bien as trouvé peu de couraiges françois qui ta doctrine aient en
ces merveilleux dangiers de guerre ensuye, et bien heureux sont ceulx qui, en si griefve tempeste et troublee confusion,
- se sont maintenuz sans reprouche. Toutesvoies, quoy qu’il :
soit advenu ou temps passé, nous devons assez avoir aprins | pour noz couraiges rafermer a ce qu'est avenir et aidier a
redrecier par meilleur advis ce que nous mesmes avons bes-
hr mme
tourné par folle creance, et n’y doit nul epargnier peril de corps, travail de pensee, ne despense de chevance. Assez trouvons es histoires rommaines de mailles aventures
Ut
survenues aux Rommains et que Fortune avoit misjusqués
au bas, mais de tant se ressourdoient ilz plus vertueusement comme le besoing les rendoit plus contrains a ce, et, silz : avoient perdu des chevaliers, ilz en establissoient de nou-
veaux et mettoient sus des gens de tous estas, mesmes des
‘serfs, et les apprenoïient et faisoient exefciter aux armes, et par la cure et ordonnance qu'ilz y mettoient s’en aidoient en:
leurs batailles et devenoient vaillans et hardiz, car en toutes
choses usaige rent les homes seurs et hardiz et arrestez en
leurs oeuvres, D'autre part, se le tresor de Romme estoit des-
garny de pecune, chacun bailloit liberalment le sien et mesmement les dames leurs precieux joyaulx pour secourir a la
necesssité publique et reacheter le temps de prosperité com-
mune de leur propre chatel, ne riens ne leur estoit plus chier que ce qu’ilz exposoient pour la seigneurie et bien
publique de leur cité. Encor, afin de monstrer par exemple,
que au besoing commun des Rommains nulle chose particu-
liere, tant feust precieuse, n’estoit espargnee ne recelee,
racompte Vegece que, comme aux engins de guerre, dont les
Rommains defendoient le Capitole de Romme, feust defailli
le cordage, les dames de Romme firent couper leurs blons
cheveux et bailler pour faire cordes et secourir a la publique
necessité, et consentirent leur plus chièr et naturel adourne-
ment estre converti en rude mistere et traitié par les dures. mains d'ouvriers mecaniques ce que depuis l’eure de leur :
naissance avoient espargné sur leurs chiefs et de leurs mains soigneusement cultivé. ; Maintenant, las, dolent, m'est advis que je voy le con-
traire ; orendroit dit le pere a son filz et le voisin a son prou-
chain : « Beaux amis, le temps est merveilleux et ne savons
comment l’estat des choses presentes tournera, si fault mu-
cier, | garder et enfouir en terre ou faire transporter en autres paiz noz avoirs et noz chevanées.» Qu'est ce autre