Personne n'a jamais vu Dieu
Le Fils monogène,
Qui est dans le sein du Père, Nous l'a fait connaître.
L'action salutaire du Verbe a été résumée d'abord en termes abstraits, puis elle a été analysée en termes concrets, mais toujours g-énéraux, en partant de la prédication de Jean-Baptiste. Jean est venu pour rendre témoig'nage à la lumière ; celui qui était la vraie lumière parut ensuite, et il fut mal reçu en ce monde, qu'il a fait; toutefois, il y a eu des âmes qui ont cru, et ces croyants ont pu devenir enfants de Dieu, par la médiation de celui qui était né de Dieu. Comment le Verbe sauveur est né de Dieu, et comment il a opéré le salut des hommes, c'est ce qui est maintenant expliqué.
La liaison de ce paragraphe avec le précédent est facile à saisir, dès qu'on adopte la leçon de TertuUien. L'évangéliste vient d'enseigner que le Verbe a paru sur la terre, et il l'a représenté agissant dans le monde comme un être qui en fait partie, comme un agent de salut qui, dans sa mission terrestre, recrutant à Dieu des enfants adoptifs, était lui-même né de Dieu. Il va dire en quoi a consisté cette naissance toute spirituelle et toute divine : c'est que le Verbe, qui était en Dieu au commencement, s'est fait chair, c'està-dire s'est fait homme, et qu'il a demeuré parmi nous. Rien de plus naturel que cetle suite d'idées, et la simple conjonction « et ^ » suf-
1. xai '() Xoyo; aàp^ syevETo. Le xat mar({ue la reprise du sujet annoncé précédemment, comme dans i, 19, non le j)assage à un autre sujet (Baldenspergeh, liO, n. 2), comme dans ii, 1 et 1,'i. Un développement nouveau commence avec
LE PROLOGUE
fît pour établir le rapport d'un énoncé à l'autre. S'il n'est pas question du Verbe dans le verset précédent, mais de ceux qui, grâce à lui, deviennent enfants de Dieu, l'enchaînement logique des pensées ne laisse pas d'être analogue pour le fond, mais la forme de la déduction est beaucoup moins régulière. Le verset où l'on décrit la naissance spirituelle des croyants devient une sorte de parenthèse qui ne peut introduire la formule : « Et le Verbe s'est fait chair ». Cette formule devra se rattacher, grammaticalement et logiquement, à ce qui est dit plus haut ^ : u A tous ceux qui l'ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en lui. » Celui qui donne ce pouvoir n'est pas autre que le Verbe fait chair. Mais ne semble-t-il pas à tout lecteur non prévenu qu'il y a comme une pensée tombée entre les deux qu'on se voit obligé d'associer, la pensée du premier-né par qui les hommes de bonne volonté deviennent eux-mêmes fîls de Dieu? Bien que l'incarnation du Verbe soit l'explication attendue et préparée depuis le commencement du prologue, il n'en est pas plus naturel qu'elle soit amenée ex abrupto, avec une sorte d'emphase, et comme pour introduire un développement nouveau, sans rapport immédiat avec ce qui précède. Jean-Baptiste a été présenté de la sorte - ; mais c'est parce que l'Evangile commence réellement à l'endroit où le Précurseur entre en scène. Depuis lors l'évangéliste ne l'a pas perdu de vue, et la définition de l'incarnation est étroitement liée au témoignage de Jean. En lisant le verset précédent comme on le lisait au second siècle, on n'est pas obligé d'admettre dans cette partie du prologue une division accentuée, que la marche générale du discours ne réclame pas, et qu'elle semblerait plutôt devoir exclure ^.
« Le Verbe s'est fait chair », c'est-à-dire il s'est fait homme. La chair désigne ici l'être vivant, comme il arrive souvent dans le lan-
le V. 14, en tant que Fauteur, ayant parlé en général du témoignage de Jean et de la naissance surnaturelle du Christ, va mettre expressément le témoignage du Précurseur en rapport avec Fincarnation.
3. Les commentateurs supposent volontiers une liaison ad sensum ; un simple xat suffît, disent-ils, pour amener le grand fait qui est au fond de la perspective esquissée précédemment. Mais reconnaître que le v. 14 fait suite à tout le prologue est avouer qu'il ne fait rigoureusement suite à rien. Divers interprètes ont essayé de le rattacher au v. 4, au v. 9, au v. 11. Voir Schanz,
gage biblique, et l'être vivant qu'est Thomme. Il va de soi que l'être corporel en qui le Verbe s'est manifesté était homme et non corps inanimé, homme complet, intelligent et libre, et non animal doué seuement de vie sensible K Cependant la nature matérielle de l'homme est plus directement visée, pour mieux indiquer les deux extrêmes que réunit l'incarnation : le Verbe éternel et la chair mortelle ^. Le Verbe est devenu homme, ce qu'il n'était pas auparavant, mais sans cesser d'être Verbe, sans rien perdre de ses divines prérogatives, puisque l'on ajoute aussitôt que les hommes ont vu sa gloire. S'il est vrai que l'évangéliste s'est abstenu de spéculations sur la condition du Verbe, en tant que Dieu, pendant sa mission terrestre, rien pourtant ne serait plus contraire à son esprit et à ses principes que d'admettre une diminution réelle du Verbe en ce qui regarde son état divin . Les données des Synoptiques, de Paul, de Jean, ne sont pas à juxtaposer par une sorte de combinaison matérielle, mais plutôt à superposer, les indications de fait ne devant pas réagir sur les définitions théoriques, et celles-ci ne devant porter aucun préjudice à la réalité. On a vu, même en ces derniers temps, plusieurs théologiens protestants admettre que le Verbe incarné s'était privé de sa science, de sa félicité, de sa gloire, de sa conscience même et de son éternité divines, pendant son pèlerinage sur la terre : c'est pour cela que le Sauveur n'aurait pas connu le jour du jugement, que ses connaissances humaines auraient été limitées; c'est en ce sens que, d'après Paul, le Christ aurait dépouillé « la forme de Dieu » pour prendre « la forme de serviteur », et se serait « abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à la mort ^ ». Sorte de monophysisme terre à terre, où l'historien ne peut voir qu'une construction artificielle et dépour-