SCÈNE PREMIÈRE
Les officiers républicains, — TEULIER. D'OYRON, VERRAT, CHA-
PELAS, BUQUET, VIDALOT. JEAN AMAIiLE, — réunis en conseil,
et présidés par le représentant QUESNEL. — Assemblée tumultueuse.
1 s'efforce en vain de les calmer. D'Oyron, froid et ironique,
est assis un peu à l'écart des autres.
LES OFFICIERS, tumultueusement.
is sommes trahie !
SKEL.
Paix, citoyens, paix...
Sa voix se perd dans le bruit.
FERRAT, frappant sur la table.
Custine nous a trahis.
Rien ne nous autorise...
FERRAT, plus fort.
Custine nous a trahis. Il avait promis de défendre •nce. Il nous a laissé bloquer par l'ennemi. Il nous se maintenant nous débrouiller comme nous pourrons. Il nous laissera crever >ans rien faire pour nous sauver.
JKEL.
Du calme, du calme. Qu'avons-nous à craindre? Mayence esl imprenable. Nous axons pour «h-s mois de ressources. Croyez-Fous que la Convention laissera '«raser, sans broncher, La meilleure de ses armées, I»' palladium de
la France ? — Patience ! Vous connaissez bien Custine. Le vieux diable a plus d'un tour dans son sac. Qui sait s'il n'est pas tout proche ? Peut-être qu'en ce moment il plane audessus de l'ennemi, choisissant sa victime. L'heure venue. il fondra sur elle, comme l'aigle sur sa proie.
VIDALOT.
Custine est loin et nous oublie.
BLQUET.
Le général Moustache fait le beau dans quelque petite ville d'Allemagne ; il se pavane avec des femmes ; il prononce des discours.
VERRAT
Custine écrit des lettres qui sentent l'esclavage. Custine est un aristocrate comme tous les aristocrates. Custine trahit, — comme Dumouriez a trahi, se tournant brusquement vers d'Oyron — comme d'Oyron trahira.
D'OYRON, se levant.
Citoyens, personne n'a le droit de mettre en doute mon civisme.
VERRAT
Tous les aristocrates sont les mêmes. Ils ne pensent qu'à étrangler la République. Plus de nobles à la tête de nos troupes ! Il faut remplacer par des talents plébéiens toutes ces canailles pourries dans le fumier des cours. Il faut des généraux qui n'aient pas dans les veines un sang corrompu. Destituons les ci-devant, et nous aurons triomphé.
D'OYRON, froid et ferme.
Au lieu de déclamer dans le vide, regarde-moi en face. Je suis le seul ci-devant noble de l'état-major. C'est à moi que tu en veux ? Dis-le sans phrases.
Je ne mâche pas mes mots. C'est à toi que j'en veux. Je demande que tu sois cassé de ton grade, mis au rang de simple soldat, surveillé étroitement, et guillotine si tu bouges.
Ml I>M I .
Tais-toi. commandant Verrat, tu n'as pas à imposer tes volontés ici. Vous n'avez rien à reprocher au citoyen d'Oyron. Les officiers murmurent. Nous ne devons pas décourager les ralliés. Nous avons besoin de toutes les forces pour vaincre.
1 i ( l il K. qui seul est resté silencieux et immobile au milieu du tumulte,
représentant.
QIESNEL.
Quoi, toi aussi. Teulier ! toi qui es un homme sensé, qui m'as dit toi-même tout le parti (pion pourrait tirer de l'expérience militaire des aristocrates !
I II LIER
Députe, je les ai vus de près. Ils nous font plus de mal que de bien. Moins nombreux, nous serons plus forts. Les pires ennemis sont les amis tièdes, qui discutent et critiquent, sans croire aveuglément. Je me défie des aristos. Fais ce que tu voudras de d'Oyron ; pour moi, je viens de le voir à l'ouvrage : je n 'en veux plus.
<>i ESNEL.
W tu à te plaindre de lui ?
