‹ Le quart livreChapitre 50 sur 241 · Chapitre XXV · texte numérisé non relu

Chapitre XXV

Comment, après la tempesie, Pantagruel descendit es isles des Macræons.

CAP TTRE XIV

Sus l’instant nous descendismes au port d’une isle, laquelle on nommoit l’isle des Macræonst. Les bonnes gens du lieu nous repceurent honorablement. Un vieil Macrobe? (ainsi nommoient ilz leur mai$tre eschevin) vouloit mener Pantagruel en la maison commune de la ville, pour soy refraischir à son aise et prandre sa refection. Mais il ne voulut partir du mole que tous ses gens ne feussent en terre. Après les avoir recongneuz, commanda chascun e$tre mué de vestemens et toutes les munitions des naufzÿ estre en terre exposées, à ce que toutes les chormes feissent chere lie. Ce que feut incontinent faict. Et Dieu sçayt comment il y eut beu et guallé. Tout le peuple du lieu apportoit vivres en abondance. Les Pantagruelistes leurs en donnoient d’adventaige. Vray est que‘ leurs provisions estoient aulcunement endommagées par la tempeste precedente. Le repas finy, Pantagruel pria un chascun soy mettre en office et debvoir pour reparer le briz. Ce que feirent et de bon hayt. La reparation leur estoit facile, parce que tout le peuple de l’isle eStoient charpentiers et tous artizans telz que voyez en l’arsenac de Veniseÿ;

et l’isle grande seulement estoit habitée en trois portz et dix paræces : le reste e$toit boys de haulte fustaye, et desert comme si feust la forest de Ardeine.

À noëtre instance, le vieil Macrobe montra ce que cftoit spectable et insigne en l’isle. Et par la forest. umbrageuse et deserte, descouvrit plusieurs vieulx temples ruinez, plusieurs obelisces, pyramidesf, monumens et sepulchres antiques, avecques inscriptions et epitaphes divers. Les uns en letres Hieroglyphicques”, , les aultres en languaige Ionicque, les aultres en langue Atabicque, Agarene, Sclavonicque, et aultres. Des quelz Epistemon feist extrait curieusement. Ce pendent Panurge dist à frere Jan : “ Icy est l’isle des Macræons. Macræon, en grec, signifie vieillart, home qui a des ans beaucoup.

— Que veulx tu, dist frere Jan, que j’en face ? Veulx tu que je m'en defface? Je n’estoys mie on pays lors que ainsi feut baptisée.

— À propous, respondit Panurge, je croy que le nom de maquerelle en est extraiét. Car maquerellaige ne compete que aux vieilles ; aux jeunes compete culletaige. Pouftant seroit ce à penser que icy feust l’isle Maquerelle, original et prototype de celle qui est à Paris8. Allons pescher des huytres en escalle.”

Le vieil Macrobe, en languaige Ionicque, demandoit à Pantagruel comment et par quelle industrie et labeur e$toit abourdé à leur port celle journée, en laquelle avoit esté troublement de l'air et tempeste de mer tant horrificque. Pantagruel luy respondit que le hault Servateur avoit eu esguard à la simplicité et syncere affection de ses gens, les quelz ne voyageoient pour guain ne traficque de marchandise. Une et seule cause les avoit en mer mis, sçavoir est studieux desir de veoir, apprendre, congnoistre, visiter l’oracle de Bacbuc et

® Chapitre XX VI 109

avoir le mot de la Bouteille, sus quelques difficultez proposées par quelqu’un de la compaignie. Toutesfoys ce ne avoit esté sans grande affiction et dangier evident de naufraige. Puis luy demanda quelle cause luy sembloit estre de cestuy espouvantable fortunal, et si les mers adjacentes d’icelle isle estoient ainsi ordinairement subjectes à tempestes, comme, en la mer Océane, sont les Ratz de Sanmaïieu*, Maumusson!10, et, en la mer Mediterranée le gouffre de Satalie!1, Montargentan!?, Plombin1#, Capo Melio en Laconielf, l’estroit de Gilbathar, le far 15 de Messine, et aultres.

Comment le bon Macrobe raconte à Pantagruel le manoir et discession des Heroes.

CHaArITRE XX VI.

Adoncques respondit le bon Macrobe : “ Amys peresrins, icy est une des isles Sporades, non de vos Sporades qui sont en la mer Carpathiel, mais des Sporades de l'Océan : jadis riche, frequente, opulente, marchande, populeuse, et subjeéte au dominateur de Bretaigne ; maintenant, par laps de temps et sus la declination du monde, paouvre et deserte comme voyez.

‘ En cesté obscure forest que voyez, longue et ample plus de soixante et dixhuiét mille parasanges?, est l’habitation des Dæmons et Heroes, les quelz sont devenuz vieulx, et croyons, plus ne luysant le comete præsentement, lequel nous appareut par trois entiers jouts pte-

cedens, que hier en soit mort quelqu'un, du trespas duquel soyt excitée celle horrible tempeste que avez paty. Car, eulx vivens, tout bien abonde en ce lieu et aultres isles voisines, et, en mer, est bonache et serenité continuelle. Au trespas d’un chacun d’iceulx, ordinairement oyons nous par la forest grandes et pitoyables lamentations, et voyons en terre pestes, vimeres et afflitions; en l’air, troublemens et tenebres; en mer, tempeste et fortunal.

\— Il y a, dist Pantagruel, de l’apparence en ce que diétes. Car, comme la torche ou la chandelle, tout le temps qu’elle est vivente et ardente, luist es assistans, esclaire tout autour, delete un chascun, et à chascun expose son service et sa clarté, ne faiét mal ne desplaisir à personne; sus l’instant qu’elle est extainéte, par sa fumée et evaporation elle infe&tionne l’air, elle nuist es assistans, et à chascun desplaist; ainsi est il de ces ames nobles et insignes. Tout le temps qu’elles habitent leurs corps, est leur demeure pacificque, utile, delectable, honorable; sus l’heure de leur discession, communement adviennent par les isles et continens grands tremblemens en l'air, tenebres, fouldres, gresles; en terre, concussions, tremblemens, estonnemens ; en mer, fortunal et tempeste, avec lamentations des peuples, mutations des religions, transports des Royaulmes, et eversions des Republicques.

— Nous, dist Epi$temon, en avons naguieres veu l'experience on decès du preux et doéte chevalier Guillaume du Bellay3, lequel vivant, France estoit en telle felicité que tout le monde avoit sus elle envie, tout le monde se y rallioit, tout le monde la redoubtoit. Soub-

Page 1