B. Weiss
LE TÉMOIGNAGE 13E JEAN-BAPTISTE
et pénètre même dans la narration. Il n'est pas nécessaire d'accorder la mise en scène du quatrième Evangile avec celle du premier, comme s'il s'agissait de données également certaines. Les données, d'un côté comme de l'autre, n'ont qu'une précision apparente, et, réunies ou séparées, n'apprennent pas à l'historien ce qu'il aurait besoin de savoir pour traiter le détail des relations qui ont existé entre le Sauveur et Jean- Baptiste . En pressant les termes du récit johannique, on pourrait croire que Jésus était un inconnu pour Jean avant la vision du baptême. Mais ces termes n'ont de rigueur qu'au point de vue théologique où se place l'évangéliste. Pourquoi voudrait-on interroger sur les circonstances réelles du baptême un auteur qui s'abstient volontairement de dire que Jésus fut baptisé? Cet auteur ignore aussi ou veut ignorer le lien de parenté qui, d'après Luc, existerait entre Jésus et son précurseur.
La mission du Baptiste n'avait qu'un objet : montrera Israël le Messie que Dieu lui avait promis. A ce propos, les commentateurs ne manquent pas de rappeler une tradition juive, mentionnée dans saint Justin ^, d'après laquelle le Messie devait rester inconnu aux autres et à lui-même jusqu'à ce qu'il fût oint par Elie et révélé ainsi à tout le monde. L'analogie de cette tradition avec les récits évangéliques n'a pas besoin d'être indiquée ; mais, pour le fond, elle existe surtout relativement aux Synoptiques et n'atteint même Jean que par leur intermédiaire. C'est dans les Synoptiques surtout que le baptême de Jésus apparaît comme une consécration messianique, une révélation qui se fait au Messie lui-même et au peuple -, tandis que, dans le quatrième Evangile, l'acte consécratoire est passé sous silence, la vision céleste semble n'avoir lieu que pour le Précurseur, et la révélation du Messie se trouve contenue dans le témoignage que Jean rend à Jésus. Afin de rendre ce témoignage, Jean est venu baptiser dans l'eau. Cette façon de parler implique à la fois que le. baptême était la fonction principale de Jean comme Précurseur, et qu'il a été l'occasion providentiellement déterminée de sa rencontre avec le Messie. L'évangéliste n'a donc pas voulu
1. Dial. 8. On relève particulièrement Tidentité des formules employées par s. Justin : çavspôv Tzaat T^oii^arj, et Jean : î'va '^avspwO^ 'laparjX.
2. Cf. Marc, i, 10-11 : Jésus « voit » les cieux ouverts, et c'est à lui ([ue s'adresse la voix céleste : « Tu es mon fds ». Dans Luc, m, 21, la scène se passe devant « tout le peuple ».
nier le baptême de Jésus. Son silence à l'égard du fait n'en est que plus significatif. Il est évident que, dans sa pensée, le baptême d'eau n'avait été pour Jésus qu'un incident sans portée, que le vrai baptême du Christ avait été la descente du Saint-Esprit, et qu'on pouvait sans inconvénient laisser le premier dans l'ombre, en donnant au second plus de relief, sauf à revenir plus loin, dans le discours à Nicodème, sur le baptême d'eau, pour en marquer la nécessité et le rapport étroit avec le baptême de l'Esprit. On ne conçoit pas, d'ailleurs, qu'il ait pu croire, en se taisant, faire oublier un fait aussi célèbre dans la tradition apostolique et la croyance universelle des premiers chrétiens II s'est contenté de mettre en pleine lumière ses vues sur le baptême de Jésus. Le procédé reste assez hardi pour que les aloges aient pu aisément s'en scandaliser \ et les commentateurs de tous les siècles en être un peu déconcertés. Dans la perspective du quatrième Evangile, non seulement les miracles apocryphes des Evangiles de l'enfance ne sont pas soupçonnés ~, mais les récits mêmes de la naissance du Sauveur, dans Matthieu et dans Luc, sont comme non avenus. Ce n'est point parce que l'objet de ces récits, au moment où parle Jean-Baptiste, n'aurait été connu que d'un tout petit nombre de personnes c'est parce que l'évangéliste regarde comme principe de la révélation messianique la descente de l'Esprit sur Jésus et le témoignage de Jean.
La partie essentielle du témoignage est amenée par une sorte de reprise qui sollicite l'attention du lecteur : « Et Jean témoigna en disant. » Jean raconte ce qu'on lit dans les Synoptiques, la descente du Saint-Esprit, en forme de colombe, sur le Sauveur. Il dit avoir vu le Saint-Esprit descendant du ciel, et il ajoute que le Saint-Esprit est resté sur Jésus. Le dernier membre de phrase ne peut plus s'entendre de la colombe Le Saint-Esprit descendait sur Jésus pour rester avec lui, et il est resté. Il faut laisser débiattre à ceux qui croient posséder les éléments nécessaires pour y répondre les questions relatives à la nature de la vision dont parle Jean-