I I l LIER.
.!<• le l'ai dit. Sans lui, Kalkreuth, le prince prussien, et toute la nichée de brigands seraienl mes prisonniers.
I> m RON.
Teulier n'a pas la défaite indulgente. Ses plans étaient impossibles, je ["avais toujours dit.
parles-tu d'impossible? Jamais un général républi- / dculer avec la na|ure. Tout ce que j'ai décidé,
)<• I ii lait. \\ce nn-s deux nulle hommes, j'ai traversé,
oette nuit, par surprise, l'armée ennemie entière; j'ai pé-
nétré jusqu'aux portes du grand quartier général, Si tu
unie je l'avais ordonné, j'enlevais -ans rom-
bat, d'un grand coup de filet, l'état-major de Prusse endormi.
d'oyrox.
Le difficile n'était pas d'aller, mais de revenir. Tu t'étais jeté follement dans la gueule du loup ; il s'en est fallu de peu qu'elle se refermât sur toi. Si je n'avais pris sur moi de modifier tes plans et de détourner l'attention de l'ennemi, en attaquant un autre point, tu ne serais pas revenu à Mayence.
TELLIER
Ton simulacre d'attaque n'est qu'une fuite déguisée. Tu devais me rejoindre, quelque prix qu'il t'en coûtât.
d'oyrox.
Si j'avais obéi aveuglément, je me serais fait écraser avec toi dans le même traquenard.
TELLIER
Tu te serais entendu avec les Prussiens que tu n'aurais pas agi autrement.
D OYRON, haussant les épaules.
J'ai sauvé ton armée.
TELLIER
Tu avais un plan tracé. Tu devais le suivre sans devis d'une ligne.
d'oYRON, ironique.
Le citoyen Teulier se croit toujours dans son fauteuil de l'Académie des Sciences. Il s'imagine que la réalité se plie docilement aux chiffres et aux figures géométriques. Ce n'est pas la dernière fois que le fait donnera une chiquenaude à son idée.
TEl LIER.
Toute volonté forte soumet la nature à sa raison. I ne action calculée jusque dans les détails par un esprit lucide et résolu, est plus qu'aux trois quarts accomplie.
d'otrON, tarcastiqae. Il croit que les hommes sont des leviers, et non des bêtes capricieuses qui dévient constamment de la route tracée.
TEULIER.
Les tiens peut-être : car tu leur donnes l'exemple du caprice et de l'indiscipline. Les vrais patriotes n'ont pas de volonté, ils ont celle de la nation.
Tu ne peux les empêcher de voir qu'ils vont à une défaite.
BUQUET
Donne- moi des baïonnettes et du pain, et je me charge de traverser le monde !
TEULIER, à d'Ovron.
Ils n'ont rien à prévoir. Leur chef leur a dit de vaincre. Qu'ils s'arrangent pour obéir !
i>'<n I'.on .
Le moyen de leur fermer les yeux !
\ i : 1 1 i Soùle-les d'eau-de-vie, et fous-leur deux batteries au derrii
ri i LIER, m.-, ratent, .t \ errât.
Il y a d'autres moyens.
VERRAT
Il faudrait se gêner '. Là-bas, il> donnent à leurs esclaves «me boisson de belladone.
<.li \ei las.
I n m' lange de sulfate et de b
VERl
ll> lés rendent fous avant de les lancer contre nous.
D oyron , bauManl \et
Est-ce que ce n'est pas évident? Il faut qu'ils aient perdu la raison pour nous combattre.
TEULIER.
( tardons la nôtre. Notre force est d'être des hommes libres et conscients ; n'y portons pas atteinte. S'il faut une ivresse à nos hommes, la Marseillaise suffit.
d'oyron .
C'est insensé ! On n'a jamais fait la guerre ainsi.
