‹ Le quatorze juillet. Danton. Les loupsChapitre 20 sur 151 · M \U VI · texte numérisé non relu

M \U VI

Où donc ?

JULIE

Là-bas, danslagrande prison. Ceux qui sont seuls toujours, que tout le monde oublie.

La feule a changé d'attitude. Elle es! dev<

miiit ; quelques-uns froncent le sourcil ; il- ne

litre eux ; ils ont les yeux fi: oblent parle!

D'où sais-tu cela, petite?

Jl LIE.

On me l'a «lit... .I'\ pense souvent, la nuit.

M vu \ r. [ui i u »san1 U I Il faut dormir, la nuit.

l.i m. un de Mu.it.

Nous les délh ■ ■

Gomment ?

JULIE

Il n'y a qu'à aller tous ensemble.

LA FOULE, riant.

Voilà ! Ce n'est pas plus difficile que cela !

La petite lève les yeux, voit le cercle de tètes curieuses, qui la regardent. Elle est intimidée, et se cache la figure dans un de ses bras, appuyé sur la table de Hulin.

LA CONTAT

Est-elle gentille !

MARAT, la regarde.

0 sainte vertu de l'enfance, pure étincelle de bonté, comme ta lumière repose ! Ah ! que le monde serait sombre sans les yeux des enfants !

Il va gravement vers l'enfant, lui prend la main qui pend le long du corps, et l'embrasse.

UNE FEMME DU PEUPLE, arrivant.

Julie ! . . . Comment ! tu es ici ? — Que fait-elle au milieu de tout ce monde ?

DESMOULINS

Elle haranguait la foule.

On rit.

LA MÈRE

Mon Dieu ! Elle, si timide ! Qu'est-ce donc qui l'a prise ?

Elle va vers Julie ; mais dès qu'elle veut toucher la petite, celle-ci se sauve sans parler, avec une sauvagerie enfantine.

LA FOULE, riant et frappant des mains.

Sauve-toi, vermisseau!

On entend de grands cris au fond du jardin, LA FOULE.

Venez donc ! Venez donc !

— Qu'est-ce qu'on voit ?

— On baigne une comtesse !

LA CONTAT

On baigne une comtesse ?

LA FOULE

Elle a injurié le peuple ; on la trempe dans le bassin.

LA CONTAT, au bras de Desmoulins, riant.

Courons vite î Dieu ! que c'est amusant !

DES MOULINS

Le premier spectacle de l'Europe !

LA CONTAT

Insolent!... Et la Comédie !

Ils sortent en riant. Le peuple eourt au dehors. Marat et Ilulin restent seuls au premier plan, l'un debout, l'autre assis à une table de café. — Une foule compacte occupe le fond de la scène, quelques-uns debout sur des chaises, regardant ce qui se passe dans le jardin. Des promeneurs continuent de circuler sous les galeries, au second plan.

MARAT-, montrant le poing à la foule.

Histrions! — Ce n'est pas la liberté qu'ils cherchent, c'est la comédie ! Dans un jour où leur vie à tous est en jeu, ils ne pensent qu'à se donner en spectacle les uns aux autres. J'ai assez de ce peuple. Ses soulèvements ne sont qu'un tissu de pantalonnades. Je ne veux plus les voir. Mi ! vivre enfermé dans une cave, muré aux bruits du dehors, afin que la bassesse du monde n'arrive plus jusqu'à moi !

11 s'assied, La tète dans ses mains.

m fin. tranquillement assis, et fumai! Marat

ayee un flegme ironique.

Allons, monsieur Marat. ne vous découragez pas. Cela n'en vaut pas la peine. Ce sont de grands curants qui jouent. Vous les connaissez connue moi: il n'\ a rien de sérieux dans tout cela. Pourquoi le prendre au tragique?

MARAT, relevant U tète, et le fixant durement.

Qui es-tu, toi?

Hl LIN.

Je suis de votre pays, de Neuchâtel en Sui

me remettez pas? Moi, je vous connais bien. Je vous ai vu tout enfant, à Boudry.

MARAT

Tu es Hulin, Augustin Hulin ')

HULIN

Vous y êtes.

MARAT

Que fais-tu ici ? Tu étais horloger à Genève.

HULIN

Jetais tranquille, là-bas. Mais je comptais sans mon frère, un drôle, qui s'est lancé dans des spéculations, de louches entreprises, où il a engagé sa signature. Naturellement, il s'est avisé de mourir ensuite, laissant sa femme et un enfant de trois ans sans ressources. J'ai vendu ma boutique pour les tirer d'affaire; et je suis venu à Paris, où je suis .entré au service du marquis de Vintimille.

