‹ Le quatrième évangileChapitre 120 sur 857 · Cf. HoLTZMANN, Eifileitung, 477-478; J. Réville · texte numérisé non relu

Cf. HoLTZMANN, Eifileitung, 477-478; J. Réville

4. Voir surtout les commentateurs catholiques, même Schanz, 20.

trième Évangile n'aurait été faussaire que s'il s'était donné lui-même comme un des Douze, s'il avait usurpé le nom du fils de Zébédée, en affichant l'intention d'écrire, en tant qu'apôtre et témoin oculaire, l'histoire du Christ. Or il ne se dit pas apôtre, il reste anonyme et inconnu ; il ne se propose pas de raconter en historien la vie de Jésus, mais d'enseigner le Christ. Théologien mystique, penseur et prophète, il conçoit et il voit une vie idéale du Sauveur. .Dans ce tableau qui jaillit spontanément d'une grande âme croyante, se mêlent des éléments divers : souvenirs de la tradition synoptique embellis et transfigurés, doctrines de philosophie religieuse accommodées au sens chrétien, expériences intimes et visions de la foi, préoccupations apologétiques et polémiquesdu temps. Tout cela se déroule comme un poème allégorique en forme d'histoire. On ferait preuve de naïveté plus encore que d'injustice en reprochant à l'évangéliste de n'avoir pas écrit une histoire réelle. Il n'en avait pas même l'idée. Il suffit, pour trouver son livre beau et vrai, de le prendre pour ce qu'il est, c'est-à-dire de le comprendre. L'appendice, qui attribue l'œuvre anonyme à un personnage connu, emploie une fiction littéraire dont il y a bien d'autres exemples, et qui n'avait pas alors le caractère odieux qu'elle aurait aujourd'hui. Après tout, ce n'est pas tant la fiction qui a fait la fortune du livre, que le livre qui a fait la fortune de la fiction. L'Eglise, qui n'a jamais discuté le problème littéraire du quatrième Evangile, ne s'est nullement trompée sur la valeur de cet écrit.

Les personnes qui ont besoin d'opinions nettes et tranchées sur toutes les questions, même sur celles qui n'admettent que des solutions hypothétiques et probables, trouveront sans doute que la masse de probabilités qui militent contre l'origine johannique du quatrième Evangile ne saurait prévaloir contre l'opinion traditionnelle. Il ne nous appartient pas de décider si elles ont tort ou raison. Observons seulement que la négation de l'origine johannique et la proposition de telle ou telle conjecture touchant la provenance du quatrième Évangile sont choses très distinctes. Les arguments contre l'apostolicité du livre subsisteraient tout entiers quand même toutes les hypothèses des critiques, à commencer par celle qui vient d'être développée, seraient insuffisantes ou même fausses. La thèse de l'authenticité johannique n'en serait pas plus solide ; il y aurait seulement à chercher, par une considération plus attentive de toutes les données du problème, une explication meilleure.

Il ne faut pas confondre non plus la question d'historicité avec la question d'authenticité. Le caractère non historique du quatrième Evangile se démontre indépendamment de la question d'auteur. Comme on l'a observé plus haut \ il n'était pas nécessaire d'être apôtre pour écrire

