LE DEJEUNER
A Pans, l'adolescent de vingt à vingt-huit ans se prépare, par la débauche et l'économie, les dyspepsies, gastrites et cancers, qui, vers quarante ans, lui feront une physionomie distinguée.
C'est d'abord le déjeuner à la pension (90 à 120 fr. par mois et du crédit) :
Devant moi, un étudiant en médecine lit Le Temps^ de la veille, qu'il appuyé contre sa demi-bouteille, et il mange dans d'énormes proportions. Il a une mâchoire puissante et de l'obstination. Jamais il ne parle, sinon, roulant des yeux timides et d'une voix sourde, à son voisin. Ce rural vigoureux toujours respectera les institutions, toujours il remplira sa tâche en parfaite honnêteté : toujours sera estimé et toujours sera embêtant.
A son côté, un autre médecin, vieillot, bredouillant et rageur, prouve avec âpreté combien les études médicales l'emportent sur tout ordre de connaissances et notamment sur le droit. Il triomphe par l'ironie, par les statistiques et à citer les bénéfices des grands praticiens. Il est vêtu d'une redingote. Il a peu de cœur ; dans ses transports hygiéniques, c'est une personne toute maigre qu'il presse dans l.îs bras débiles.
Un jeune homme, presque un avocat, a pris la parole. Il ment volontiers par chaleur d'âme. Il discute de Dieu, de la République et des médicaments. Il excelle à poser un dilemme en versant à boire aux dames. Il cite Sarcey, et tous se sentent devenir meilleur : c Ah ! le bougre I s'écrie l'assemblée d'une seule voix I En voilà un qui gagne de l'argent 1 Et, vous savez, toutes les actrices... »
Je découvre pourtant un spécimen de l'ancienne race, si féconde en tribuns, un brave ivrogne et bien velu. J'avoue qu'il ne fait pas de politique; mais que sa voix est dans la tradition, gutturale et formidable ! Des nuits entières, on l'entend hurler, monotone et obscène. Il vomit des injures, très ingénieuses et très odieuses, contre le maître de pension, sous les fenêtres même du brave homme. Pourquoi ? Le gargotier l'aime pourtant, et ces deux débris de la gaîté française se consolent à boire de longs apéritifs tout le jour. Né trop tard, ce viveur est timide au grand jour, morne et pareil au phoque du jardin des Plantes. Il fait pitié. Quelque-uns l'envieraient, mais quoi 1 La vie est-elle faite pour rire? Puis il faut tant d'argent pour être bohème aujourd'hui...
On parle de Bullier qui est moins beau que le bal de l'Opéra. Mais à l'Opéra, il faut vêtir un habit. Et, disent-ils, nous n'en avons guère. Ce leur paraît même un objet ridicule. Puis ils parlent du mariage, ils sourient sans méconnaître toutefois les bons côtés de cette institution : « Hélas, déclare celui qui n'a pas d'habit, après tout ce que nous avons vu et Jait,
pourrons-nous jamais aimer? » Cet opinant a le crâne cylindrique, une figure béante et un corps de charretier dans une confection de la Belle Jardinière. Alors, par l'un d'eux, géant à poil noir, furent murmurés ces mots définitifs : « S'amuser, c'est bien ; mais ça fatigue. Gomment tous les soirs trouver du nouveau !... Travailler, près d'un bon feu, avec une bonne pipe, c'est meilleur. Mais à quoi bon? J'ai connu tous les os du crâne par leurs noms, et je n'en sais plus un seul... » Tous picotaient avec leurs couteaux des miettes de
brie, dans leur assiette L'ivrogne et moi, nous
sortons de cette école de vie pratique, tous deux mélancoliques, d'ailleurs pour des causes différentes.