VERRAT
Le bougre ! Il se croit toujours dans les camps de Capot ! 11 faut qu'il lésine sur la peine et la vie des hommes, comme au temps où les brigands couronnés faisaient la guerre, à coups de mercenaires. Ils se gardaient bien alors d'exposer aux balles des peaux qui leur avaient coûté si cher !
d'oyron.
La peau des sans-culottes est-elle meilleur marché ?
TEULIER, avec une exaltation froide et concentrée.
Oui , d'Oyron , la vie est pour rien ici . Tout le monde en a fa i t le sacrifice. Donne-la sans compter, quand la nation le veut.
d'oyron.
Vous savez bien que je ne crains pas pour moi, et je ne suis pas plus ménager qu'un autre de la vie des soldats. Mais je ne puis souffrir l'absurde, et je hausse les épaules, quand je vois agir contre toutes les règles de la guerre. comme on le fait ici depuis deux mois.
ti:i LIER.
Les règles de la guerre ! elles se font en ce moment, il n'y a rien eu avant nous. Nous renouvelons le monde, et la guerre comme le reste.
Ii OYRON, croisaftl les liras et les regardant tour à tour en face, avec impertinence.
Je vous admire. Vous vous mêlez de guerre depuis tout
juste un au ; et tu voudrais, citoyen académicien, il s'adresse idier, et toi. citoyen clerc d avoué, il regarde Buquet, ou loi, citoyen charcutier, il se tourne vers Verrat, vous voudriez morigéner de vieux renards comme Ralkreutli et Brunswick, qui ont blanchi sous le harnois, et connu Frédéric !
CHAPEtAS.
Il me semble que nous n'avons pas mal commencé déjà.
VERRAT
Est-ce que ce jean-foutre va se foutre de nous longteinj
BUQUET
tranquille, nous leur ferons danser la carmagnole;
i leur Frédéric était là, le vieux singe hypocrite la
sauterait plus haut que les autres. Nos violons sont d'accord.
TE U LIER
Nous allons leur apprendre une guerre nouvelle, dont leur timide routine et leurs secs calculs sont loin d< douter. \ous n'en gardons point le secret, sûrs que perque nous n usera de ce redoutable don.
d'oyrox.
El quel esl ce secret ?
iii in i;. mettant le doigt sur une proclamation. Il est écrit ici. et en tête de tOUS nos actes: Liberté, Égalité, ou la Mort.
d'otron.
Voilà une belle t.irtique!
ni i n !•• tation sombra qui monte peu à peu.
mprends-tu, citoyen ci-devant? La mort
ime l)ut el comme moyen, <'t non plus les froides parties <) échec, lesjeui tranquilles et corrects, !«•> belles capitulations. I. ■ bout du duel qui s'esl engagé entre nous et le> envahis* rilèges de la patrie. La mort pour
, ou pour nous; peut-être pour t<>u> deux. Et quand
nous ne serons plus, d'autres armées sortiront de nos os. pour mourir et pour tuer, jusqu'à ce que la liberté ait broyé les tyrans.
CHAPELAS.
Cela te fait sourire, d'Oyron. Trouves-tu cela si plaisant >
d'oYROX, méprisant.
Je veux bien être tué, je ne veux pas être ridicule.
TEULIER.
La patrie est en danger, et il se mire dans sa glace!
QUESXEL, conciliant.
Allons, citoyens, ne nous disputons plus. Est-ce que de bons bougres de sans-culottes ne doivent pas toujours faire céder leurs sympathies ou leurs antipathies naturelles à l'intérêt de la nation ?
Citoyen représentant, tu dirais vrai si je n'avais vu par expérience qu'on ne fait rien de bon et de grand qu'entre gens qui s'estiment et croient aux mêmes choses. Ce n'est pas le cas pour nous : sépare donc nos tâches. Pour accomplir des actions héroïques, il faut y apporter un cœur tout croyant et brûlant. Nos pères disaient qu'avec la foi on marche sur les eaux. Ils parlaient ainsi de la fausse foi romaine. La foi républicaine est plus puissante encore. Elle passe au travers du feu et de la mort, et elle recrée le monde à chacun de ses pas. Mais pour qu'elle ait sa vertu tout entière, il faut éloigner de nous ceux qui ne sont pas capables d'en sentir la brûlante haleine sur leur front. D'Oyron est trop aristocrate, et d'un monde trop blase, pour comprendre nos transports. Qu'il ne vienne pas au moins les troubler par son doute ; qu'il ne puisse pas énerver la force de nos soldats ! Il est d'autres besognes où tu peux l'occuper.