INTRODUCTION

une relation historique, plus ou moins exacte ou complète, de renseignement et de la vie de Jésus. Il n'est pas impossible en soi qu'un apôtre ait composé une théologie du Christ. Toutefois le caractère du livre n'est pas indifférent à la question d'origine. Il n'est pas très vraisemblable, on l'avouera, qu'un compagnon du Sauveur ait écrit, en forme d'histoire évangélique, un traité de l'Incarnation. Si toutefois l'on trouve que le témoignage traditionnel, nonobstant l'incertitude et l'obscurité qui planent sur ses débuts, garde assez d'autorité pour contrebalancer toutes les objections que suggère l'examen du livre; si l'on pense que l'ancien pêcheur galiléen, qui est resté, jusqu'à un âge avancé, l'une des colonnes du christianisme judaïsant, a pu entrer, sur ses très vieux jours, dans la connaissance, l'esprit et la méthode de la philosophie judéoalexandrine, faire parler à son Maître un langage d'école, substituer, pour ainsi dire, à la personnalité vivante de Jésus une entité métaphysique et théologique, effacer, pour des raisons doctrinales, le souvenir de sa tentation et de son baptême, transposer et allégoriser Gethsémani, la transfiguration, la cène eucharistique, changer entièrement la physionomie historique de la passion, de manière à n'en faire qu'un tableau symbolique, et systématiser de même les souvenirs de la résurrection ; si l'on ne voit pas d'impossibilité morale à ce qu'un apôtre ait oublié ou négligé délibérément les conditions réelles de sa propre vocation, les instructions données aux Douze par le Sauveur, le vrai caractère de la prédication de Jean-Baptiste, dont il est censé avoir été disciple, le vrai développement de la carrière de Jésus, les circonstances réelles de son ministère, la forme authentique et jusqu'à l'objet de ses discours, les véritables rapports du Christ avec les Juifs, publicains et pécheurs, pharisiens, sadducéens, et avec ses propres disciples , on peut encore attribuer le quatrième Évangile à l'apôtre Jean. Mais il semble que les défenseurs de cette tradition ne peuvent plus accuser de témérité les critiques qui, envisageant la question d'un point de vue purement historique, déclarent ne pas savoir le nom de l'auteur, ne pas avoir de motifs suffisants pour penser que cet auteur soit l'apôtre Jean, et avoir, au contraire, des raisons très graves pour croire que le livre n'a pas été écrit par un apôtre. Le quatrième Evangile est une énigme que l'affirmation de l'authenticité johannique rend plus obscure au lieu de l'expliquer. La critique a le droit de chercher le mot de l'énigme et l'origine de la tradition.

S'il s'agissait d'un livre ordinaire, si un grand intérêt théologique n'était ou ne semblait engagé dans la question johannique, celle-ci paraîtrait claire à tous les yeux. On ne se fait pas à l'idée que l'on a pu tenir pour parole évangélique des discours que Jésus n'a jamais prononcés, pour faits historiques des allégories conçues par l'évangéliste, pour doctrine du Christ touchant sa propre personne une théorie qui doit beaucoup à

la philosophie judéoalexandrine. Mais les inconvénients, qu'on le remarque bien, ne sont pas écartés par l'affirmation de l'authenticité johannique ; ils résultent du caractère non historique du livre, caractère qui est clairement établi, abstraction faite du nom et de la qualité de l'auteur. D'ailleurs ils ne sont pas tels que le supposent ceux qui n'ont apprécié ni la juste portée des faits signalés par la critique ni celle de ses conclusions. La vérité ne peut nuire à la vérité ; c'est d'avantages et non d'inconvénients qu'il faudrait parler. N'est-il pas évident que l'apologétique conservatrice s'est acharnée à une tâche impossible, qu'elle a entassé subtilités sur invraisemblances, qu'elle verse dans l'absurde et le ridicule, en poursuivant, sur le terrain de l'histoire, la conciliation du quatrième Évangile avec les Synoptiques? Quelle mosaïque étrange forment ces Vies de Jésus où le cadre synoptique englobe pêle-mêle discours johanniques et discours synoptiques, l'ancienne tradition concernant les miracles, la passion et la résurrection de Jésus, avec les manifestations de gloire du Verbe incarné ! Et qiîelle banqueroute plus pitoyable que celle de tous les essais tentés pour ramener à l'unité les indications synoptiques et johanniques relatives au jour de la passion! Que d'hypothèses ingénieuses inutilement élaborées ! Dès qu'on a reconnu la différence de nature qui existe entre les premiers Évangiles et le dernier, l'accord est fait de telle sorte qu'il défie toute objection : on n'a qu'à prendre dans les documents ce qu'ils ont voulu donner.

La valeur du quatrième Évangile ne sera pas diminuée parce qu'on n'y recherchera plus de renseignements historiques sur le Christ. Le Christ ne laisse pas d'y être vivant en esprit. L'écho de la parole évangélique y est infiniment plus lointain que dans les Synoptiques; mais ce qu'on y entend est toujours une parole profondément chrétienne, dont le souffle, disons encore l'esprit, car c'est là qu'il faut toujours en venir, est vraiment celui de Jésus. L'âme de l'évangéliste a médité l'enseignement du Sauveur, elle l'a traduit, et l'on a vu à quel intérêt, à quelle nécessité cette traduction avait répondu. Les Épîtres de Paul occupent légitimement leur place dans le Nouveau Testament : pourquoi le quatrième Évangile n'aurait-il pas droit à la sienne? Pourquoi son enseignement ne mériterait-il pas d'être gardé avec le même respect, la même piété que celui de Paul? Pourquoi cesserait-on d'y trouver le Christ? Et si l'on interprète les récits eux-mêmes comme un enseignement, quel dommage en résulte-il pour le Christ qui en est l'objet? On voudrait que la théologie du Verbe incarné se rattachât directement à l'Evangile de Jésus. Elle s'y rattache, en vérité, d'une certaine manière, bien qu'elle n'y soit pas contenue. Le désir impérieux des théologiens ne peut pas faire qu'elle s'y retrouve formellement.

