‹ Le quatrième évangileChapitre 116 sur 857 · Cf. XX · texte numérisé non relu

Cf. XX

A. LoisY. — Le quatrième Évangile,

Mais ce n'est pas la date ni même le lieu de la composition qui font difficulté. Dépendant littérairement des Synoptiques, le quatrième Évangile ne peut guère être antérieur à la fin du premier siècle. Il a trouvé les Synoptiques en possession de l'usage ecclésiastique, mais non de l'autorité absolue qui résulte de la canonicité ; il a la forme littéraire qui lui permettait d'obtenir le même crédit que les anciens Evangiles, dans un temps où il était encore permis de les contredire ou de les corriger sans impiété ^ Plus ancien que les systèmes gnostiques de Basilide, Valentin, Marcion, il ne peut pas être postérieur à l'an 125, et les Épîtres d'Ignace semblent même exiger que l'on se rapproche beaucoup plus de l'an 100 ^. Quant à la patrie des écrits johanniques et à leur centre de diffusion, l'on peut croire que c'est l'Asie mineure, et spécialement la communauté d'Ephèse, quoique le témoignage d'Ignace puisse faire songer, pour l'Evangile, à Antioche.

Le problème à résoudre, et qui n'est guère moins obscur pour l'historien qu'il peut sembler inquiétant au théologien, c'est le rapport du témoignage rendu par le livre lui-même avec celui que rend la tradition ; c'est l'origine du livre, qui ne paraît pas être apostolique, et l'origine de la tradition, qui le dit apostolique. On a vu que le témoignage traditionnel est loin d'être suffisamment solide et qu'il aurait eu besoin d'être confirmé par le contenu de l'Évangile. Force nous est de reconnaître que cette confirmation fait défaut, et que l'examen critique du livre ne fait qu'aggraver les doutes suggérés par l'examen critique de la tradition. Au point de vue d'une science impartiale, la thèse de l'authenticité apostolique est si insuffisamment documentée et si invraisemblable qu'elle paraît impossible à soutenir. Au théologien qui lui demande des arguments en faveur de l'authenticité, l'historien ne peut apporter que des hypothèses, plus ou moins plausibles, sur la façon dont un livre de théologie mystique a pu être accepté et retenu par l'Église en qualité d'évangile apostolique.

Voici donc les conjectures qui nous semblent les plus probables. L'auteur du quatrième Évangile était un converti du judaïsme, mais du judaïsme helléniste, et il avait connu, sans doute avant de se faire chré-

1. Cf. HoLTZMANN, Hand-Commeiitar , IV^, 13-14. Les Évangiles étaient encore les seuls livres admis à la lecture publique à côté de l'Ancien Testament, et l'auteur inconnu aspirait sans doute au même privilège.

2. J. Réville : vers 100-125 ; Harnack : entre 80 et 110 ; Julicher : entre 100 et 125 ; Moltzmann, 100-140. Ce dernier critique observe avec raison [Einleitung, 464) que les cinquante premières années du second siècle sont la période la plus obscure de l'histoire ecclésiastique, et que beaucoup de choses y ont été possibles qui seraient inconcevables pour les âges suivants.

INTRODUCTION

tien, les idées de Philon ^ C'est un des plus grands théologiens mystiques, disons le plus grand qui ait jamais existé dans TÉglise chrétienne. Qu'il ait voulu rester inconnu, qu'il ait pu être ignoré de son temps, et que le tradition n'ait pas su pénétrer le secret de son ai\onymat, on ne doit pas en être surpris : le livre de VImitation se présente dans des conditions assez semblables. Celui de la Sagesse s'offre dans des conditions presque identiques, l'auteur inconnu parlant au nom du plus sage des rois, Salomon, personnage typique, bien plus que réel, et qui, d'ailleurs, n'est pas nommé; cet auteur fait valoir, au nom du « sage », la doctrine de la Sagesse révélatrice, comme Jean fait valoir, au nom du « disciple », celle du Verbe incarné ; il allégorise l'ancienne histoire sainte, comme Jean allégorise la tradition synoptique de l'Évangile. Comme tous les auteurs cependant, celui du quatrième Évangile a écrit pour être lu ; mais il n'a destiné et il ne pouvait destiner d'abord son œuvre qu'à des lecteurs préparés -, à un petit groupe de disciples ou d'initiés, aussi intéressés que lui à garder son secret, si toutefois il a jugé bon de le leur faire connaître. Le livre, en effet, sans être une fiction littéraire, puisqu'il n'affichait aucun nom d'auteur, était néanmoins fondé sur une sorte de fiction théologique dont il importait que le public ne fût pas trop averti ; et à cet égard, le quatrième Évangile, s'il est un cas analogue à la Sagesse, est un cas différent de V Imitation. Le témoin du Christ, qui parle de sa gloire, pour l'avoir vue, et qui la décrit en forme d'histoire symbolique, parce que lui-même l'a conçue de cette manière, n'est, en fait, qu'un témoin spirituel. Il apparaît, et il a besoin d'apparaître comme un témoin réel : sa méthode l'exige et l'intérêt de son œuvre ne l'exige pas moins impérieusement. Une espèce d'équivoque enveloppe donc le disciple anonyme, qui n'est aucun individu déterminé, et qui est pourtant quelqu'un ; qui n'a pas vu Jésus, et qui pourtant a vu le Christ ; qui ne raconte pas l'Évangile, et qui pourtant le décrit et l'interprète. Bien qu'il n'y ait pas proprement de fraude, il y a là quelque chose qui serait pour nous un manque de sincérité. Mais ce manque de sincérité ne fut pas conscient chez l'évangéliste, parce qu'il correspondait à l'indécision et au vague de sa pensée, à l'état particulier de son esprit, à l'atmosphère d'idéalisme allégorique où il avait accoutumé de respirer, à sa souveraine indifférence vis-à-vis de ce qui est simple fait, à l'absence complète d'un sentiment qui est entré maintenant dans nos habitudes intellectuelles, le sentiment de la vérité historique. Sans être pseudonyme,