QUESNEL
Je ne demande pas mieux que d'employer chacun aux tâches qui lui conviennent. Citoyen d'Oyron, puisque tu
affiches un si superbe dédain pour la guerre que nous fai- 5, montre-nous une bonne fois ce que tu as dans le ventre.
D'OYRON, haineux.
Charge-moi seulement de pousser une pointe contre le camp des émigrés.
m ESREL.
Contre les émigrés? Pourquoi précisément contre les
é,iii ! ■
d'oT RON.
Ou as-tu à 3 objecter ')
mi i:snel.
Hien... Il me semblait qu'un ci-devant comme toi... ce n'est pas ta place. — Après tout, c'est ton affaire.
d'oyron.
est mon plaisir. — Après un silence. Au moins, ce sont s qui se battent dans les règles.
QUESNEL
\ ton aise! Mais plus tard. Aujourd'hui, c'est Verrat qui donne le bal.
< Il LPELAS.
i ne manquera pas de musique.
\ BBRAT.
fto nuit, je prends Rostlieim et les îles du Mein.
oi KSNEL,
- toujours résolu ?
\ i:iiii \ i .
[eu !
Ql BSIfEL.
Tu sai- ce que tu risqua
\ i i.i D'Oyron t a-t-il passé sa Croasse
QU ESN EL.
Fais à ton gré. Toi seul, tu t'es imposé ce dangereux projet. Tu m'as promis de vaincre : arrange-toi, et n'oublie pas qu'après des journées comme celle-là, la Gonventio guette la tête des chefs pour y mettre la couronne de laurier, ou...
VERRAT, faisant le geste.
Ou une cravate rouge. Sois tranquille: ce sera la couronne.
QUESNEL
On fera de fausses attaques sur tous les points de l'enceinte, pour te faciliter la tâche.
VERRAT
Je n'ai besoin de personne. Je ne veux partager avec qui que ce soit le plaisir et le danger.
QUESNEL, sèchement.
Je n'ai pas à écouter ta vanité, mais l'intérêt du pays.
VERRAT
Tu accuses mon désir d'accomplir de grandes choses ?
-QUESNEL, qui semble souffrir depuis quelque temps, et devient irritable.
Vous êtes tous de grands enfants gonflés d'orgueil. Vous ne pouvez souffrir qu'un autre ait part à vos actions. Allons, obéissez ! Que diable ! il faut pourtant que chacun se fasse à ce que d'autres que lui meurent pour la patrie !
CHÀPELA.S.
Tu as l'air d'humeur diantrcment maussade.
QUESNEL
Je le crois, sacredieu, bien. Je voudrais t'y voir avec ma goutte. Je souffre comme un possédé, depuis ce matin, de
Cette gUCUSe!... Après un court .silence, reprenant d'un ton qui n'admet pas d,' démentis. Donc, c'est dit.Toi, Teulier, tout le jour, tu continueras, de ce coté des remparts, à tenir en haleine
lc> Prussiens par des escarmouches et des sorties, comme si
tu n'avais pas abandonné ton projet de cette nuit. Profites-
i tu peux, pour rejoindre Verrat par l'autre rive du
Mtiu. — El vous, la paix, n'est-ce pas ? plus de disputes!
3 à la patrie. — M Ions, de la concorde, foutre, de
la concorde ! ou gare aux tètes '. Unissons-nous pour écra-
Il sort péniblement. La plupart des officiers se dispersent.