11 n'y a pas lieu de s'étonner que le Christ de l'histoire n'ait donné aucune

INTRODUCTION

définition de sa personne et de son rôle, selon les catégories de la pensée grecque. Mais est-ce une raison pour que la définition formulée dans le quatrième Evangile soit dépourvue de sens et d'autorité? Cette définition n'est-elle pas aussi l'interprétation d'un fait divino-humain, la conscience du Sauveur? Pour qui se donnera la peine d'y réfléchir, cette transcription de l'inefTable réalité en langage philosophique n'avait aucune raison d'être dans l'Evangile de Jésus ; et supposé que, par impossible, le Christ lui-même l'eût énoncée devant ses disciples et devant les Juifs, elle ne changerait pas de nature ; elle resterait l'expression théorique d'un mystère, conditionnée par la science de l'époque, non l'image adéquate de ce qu'était la vie de Dieu en Jésus. De la relativité inhérente à toute pensée et à tout langage humains les critiques ne sont pas responsables ; ils ne font que la constater, ils ne la créent pas. C'est pourquoi, dans cette question du quatrième Evangile, qui est, d'ailleurs, le plus grave et le plus difficile problème que présente l'histoire du Nouveau Testament, aucun intérêt vital du christianisme n'est réellement en cause. Il ne s'agit que de préciser le sens d'un livre, qui, en toute hypothèse, reste une des bases de l'édifice chrétien. Tous ceux qui envisageront de sang-froid, sans préjugé, l'état du problème, en comprendront sans trouble ni inquiétude l'inévitable solution.

§ VII. — Plan, forme littéraire, tradition du texte et commentaires DU quatrième évangile

L'existence d'un plan réfléchi paraît fort douteuse, nonobstant l'espèce de symétrie qui se remarque d'un bout à l'autre du livre, si l'on fait abstraction du chapitre xxi. Cette harmonie existait dans l'esprit de l'auteur avant qu'il songeât à écrire l'Évangile, et l'unité de son ouvrage est due à l'unité de sa pensée, non à la préoccupation du lettré qui veut établir un équilibre satisfaisant dans l'élaboration de ses matériaux. L'équilibre a dû presque se faire de lui-même, et un instinct de génie a présidé à l'ordre et à l'enchaînement des parties. Une division régulière peut résulter de la distribution naturelle des matières ; l'auteur l'aura perçue et appliquée sans avoir besoin de la chercher.

A n'en juger que par la variété des hypothèses proposées par les commentateurs, on pourrait douter qu'une telle division soit facile à trouver, ou même qu'elle existe. Il va sans dire que la différence des conjectures est en rapport avec la façon dont on comprend l'Évangile. Si l'on se règle sur la pensée qui domine l'œuvre entière, à savoir la manifestation du Verbe en Jésus, la révélation de la gloire divine dans le ministère, la passion et la résurrection du Christ, il semblera préférable d'admettre sim-

plement deux parties, dont la distinction se trouve marquée dans le récit \ la première, qui comprend les douze premiers chapitres, ayant pour objet la manifestation du Christ devant le peuple juif en Galilée et en Judée, la seconde le couronnement de la manifestation par les discours de la cène, la passion et la résurrection. Quoique la passion soit un fait public, on pourrait dire que la seconde partie est la révélation directe et définitive du Christ aux siens, puisque les instructions de la cène s'adressent aux disciples seuls, que le récit de la passion est moins une description historique qu'une interprétation théologique pour l'usage des croyants, et que le Christ ressuscité ne se montre qu'à ses fidèles. Dans la première partie, le Christ johannique confond ses ennemis, dans la seconde il instruit et console ses amis. L'influence du cadre synoptique, tel qu'il apparaît nettement dans Marc ^, avec le ministère galiléen et la consommation hiérosolymitaine, s'accuse encore assez pour qu'on la reconnaisse, nonobstant les différences qui existent dans la façon d'entendre la doctrine, d'interpréter les faits, de concevoir et de représenter la carrière du Sauveur. Au lieu de l'activité galiléenne et de la conclusion du ministère à Jérusalem, on a la manifestation du Christ par son ministère, galiléen et hiérosolymitain, et le couronnement de cette manifestation.