1. Cf. supr. p. 120. On ne se le représente guère plus facilement juif pharisien, puis chrétien et philonisant, que païen, puis chrétien et s'iniliant aux théories de Philon ; mais il aurait pu naître de parents juifs devenus chrétiens.

2. Ce fait n'est pas inconciliable avec Thypothèsc de Holtzmann, supr. p. 130, n. 1.

iÈ QIÎATRIEIMË ÉVAN(ilLÉ

sans se donner pour Tœuvre de tel apôtre ou de tel disciple, le quatrième l^^vangile enveloppait son témoignage de vérité transcendante sous la l'orme d'un témoignage commun. Le lecteur vulgaire devait l'accepter comme la parole autorisée d'un disciple du Christ ; il devait ignorer que ce disciple n'était pas tel dans le sens strict et historique du mot.

Il est possible que l'évangéliste n'ait pas vécu à Kphèse, mais que son livre y ait été apporté par quelqu'un de son école. Les chrétiens d'Asie semblent avoir ignoré d'abord d'où venait cette nouvelle relation de la vie du Christ. Mais plusieurs y prirent goût, et, pour en assurer le succès, comprirent la nécessité d'y mettre un nom. Le livre était encore très peu connu, très peu répandu, au moins dans les grandes communautés chrétiennes. Pour qu'il pût figurer à côté des anciens Evangiles, de ceux qui étaient autorisés et que l'on commençait à recommander, non plus seulement à cause de leur contenu, mais parle nom de leurs auteurs, il convenait que le nouveau texte ne semblât pas trop contredire les Synoptiques et qu'il se couvrît aussi d'un nom respectable. L'addition du chapitre xxi satisfit, autant qu'il convenait, à cette double nécessité. Par le récit de la pêche miraculeuse et de la réhabilitation de Pierre, elle rejoignait la plus ancienne tradition concernant les apparitions du Christ ressuscité, elle flattait ce qu'il est permis d'appeler déjà le sens catholique, et ménageait à l'œuvre entière un accueil favorable près de l'Église romaine, qu'il fallait gagner avant toutes les autres En indiquant comme auteur le vieux disciple éphésien dont on avait cru qu'il ne mourrait pas avant la parousie, elle procurait au livre le bénéfice d'une origine apostolique. Sur ce dernier point toutefois, il semble que l'on ait procédé avec une certaine hésitation. Si l'on prenait à la lettre ce qui était dit du disciple bien-aimé dans le corps de l'Evangile, ce disciple ne pouvait être que l'un des Douze; et Jean d'Ephèse, le disciple connu de Papias, n'était pas un apôtre ; il est même permis de se demander s'il avait été réellement disciple du Sauveur, ou seulement un des premiers convertis de la prédication apostolique^. L'identification fut donc proposée avec réserve, afin d'éviter la contradiction ouverte de ceux qui avaient connu personnellement Jean l'Ancien et savaient bien qu'il n'avait jamais écrit d'évangile. Il est possible d'ailleurs que le livre fût arrivé à Ephèse avant la mort de Jean et que celui-ci en eût accepté ou approuvé certaines opinions. De ce qu'il était millénaire, on n'est pas fondé à conclure qu'il aurait rejeté l'idée de l'incarnation : le « Verbe de Dieu » est nommé avec solennité dans l'Apocalypse. S'il a dit que Jésus avait vécu près de cinquante ans ^, il aura entendu à la lettre une donnée symbolique du

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