MARAT

Je ne m'étonne plus de tes lâches paroles. Tu es un domestique.

HULIN

Et quel mal y a-t-il ?

MARAT

N'as-tu pas honte de servir un homme comme toi ?

HULIN

11 n'y a aucune honte à cela. Nous servons tous, chacun à notre manière. N'êtes- vous pas médecin, monsieur Marat? Vous passez vos journées à examiner des plaies, à les panser de votre mieux. Vous vous couchez fort tard, vous vous levez dans la nuit à l'appel de vos clients. N'est-ce point là servir '•)

MARAT

Je ne sers point un maître, je sers l'humanité. Mais toi, tu t'es fait le valet d'un homme corrompu, d'un misérable aristocrate.

le n jlii.iii

Ce n'esl pas parce qu'il est corrompu, qu'il n'a p soin de service. Vous ne demandez pas à ceux que vous

s'ils sonl bons ou mauvais. < le ><>nl des homm à-dire de pau> res diables comme nous. Quand ils ont besoin d'un coup de main, il faut le leur donner sans marchander. maître comme tant d'autres, est atrophié par la richesse. 11 ne peul se suffire à lui-même ; il lui faut cinquante Lias pour le servir. Moi. j ai trois fois plus de force qu il ne m'en faut pour moi-même; je ne >ais à quoi l'employer. temps, j'ai envie de briser quelque chose pour m<> soulager. Puisque cet imbécile a besoin de ma force, je la lui vends. Nous sommes quittes. Je lui fais du bien, el à moi au>-i.

mm; vr.

Tu vends aussi ton âme libre, ta conscience.

]iu.!\.

Qui parle de cela? Je défie bien qui que ce soit de me la prendre.

M Mi vi .

Tu te soumets pourtant. Tu ne dis point ta pens»

m LIN.

Qu'ai-je besoin de la dire.1 Je la connais. Bon pour ceux qui n'en sonl point sûrs, de la crin- aux venta '■ < le n'est pas

le- autres que je p ïl pour m<»i.

M\l; VI .

Rien n esl à toi de ce qui esl en toi. Tu ne t'appartiens ilidaire du monde. Tu lui d<>U ta force, U té. ton intelligence, — si peu que tu en aies.

III I.IN

lonté el l'intelligence ne sont pas une monnaie qui

n! ! i ige qu'on fail pour l<-s autres est de I ou-

I fait. .!«• me suis fail libre. Qu il> fassenl moi !

Je reconnais bien là mes odieux compatriotes. Parce que la Nature leur a donné une taille de six pieds et des muscles de brute, ils se croient le droit de mépriser ceux qui sont faibles et malades. Et quand, après avoir travaillé leurs champs et rentré leurs récoltes, ils s'asseyent à leur porte, en suçant pendant des heures une pipe dont la dégoûtante fumée achève d'assoupir leur morne conscience, ils croient leur devoir accompli, et disent aux malheureux qui leur tendent la main : « Tu n'as qu'à faire comme moi. »

HULIN, tranquillement.

Vous me connaissez à merveille. C'est ainsi que je suis.

11 rit dans sa barbe.

HOCHE, arrivant. Il e;t en costume de caporal des gardes-françaises. Il porte des habits sur son bras. — A Marat.

Ne le crois donc pas, citoyen. Il se calomnie. Il ne voit pas une infortune sans lui tendre la main. L'autre semaine , il s'est mis à notre tète, pour délivrer nos camarades, les gardes-françaises, emprisonnés à l'Abbaye par les aristocrates.

HULIN, ?ans se retourner, lui tend la main par-dessus son épaule.

C'est toi. Hoche ? Qui te demande ton avis ? — Balivernes que tout, cela ! Je le disais tout à l'heure : ma force me gêne parfois ; alors j'enfonce une porte, ou je démolis un mur. Parbleu ! quand je vois un homme se noyer, je lui tends aussi la main : cela ne se raisonne pas. Mais je ne suis pas à raffut des gens qui se noient ; ni surtout, je ne vais pas les jeter à l'eau d'abord, comme ces faiseurs de révolutions, pour les sauver après.

Tu as honte du bien que tu fais. Je hais les fanfarons de

vice. — Il lui tourne le dos. — A Hoche. Et toi. que portes-tulà,

sur ton bras ?

Des gilets que j'ai brodés, et que je tâche de vendre.

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