Plusieurs admettent une division tripartite ^, en distinguant deux étapes dans la manifestation du Christ devant les Juifs : la proposition de l'Evangile et la préparation du conflit, dans les six premiers chapitres; le conflit hiérosolymitain, la lutte de la lumière contre les ténèbres dans les six chapitres suivants. Il est vrai que le début du chapitre vu marque une reprise dans le récit; mais on peut ne reconnaître en cet endroit qu'une subdivision, le conflit de l'Evangile et du judaïsme officiel éclatant dès le commencement. L'idée du combat entre la lumière et les ténèbres est subordonnée à celle de la manifestation de gloire, et c'est celle-ci qui gouverne tout le développement des récits et des discours. L'opposition croissante des Juifs correspond à une révélation progressive du Christ, depuis l'expulsion des vendeurs jusqu'à la résurrection de Lazare : le tout ne forme qu'un tableau, qui est, au fond, la définition apologétique du christianisme relativement au judaïsme, tandis que la seconde partie, la révélation du Christ aux siens, expose directement le rôle du Christ, sauveur universel, et son action dans l'Eglise.

Quand on traite le quatrième Evangile comme un livre historique, on est amené à y trouver des divisions plus nombreuses, marquées par des indications d'apparence chronologique, les fêtes, les voyages de Jésus.

4. XIII, 1, marque le début d'une section importante. 2. i-x, M ; X, 32-xvi, 8.

'.i. Cf. IloLTZMANN, Hainl-Commcntar, IV 2^ 19.

iNTRObÙCflON

Rien de plus irrégulier que le plan du livre ainsi compris : les lacunes y sont considérables, et l'on ne voit pas pourquoi l'auteur a voulu tracer un si grand cadre qu'il n'avait pas l'intention de remplir. On dirait qu'il ne se passe rien entre les trois pâques, et que l'évangéliste est extraordinairement documenté pour la fête des Tabernacles. Cette disproportion, alléguée par ceux qui soutiennent que le livre actuel a englobé des documents apostoliques plus anciens, ne tirerait à conséquence que si l'Evangile avait un caractère historique; mais on peut dire qu'elle n'a pas de réalité, le cadre chronologique n'existant que pour une raison symbolique et pour garder les dehors de l'histoire, et le rattachement des miracles et discours aux fêtes juives répondant à une préoccupation apologétique, à l'intention bien accusée de faire valoir la manifestation messianique dans la capitale du judaïsme ^. 11 reste possible et même assez probable que les principaux tableaux et discours aient été conçus, peut-être aussi rédigés séparément, avant d'être réunis et encadrés dans le schéma où nous les trouvons ; que certains morceaux même aient été ajoutés dans le livre déjà formé. L'unité de la composition littéraire n'est pas parfaite ; et cependant il n'est pas de livre biblique dont le contenu soit plus homogène : c'est que le quatrième Evangile, quelles qu'aient pu être les circonstances particulières de sa rédaction, procède d'une pensée unique et très personnelle ; que tous ses tableaux didactiques ont été conçus par un esprit tout pénétré de son sujet et d'un petit nombre d'idées fécondes, à savoir la révélation de Dieu dans le Christ, le Christ lumière et vie éternelle, qui s'est manifesté dans la chair aux Juifs, et qui subsiste glorieux à jamais pour le salut de toutes les âmes de bonne volonté.

Le prologue expose d'abord, en forme de propositions générales et abstraites, le sujet du livre : manifestation du Verbe, lumière et vie, dont les ténèbres ne peuvent empêcher le succès ^; dans les versets suivants, les mêmes idées sont reprises en forme concrète, le parallèle du Christ et de Jean-Baptiste, se terminant par la définition de l'incarnation et de ses conséquences ^. Cette seconde partie du prologue sert d'introduction historique, et elle appartient déjà, en quelque façon, au récit, le témoignage de Jean, qui est le commencement de l'Evangile, étant mis en rapport direct avec l'énoncé de l'incarnation et préoccupant l'évangéliste dès qu'il met en scène le Précurseur. La relation expresse du témoignage '' et l'accession des premiers disciples sont les préliminaires de la manifes-

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